La droite et la gauche, avant et dans la mondialisation

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Ce qui m’intéresse ici n’est pas de m’interroger sur l’essence de la droite ni sur celle de la gauche, mais d’essayer de dégager les grandes lignes de leurs clivages tout au long de leur histoire, afin de les situer l’une par rapport à l’autre aujourd’hui. Je pense en effet que nous vivons une période qui brouille ces différences, ce qui requiert par conséquent un travail de la pensée.

De prime abord, il est intéressant de remarquer que les notions de droite et de gauche ont à peine plus de deux siècles. Elles sont tellement enracinées dans les consciences et dans le jeu politique qu’on oublie que pendant plus de quinze siècles d’histoire il n’en a jamais été ainsi. En effet, historiquement, la droite et la gauche sont des notions géographiques qui remontent à 1789. Lors d’un débat sur la place de l’autorité royale face au pouvoir de l’assemblée populaire, les partisans du véto royal (principalement membres de l’aristocratie et du clergé) se sont placés à droite du président de l’Assemblée tandis que les adversaires du véto (les patriotes) se sont placés à gauche. D’où la représentation commune d’une droite conservatrice, voire réactionnaire, et d’une gauche réformiste, voire révolutionnaire.

Le clivage entre la droite et la gauche a d’abord été institutionnel. Il n’a jamais été aussi fort que lorsqu’il a fallu imposer la République contre la Monarchie, substituer la Nation au Roi, et faire face aux 1er et au second Empire (il est d’ailleurs intéressant de noter que les nationalistes et les patriotes étaient à cette époque à gauche voire à l’extrême gauche alors qu’aujourd’hui la nation est un thème identitaire de l’extrême-droite : les idées changent de camp à mesure que les siècles passent). Une grande partie de la droite restait attachée au retour de la monarchie et ne voulait pas participer au système politique de la « Gueuse », à l’instar des membres de l’Action française et des Camelots du Roi. Longtemps, la droite a donc été focalisée sur un débat institutionnel avec la gauche. Ce n’est que bien plus tard que la droite s’est convertie majoritairement à la République.

Puis, une fois la République solidement établie, le clivage entre la droite et la gauche a glissé du terrain institutionnel vers le terrain économique et social. Dès la fin du XIXème siècle, la gauche a focalisé son combat sur la défense des ouvriers, afin qu’ils aient accès à des droits, se syndiquent et puissent se défendre contre un patronat essentiellement industriel.

Après la seconde guerre mondiale et le rôle crucial dans la victoire des alliés de l’URSS, la gauche est devenue internationaliste et contre l’économie de marché, tandis que la droite au pouvoir était nationale et libérale. Autrefois républicaine, la rhétorique de la gauche est devenue celle de Marx, auquel elle a emprunté une vision de la société comme lutte des classes, rapport de forces indépassable que ne peut transcender une figure, si française, incarnant la Nation. Mais l’échec de la politique étatiste et des nationalisations en 1981 et 1982 a converti une partie de la gauche au libéralisme, tandis qu’elle a contribué à construire une Europe supranationale avec la mise en place de l’euro. La droite, elle, a accepté l’Europe.

Aujourd’hui donc, la majorité de la droite et de la gauche républicaine sont d’accord sur l’essentiel : l’Europe et la nécessité de s’insérer au mieux dans le système économique (et non de le combattre) que l’on peut nommer mondialisation. Si la gauche est plus susceptible de faire avancer l’Europe, la droite reste probablement plus pragmatique sur l’économie. Il n’empêche que s’y l’on s’en tient aux principales formations républicaines, les clivages s’estompent si bien qu’on ne discerne plus très bien ce qui distingue la droite de la gauche, qui n’ont plus d’identités propres.

Avec la mondialisation, les clivages deviennent autres et fissurent de l’intérieur la droite comme la gauche : accepter la mondialisation et par conséquent vouloir la guider, ou vouloir s’en isoler; accepter l’Europe et par conséquent vouloir la transformer de l’intérieur, ou la déconstruire au prétexte qu’elle est un agent de la destruction des nations au profit d’une idéologie mondialiste et ultralibérale, qui promeut le culte de l’argent roi en faisant sauter toutes les structures qui permettent de l’endiguer.

Admettre que le véritable clivage politique est bien le précédent implique deux choses :

– sur le plan politique, la clarification d’une alliance entre la droite et la gauche dites de gouvernement, qui sont d’accord sur l’essentiel. Certes, les notions de justice et de travail ne sont pas comprises de la même façon dans chaque camp, mais ces différences apparaissent secondaires au regard de leurs points d’accord. D’où le titre de l’article : la droite et la gauche, collaborant ensemble.

– sur le plan de la société, l’acceptation dans la sphère démocratique d’un débat entre les partisans de la mondialisation et ses détracteurs, les partisans de la nation souveraine et ceux d’une Europe fédérale. Il faut que ces débats aient lieu sans stigmatisation, sans outrance, sans référence à un passé douteux et douloureux. Car ces questions aux enjeux fondamentaux déchirent les pays comme les consciences. Et pour les poser lucidement, il faut se libérer d’un passé qui, en France et en Europe, a justement du mal à passer. Un débat fort mais audible, virulent mais respectueux, profond mais porté sur le réel, est le signe d’une société qui respire la démocratie et veut prendre son destin en main.

Mes prises de positions quant à ce clivage ont été largement développées ici.

– L’Europe fédérale me semble le seul horizon possible pour les pays d’Europe, s’ils veulent conserver un tant soit peu la mainmise sur leur destin.

Géopolitiquement, d’abord. Le monde devient multipolaire et se réorganise en grands blocs qui ont la taille de continents : l’Amérique du Nord, la Chine, l’Inde, le Brésil etc. Seule une Europe unie, politiquement unie (et non seulement un marché commun pseudo-gouverné par une hydre à 27 têtes) peut avoir son mot à dire et avancer avec autorité ses pions sur l’échiquier géopolitique mondial.

Philosophiquement ensuite. L’Europe a une histoire et des racines communes, elle est une civilisation à elle toute seule, la civilisation de l’autonomie, des droits de l’homme. Elle est une tentative d’organisation politique, plutôt d’essence sociale-démocrate. Elle n’est en tout cas ni la Chine, ni l’Inde, ni les Etats-Unis et il suffit de voyager dans ces pays là pour se rendre compte que ce qui sépare les européens est infiniment plus ténu que ce qui les rapproche.

L’insertion dans la mondialisation, qui implique la libéralisation de l’économie et la dérégulation du travail me semble inéluctable, tant la concurrence mondiale est forte et demande de la réactivité et de la flexibilité, afin de s’adapter le plus rapidement possible à un univers en perpétuel changement. La France, qui a de grands acquis sociaux financés par une part importante de son PIB (56%), ne peut pas se permettre de conserver ses acquis au détriment de sa compétitivité. L’Etat, dont la puissance est vouée à s’amenuir, doit concentrer son action sur le domaine régalien (éducation, justice, sécurité) et mettre en place les conditions qui soient les plus favorables à la création et au développement des entreprises, qui seules créent et créeront de l’emploi.

Ces deux propositions sont inextricables : seule une Europe politiquement unie pourra renverser les flux de la mondialisation à son avantage, ce que ne pourrait pas une nation seule de la taille de la France. Elle aurait certes une pleine souveraineté de droit mais une illusion de souveraineté de fait et serait contrainte de réagir plutôt que de pouvoir présider collégialement aux événements.

Nous sommes dans un entre-deux et le choix ne va pas tarder à se manifester : espérons que cette mutation se fera le plus paisiblement possible et dans un respect de la démocratie. Mais pour cela, un discours de vérité et de l’écoute doivent être exigés de la part de nos représentants politiques.

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La République dans l’impasse

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La victoire de Jean-François Copé dans la course à la présidence de l’UMP est à mon sens un événement politique qui m’inspire quelques réflexions.

C’est premièrement la manifestation du désir d’une partie des militants de l’UMP d’entendre des paroles fortes, qui portent sur des valeurs. Les références à la France, à la Nation, aux idéaux républicains montrent le refus d’une politique qui se réduit à la gestion et signifient une volonté de retrouver par la politique une transcendance collective. Jean-François Copé a gagné car il a axé sa campagne sur les valeurs identitaires de la droite par opposition à celles de la gauche. Il a gagné également car il a su faire preuve de panache et a mené une campagne tambour battant face à un adversaire qui, bien qu’ayant l’étoffe d’un homme d’Etat, est apparu plus distant des préoccupations des militants.

Cette campagne est aussi la confirmation que la « ligne Buisson » suivie par Sarkozy lors de la campagne présidentielle 2012 était la bonne. Buisson préconisait d’axer la campagne sur des thèmes identitaires, par nature clivants, et de ne pas se focaliser seulement sur les questions économiques et sociales, sur lesquelles la politique n’a plus réellement de prise. Le choix de diviser est donc assumé : encore faut-il être le plus grand diviseur commun.

François Fillon a essayé de rassembler en produisant un discours qui s’adresse à tous les français, mais n’a pas été entendu dans une période où le rejet de la politique de gauche par les militants de droite est très fort. Le discours républicain ne paie plus.

Ces constats m’invitent à penser que la République est désormais dans l’impasse : produire un discours républicain, rassembleur, rappeler que chacun des individus appartenant à la Nation est égal devant la loi ne fédère plus.

Aujourd’hui, dans un monde ouvert où les frontières n’en sont plus, la notion de peuple français, de communauté nationale, n’a plus réellement de sens. Invoquer la République « une et indivisible » est devenu un fétiche qui ne fait sens que pour une partie de l’électorat. Il faut désormais acter qu’avec le phénomène de l’immigration et des migrations, la très grande majorité des hommes d’aujourd’hui grandissent dans un environnement où ils ne sont pas nés, habitent dans un lieu où ils n’ont pas grandi, et travaillent là où ils n’habitent pas. Par conséquent l’Histoire de la France, ses racines, ses traditions, sa culture parlent de moins en moins. Ou plus précisément ne parlent qu’à des français « de souche », qui ne représentent désormais qu’une partie du peuple français. Je le déplore en tant que passionné par mon pays mais je pense que ce mouvement est inéluctable. Il faut admettre que la France est désormais plurielle, que la mondialisation fait naître des identités, collectives ou individuelles, nouvelles. Je pense que le discours républicain, qui s’adresse à des individus, abstraction faite de leur communauté, de leur histoire, de leur trajectoire, ne peut plus fédérer.

La vérité est qu’il y a plusieurs France, aux intérêts contradictoires. Pour Patrick Buisson, le peuple de France, silencieux, invisible, alors qu’il est véritable perdant de la mondialisation, se trouve dans les régions désaffectées de la Creuse, du Cantal et non dans les banlieues. Pour Gilles Kepel, auteur de Banlieues de la République, la France de demain est celle des banlieues. Les deux hommes se situent sur le même plan et découpent, qu’ils le veulent ou non, le peuple en communautés, alors qu’ils parent leurs discours d’oripeaux républicains.

Si la République aujourd’hui ne signifie plus grand-chose pour une majorité de français, c’est parce qu’elle n’est plus apte à endiguer ce qu’elle prétend combattre. La mondialisation fait émerger de multiples communautés qui revendiquent le droit d’exister, dans une société qui ne donne des droits qu’aux individus. Car si la République une et indivisible institutionnalise l’égalité de chacun devant la loi, elle relègue par corollaire toute communauté, toute identité autre qu’individuelle, dans la sphère privée. Et se forment alors des associations, des réseaux d’entraide au niveau local qui sont de fait plus producteurs de social que l’Etat. Ces associations, ces réseaux, ces communautés nouvelles (ethniques, culturelles etc.) relient plus les individus entre eux que le lien abstrait qui les unit à l’Etat. C’est pourquoi le discours jacobin qui tend à mater chaque communauté, chaque collectivité, n’est plus d’actualité. Il faut reconnaître des droits, déléguer des compétences à des communautés qui sont souvent les plus aptes que l’Etat à répondre au besoin de social.

Ainsi, pour produire un discours politique qui soit fédérateur, rassembleur, il semble désormais nécessaire de se lester d’un étatisme qui est un frein à l’émergence d’une démocratie participative, absolument nécessaire à la revivification de la vie politique française. Les obstacles sont nombreux : les mentalités ne sont pas prêtes, les français ayant tendance à tout attendre de l’Etat. De plus, il s’agit de bien penser cette démocratie « nouvelle » qui impliquerait les communautés : revendiquer sa différence n’est pas vouloir l’appliquer en norme. Il s’agit de faire coexister des différences sans qu’elles tendent à vouloir se substituer à d’autres.

Petites réflexions sur le communautarisme

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Le communautarisme est considéré aujourd’hui par nombre d’hommes politiques comme un mal, en tant que contraire aux principes républicains. La République française, une et indivisible, ne peut tolérer la prise en compte et la reconnaissance de communautés infranationales.

Cette position s’inscrit dans la droite ligne de l’histoire française.

Chacun le sait, les principes révolutionnaires se sont imposés en niant les identités locales et régionales qui composaient alors la France. Le français devint la seule langue administrative autorisée, au détriment du breton ou du basque, et les sensibilités locales ont été combattues au nom de la supériorité des principes révolutionnaires, qui ne pouvaient supporter les irrédentismes infranationaux. Centralisatrice à l’extrême, la révolution jacobine ne reconnaissait comme seule communauté viable que la communauté nationale. La Nation était la seule communauté qui précédait l’individu et lui permettait de s’affirmer : en cela l’individu devait tout à la Nation, et seulement à la Nation.

La France fut jacobine bien avant les jacobins : le jacobinisme n’est pas né à la Révolution. Tout au long de son histoire, la monarchie française a assuré son pouvoir en niant le pouvoir des féodalités. Dès Philippe le Bel, l’Etat central est le bras séculier d’un pouvoir qui s’incarne dans la personne du Roi. La mise en place de l’impôt, prélevé par les intendants du royaume, ancêtres des fonctionnaires, en est l’exemple le plus flagrant. L’absolutisme royal est ainsi l’aboutissement du processus de concentration du pouvoir entre les mains du Roi et de son Etat, au détriment des corps intermédiaires.

En ce sens, la Révolution française est la pure continuation de l’absolutisme royal. Le Roi a été remplacé par une entité désincarnée, la Nation, mais qui jouit de la même transcendance : on est mort à Valmy pour la Nation comme on mourait autrefois pour le Roi.

C’est donc dans la tradition française, qui remonte à l’Ancien Régime et se perpétue dans la politique jacobine, de s’opposer à la reconnaissance à l’existence des communautés locales, vues comme obstacles à la constitution d’une communauté nationale.

Mais aujourd’hui, la France en a-t-elle les moyens ? A-t-elle la possibilité de s’opposer, d’endiguer ce mouvement communautaire ? N’oppose-t-elle pas les fétiches républicains à une réalité qu’elle est bien incapable de combattre ? En un mot, est-elle si souveraine qu’elle le prétend ?

Aujourd’hui, le pouvoir étatique se réduit comme peau de chagrin. Les Etats européens ne sont plus maîtres de leur territoire, qui est remodelé par la mondialisation de l’économie et les flux migratoires qu’elle entraîne. Les frontières ont disparu pour laisser place à la libre circulation des personnes et des biens. Depuis 1989 et la reconnaissance par le Conseil d’Etat des traités européens, le droit national est désormais inférieur dans la hiérarchie des normes au droit communautaire. On voit donc mal en quoi ceux qui veulent endiguer le communautarisme, c’est-à-dire les aspirations de minorités culturelles, religieuses, ethniques etc. à se différencier volontairement, peuvent le faire.

L’Etat ne peut plus rien : il est désormais urgent d’organiser la souveraineté perdue au niveau national à l’échelon continental. Invoquer tous les maux provoqués par la mondialisation et les marchés en refusant de mettre en place un système capable de les réguler revient à aggraver ce qu’on dénonce ou, selon le mot de Bossuet, à  « maudire les conséquences dont on chérit les causes ».

La France n’est plus souveraine dans le sens où elle n’a pas les moyens de mettre en application ce qu’elle énonce. Il est indispensable de mettre en place un système qui, s’articulant sur le principe de subsidiarité, permette d’organiser le continent européen de la base jusqu’au sommet. Pour cela, il faudra bien un jour ou l’autre reconnaître les communautés en tant qu’entités autonomes sur un territoire…