La Nuit de Varennes, d’Ettore Scola (1982)

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Lors de la nuit du 20 au 21 juin 1791, Louis XVI et la famille royale s’échappent des Tuileries pour rejoindre Montmédy, bastion royaliste, et fomenter une contre-révolution. Mais Lafayette, averti de la fuite du Roi, dépêche des émissaires dans tout le royaume qui finissent par reconnaître puis arrêter le Roi à Varennes…

Nous participons de cet épisode historique en compagnie des libertins et moralistes Nicolas Edme Restif de la Bretonne (Jean-Louis Barrault) et Giacomo Casanova (Marcello Mastroianni), du révolutionnaire américain Thomas Payne (Harvey Keitel), d’une chanteuse d’opérette (Andréa Férréol) et de son amant le magistrat de Florange (Michel Vitold), d’une aristocrate, la comtesse Sophie de la Borde (Hanna Schygulla) et de son valet Monsieur Jacob (Jean-Claude Brialy).

Tous ces personnages se retrouvent plus ou moins fortuitement sur la route suivie par la famille royale et assistent amusés, désabusés, inquiets ou réjouis à l’un des épisodes les plus importants de l’Histoire de France. Car si 1789 a marqué un tournant, Louis XVI reste le Roi. Mais Varennes enterre l’idée de Monarchie constitutionnelle, compromis possible entre deux conceptions de la France, deux conceptions de la souveraineté (divine et populaire) et accélère la déchéance de la dynastie capétienne millénaire pour promulguer une République nouvelle, que seuls les plus ultras réclamaient alors. La fuite du Roi à Varennes est interprétée par le peuple comme la trahison du Roi à la Nation au profit d’une alliance avec les monarchies étrangères.

Scola ne quitte pas d’un pouce Restif de la Bretonne, journaliste et écrivain acquis aux idées révolutionnaires, dont la bouille malicieuse se glisse dans les réjouissantes conversations des différents protagonistes, et suit le chroniqueur mondain dans son ambition d’esquisser une fresque des opinions politiques de l’époque.

Lors de cette épopée historique, les langues se délient et apparaît alors une France divisée entre une aristocratie apeurée et un peuple de Paris en liesse. Au milieu, des bourgeois qui, loin d’être plus royalistes que le Roi, ne voient les choses que par le petit bout de la lorgnette. L’influence des idées parisiennes est puissante mais c’est la faim qui pousse à la révolte le peuple des campagnes, qui aime et révère son Roi, mais ne lui pardonne pas son mépris et vitupère les excès de « l’Autrichienne ».

Même l’Europe et le monde ont leur mot à dire.

Mastroianni, en Casanova crépusculaire, décadent en décadence, déplore le faste et l’élégance d’un monde désormais en ruines, où le respect a disparu. Séducteur parmi les séducteurs, celui qui se fait appeler le Chevalier de Seingalt n’est plus que l’ombre de lui-même. Incapable de désirer une femme, il trouve désormais son plaisir dans la nourriture et « même un Roi ne lui ferait manquer ses trois repas par jour ». Incarnation de la transgression, le vieux libertin vénitien apparaît alors plutôt conservateur sur le plan politique.

Thomas Payne, lui, se réjouit de la mise en pratique des idées révolutionnaires. Jeune américain à Paris, il est le seul lucide sur les errements d’une Noblesse qui n’a pas vu venir l’écroulement de l’ancien monde, où elle jouissait impunément de privilèges exorbitants sans avoir à rendre de comptes…

La Nuit de Varennes est la nuit de la royauté française lors de laquelle la monarchie a refusé une mue inéluctable. Scola nous offre un voyage agréable parmi une compagnie animée, au sein de laquelle Jean-Louis Barrault et Marcello Mastroianni tissent une relation toute en connivence et en admiration mutuelle et témoignent d’une époque où les frontières s’effaçaient encore devant l’Esprit…

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Où se loge le sacré ?

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Où se loge le sacré ?

Quelle est la cause qui nous rassemble et nous pousse à sortir de nous même, à dépasser notre intérêt personnel, à surmonter notre égoïsme et le calcul quotidien ?

Quelle est la question politique fondamentale, celle qui englobe nos existences singulières, et qui appelle une communion de forces ?

Ces questions, nous sommes beaucoup à nous les poser, nous qui recherchons un sens, une direction, à une époque où se côtoient l’individualisme le plus ancré et la dictature du court-termisme…

Mais rien ne sert de critiquer l’individualiste résigné si c’est pour lui opposer une multiplicité de combats, qui sont certes dignes d’un engagement, mais ne le touchent pas.

Rien ne sert d’exhorter les consciences à s’unir dans un vaste projet si ces dernières ne se sentent pas concernées par l’irruption soudaine d’une nouvelle transcendance.

Rien ne sert de critiquer l’autre si c’est pour lui imposer ma cause.

La crise du politique, actuellement, est due à un renversement des valeurs. La vie publique n’est plus constitutive de chaque vie privée, mais chaque vie privée devient constitutive de la vie publique. La vie publique n’est plus ce qui donne forme à mon existence, mais c’est mon existence et mon engagement qui donnent forme à la vie publique.

Le temps des grandes causes (Dieu, la Nation, la Révolution) est derrière nous.

Les guerres de religion au XVIème siècle ont fait des centaines de milliers de morts au nom de la Cause, au nom de Dieu, au nom d’une conception de Dieu. Les massacres de la Saint-Barthélémy par la Ligue ont répondu aux provocations et aux massacres luthériens et calvinistes. Les jésuites et les jansénistes se sont ensuite affrontés très violemment pour imposer leurs convictions et leurs conceptions de l’Unique. Dieu, à cette époque, in-formait la société et transcendait chaque existence singulière. D’où de terribles affrontements entre des hommes dont la vie, dont l’existence même, dépendait de Dieu.

Puis les hommes se sont battus contre Dieu, contre l’Eglise, contre le primat du spirituel sur le temporel. Ils se sont battus pour la République, pour la Nation, pour l’imposition d’une société laïque qui rejette dans le privé les croyances religieuses. La nouvelle croyance, c’était la Nation, cette communauté, ce territoire, cette langue qui nous constituait tous et sans qui nous ne serions pas ce que nous sommes. La Nation, c’était la seconde mère, celle à qui nous devions tous notre existence, envers qui nous avions une dette éternelle. Les guerres du XXème siècle ont provoqué les pires massacres de l’humanité au nom de la Nation, au nom d’une conception de la Nation, au nom toujours d’une identité à défendre.

La Nation affaiblie, l’organisme est atteint. L’ordre national voit ses principes de plus en plus contestés par des hommes qui ne voient dans la Nation qu’une conception abstraite légitimant l’exploitation. Ces hommes là se battent pour la Révolution, pour la conflagration de l’ordre social existant, pour imposer un monde gouverné par le peuple, par le prolétariat. Ce combat là n’a pas de frontières et des mouvements naissent aux quatre coins du monde qui appellent leurs frères d’armes à se soulever contre un ennemi commun, le système capitaliste, qui entretient l’exploitation de l’homme par l’homme. En Russie, à Cuba, en France, dans tous les pays des forces se mobilisent pour tenter d’abattre les cloisons et ériger un nouveau monde, où régnerait l’égalité entre les hommes. A l’hymne national succède l’Internationale. Mais au nom de l’égalité entre les hommes se commettent les pires massacres et siègent les plus sanglantes dictatures.

Dieu, la Nation, la Révolution ont été les trois grandes causes pour lesquelles les hommes se sont battus.

Aujourd’hui, plus personne ne mourrait pour Dieu, à part quelques fanatiques. La majorité des gens sont patriotes, sans cependant être prêts à donner la vie de leur fils à la Patrie. Quelques uns sont révolutionnaires, mais désirent une révolution dans les urnes.

Le temps des grandes causes, de la croyance en une transcendance est terminé. Sans être indifférents à ce qui nous entoure, nous ne sommes plus prêts à faire le sacrifice de nos vies.

Mais sommes-nous pour autant voués à ne vivre que pour nous-mêmes ?

Posons nous donc la question : qu’est-ce qui nous mobilise ? Qu’est-ce qui nous touche et nous émeut au plus profond de nous-mêmes pour que nous dépassions le stade de notre existence individuelle ?

La question politique ne peut plus se penser autrement. C’est par un instinct de survie, c’est par ce qui nous touche au plus profond de nous même que nous en sortirons. C’est par la volonté de léguer à nos enfants, à notre famille, à nos descendants un monde meilleur, et par la prise de conscience de la fragilité de ce monde, que nous agirons et que nous nous donnerons, car l’existence de nos proches et des générations futures est en jeu.

Le sacré se loge en nous. A nous de le reconnaître et de nous battre pour ce qui nous apparaît digne d’être sauvé, d’être perfectible, d’être conquis.