Ludwig ou le Crépuscule des Dieux, de Luchino Visconti (1972)

Ludwig ou le Crépuscule des Dieux, antépénultième film de Visconti, retrace le règne de Louis II de Bavière (1845-1886), roi excentrique, fantasque, destitué par son gouvernement en 1886 pour cause de folie.

Ludwig (Helmut Berger), dès son accession au trône, à l’âge de 19 ans, ne vit que pour l’art et en particulier pour celui de Wagner (Trevor Howard), à qui il offre sa  protection et ses moyens. Héritier d’une dynastie plus que millénaire, Ludwig est fasciné par la puissance symbolique et le  romantisme triomphant des opéras wagnériens, qui lui rappellent son illustre ascendance. Mais dans une Bavière qui ne sera bientôt qu’une coquille vide après son ralliement à la Prusse de Bismarck (1870), où les débuts de l’industrialisation coïncident avec la propagation des valeurs bourgeoises, Ludwig se rend vite compte de son pouvoir illusoire et se désintéresse rapidement des affaires de l’Etat. Il se cloître alors progressivement dans les châteaux féeriques qu’il fait construire à grands frais, et vit en autarcie avec sa cour, dont les mœurs libres l’autorisent à assouvir sans crainte ses désirs homosexuels.

Le film, très long (3h47), se scinde en deux parties.

La première décrit la jeunesse de Ludwig, « le plus beau roi d’Europe », dont l’accession au trône ravit un peuple fier. Dès le début de son règne, Ludwig est un admirateur de Wagner, en qui il voit un ami digne de le comprendre. Amoureux de sa cousine Elisabeth (Romy Schneider), impératrice d’Autriche et reine de Hongrie (la fameuse Sissi), il ne rêve que d’escapades nocturnes lors desquelles, lesté du poids de sa responsabilité, il part dans de longues cavalcades auprès de son aimée. Cette quête de l’amour impossible, de la beauté formelle et d’une vie purement spirituelle ne quittent pas un roi, qui, confronté aux limites de son pouvoir par l’évolution géopolitique de l’Europe, se dérobe à ses fonctions. Reclus dans son intimité, il assiste en spectateur à la défaite de son armée à Sadowa (1866). Il a refusé de s’impliquer dans une guerre qu’il n’a pas voulu et se dédouane de ses responsabilités en invoquant sa quête de la vérité, de la liberté et de la pureté, sa haine du mensonge qui ne peuvent souffrir des luttes médiocres entre les hommes. Il confie son dédain pour ce bas monde au capitaine Durckeim (Helmut Griem), dont la réplique constitue un des plus grands moments du film :

« Pardonnez, Sire, qu’un homme simple exprime son opinion.

Votre Majesté dit vouloir vivre dans la vérité, est-ce à dire en homme libre, selon son instinct et ses goûts, sans hypocrisie, ni mensonge ?…

La vérité, selon moi, n’a rien à voir avec cette recherche de l’impossible. Une liberté qui est un rare privilège n’a rien de commun avec la vraie liberté, qui appartient à tous les hommes et à laquelle chacun a droit. Nous vivons dans un monde sans innocents où nul n’a le droit de s’ériger en juge. Je vous parle comme à un ami. L’affectueuse bienveillance que vous m’avez démontrée me donne le courage de m’épancher comme cela arrive entre hommes.

Je suis un soldat, laissé seul sur le champ de bataille, au moment du danger et de l’amertume sans rancœur envers le souverain qui l’a abandonné mais au contraire, plein de pitié. Mon souverain croit avoir fait un choix courageux mais se trompe s’il croit trouver le bonheur hors des règles et des devoirs. Qui aime vraiment la vie ne peut chercher l’impossible mais doit la jouer avec une infinie prudence. Même un souverain. Car le grand pouvoir dont il dispose est limité par la société dont il  fait partie.

Qui pourrait le suivre hors de ces limites ? Certes, pas les humbles, sans défense, qui ne recherchent qu’un peu de sécurité non seulement matérielle, mais morale, et dont Votre Majesté parle avec mépris. Par contre, il sera suivi par qui voit en la liberté la recherche du plaisir sans contrainte morale. Non, vous ne pouvez vouloir cela. Être suivi par de vils serviteurs, des profiteurs…Je n’en crois rien. Votre Majesté ne peut accepter qu’on profite de sa générosité, qu’on la trompe.

Un être jeune, qui a la vie devant lui, ne tenterait pas de trouver une autre raison à son existence ? Fut-ce une raison fort difficile car c’est la raison de vivre des êtres simples qui acceptent la médiocrité. Il faut du courage pour accepter la médiocrité à qui poursuit des idéaux sublimes. Je le sais fort bien. Mais c’est l’unique espoir contre une solitude qui peut être atroce. »

Ludwig n’écoutera pas ces sages conseils et la deuxième partie décrit l’inéluctable isolement d’un souverain qui s’éloigne de son peuple, de sa société et de sa famille. Il rompt ses fiançailles avec la duchesse Sophie et fuit l’œil inquisiteur de ses conseillers qui ne cessent de le rappeler à ses devoirs. Il s’enferme à Linderhof, Neuschwanstein et Herrenchiemsee, ses trois plus belles oeuvres. Seul au milieu d’une cour composée de palefreniers, d’écuyers et de valets de chambres, il passe son temps costumé, à se promener sur une barque, dans un décor qui lui rappelle les légendes de ses ancêtres…

Visconti livre ici sa vision d’un roi artiste, qui a refusé le monde pour recréer le sien. Le vieux réalisateur rend ici justice à un roi nostalgique du déclin des valeurs aristocratiques,  incompris par la haute société mais adulé par son peuple. Le réalisateur recrée l’univers de Ludwig par un décor et des costumes somptueux et signe là un vibrant hommage à la folie, éternelle énigme, contre le règne de la  raison qui désenchante le monde. A rebours des conventions, Louis II de Bavière, incarné magnifiquement par Helmut Berger (que l’on reverra dans Violence et Passion) croit en l’immortalité de l’âme et renonce à la médiocrité du monde pour consacrer sa vie à donner forme à ses chimères. Fresque grandiose, Ludwig ou le Crépuscule des Dieux annonce un réalisateur qui se replie du monde et assiste en spectateur à la fin d’une époque. Si Ludwig déplore le ralliement de la Bavière à la Prusse, Visconti regrette l’arraisonnement du monde par la marchandise, qui se propage à chaque domaine de l’existence. Et comme Ludwig, Visconti trouve refuge dans l’art, et livre par ce film un message éternel.

Les Choses de la vie, de Claude Sautet (1970)

ImageRécompensé par le prix Louis-Delluc en 1970, ce film est tiré du roman homonyme de Paul Guimard, publié en 1967.

Il n’est pas chose aisée de livrer son ressenti sur Les Choses de la vie, tant la vue de ce film représente une expérience intime, à la limite de l’ineffable.

Pierre a aimé une femme, Catherine, dont il a eu un fils. Puis ils ont divorcé, et Hélène a remplacé Catherine dans le coeur de Pierre. Architecte, il mène une vie bourgeoise, passe ses week-ends et ses vacances à l’île de Ré à faire de la voile avec ses copains. Sautet nous immerge, en fin sociologue, dans le quotidien d’une génération : la bourgeoisie française des années 70. La vie est calme, les affaires prospèrent et on y fait bonne chère. Mais les tourments des personnages préfigurent la fin des Trente Glorieuses et témoignent de l’inquiétude d’une classe qui perd sa confiance absolue en l’avenir. En cela, Les Choses de la vie préfigurent César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul et les autres (1974) ou Une histoire simple (1978). Des films souvent caricaturés, mal compris par la critique qui n’avait vu là que des tournages entre copains baignant dans l’entre-soi (type Les petits mouchoirs).

C’était soit être aveugle, soit oublier la formidable capacité de Sautet à se servir de son « œil noir ». Au plus près de ses acteurs, Sautet observe leurs silences, leurs regards, leurs sourires et nous entraîne dans leur intimité. Il sublime leur quotidien et nous fait percevoir leurs doutes, la difficulté de parvenir à un bonheur qui pourtant crie son évidence. Hélène aime Pierre, Pierre aime Hélène mais pourtant il refuse de choisir entre elle et sa vie passée. Pressé par son insistance, il se décide à la quitter et lui écrit une lettre de rupture, puis se ravise. Mais il est trop tard. La bétaillère a déjà surgi à la sortie du virage et c’est l’accident. Le tragique survient alors au moment le plus insigne. La vie ne tient qu’à une sortie de route. Le bonheur, tout à l’heure si loin, est à portée de main. Vite, déchirer la lettre, qu’Hélène ne se méprenne pas sur ses intentions ! Trop tard, toujours trop tard. L’amour ne se rattrape pas et ceux qui s’y dérobent en font les frais. Exigeant, il suppose courage et lucidité. Il impose des choix donc des renoncements et ne supporte pas l’habitude qui embourbe et qui embourgeoise.

Contre toute attente, Sautet apparaît soudain du côté de l’amour, contre les week-ends à l’île de Ré. Ses films révèlent un tragique qui sourd subitement du fleuve de l’ordinaire. On passe alors d’un film de sociologue à celui d’un comportementaliste, d’un peintre des sentiments. Sautet perce l’épaisseur de la classe et parvient à filmer l’homme, face à lui-même. Les dialogues sont émondés de tout ornement superfétatoire. Le cinéaste et les acteurs disparaissent sous la vie qui s’exprime à travers les personnages. Piccoli et Romy sont éblouissants de justesse. En grand scénariste (sa deuxième vie artistique), Sautet use avec maestria du flashback et construit un film d’une limpidité totale. Il décrit majestueusement la vie dans la banalité du quotidien. Sa caméra se love dans le cours des choses et parvient à en extraire la sève.

Un grand cru accessible qui se déguste au calme, dans la quiétude d’un soir en semaine ou pour se tirer du doux ennui d’un dimanche, en fin d’après-midi.