Nationalisme, cosmopolitisme et fédéralisme

Le nationalisme se définit toujours par un dehors, par un extérieur, par un ennemi. Est dans la nation celui qui réside à l’intérieur de ses frontières. Est étranger à la nation celui qui réside en dehors, qui n’en possède pas la nationalité. « Les nations sont des peuples, des frontières et une transcendance » écrivait Régis Debray. Mais après les deux guerres mondiales et la mondialisation toujours plus poussée de l’économie, les frontières n’en sont plus vraiment et les peuples se sont mélangés, du fait des flux de migration. Quant à la transcendance, c’est-a-dire l’invocation du grand récit de la Nation visant à susciter un engagement de type sacerdotal, elle a petit a petit disparu elle aussi.

Un courant cosmopolite est apparu. Le Président Wilson, portant le projet de Société des Nations après la Première Guerre mondiale, peut être considéré comme l’un de ses pères fondateurs. Fondé d’après l’idéologie des droits de l’homme, héritage des Lumières, le cosmopolitisme veut unifier la Terre en lui donnant un gouvernement mondial. Pour encadrer l’étendue du Marché qui est aujourd’hui global, il vise à instaurer une gouvernance mondiale et ne considère plus les Nations comme les seules détentrices de la souveraineté. Bien au contraire, il se pense comme un mouvement transnational, voulant dépasser les antagonismes nationaux.

Mais comment être représentatif d’une « population mondiale » prise dans son ensemble? Quelle gouvernance mettre en place? D’où procède la légitimité? Comment faire pour que les décisions prises soient respectueuses du principe démocratique ? Le cosmopolitisme à l’heure actuelle résulte plutôt d’une utopie, d’un idéal à atteindre. Kant le disait lui-même dans Idée d’une Histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique : le cosmopolitisme est une limite, un idéal. Pour le réaliser, pour unifier la Terre, il est peut-être nécessaire d’envisager un extérieur, qui serait par définition « extra-terrestre ». Seule l’urgence du danger, seule une menace imminente sur l’humanité prise dans son ensemble pousserait les hommes à s’unir et à dépasser leurs différends. Et tant que la vie « extra-terrestre » n’a pas été prouvée, tant que la planète n’est pas en danger de mort immédiat (pollution, réchauffement climatique), les hommes continueront à se battre entre eux.

Il est raisonnable de penser que nous sommes pris en tenaille aujourd’hui entre ces deux courants. Si l’idéologie nationaliste m’apparaît comme un recul, comme un manque de courage lié à la peur de l’avenir, je considère le cosmopolitisme comme une utopie.

C’est pourquoi le fédéralisme m’apparaît comme la seule solution à l’heure actuelle. Respectueux des cultures et des identités locales, il permet d’organiser la souveraineté selon le principe de subsidiarité qui consiste à laisser la décision à l’échelon le plus apte pour la prendre. Ainsi considéré, le fédéralisme serait une superposition de territoires, de la commune au continent européen pris dans son ensemble, en passant par les régions et les nations. Le fédéralisme, contrairement à ce qui est dit, ne détruit pas les nations. Il permet leur articulation dans un ensemble.

De plus, le fédéralisme est selon moi le seul système capable d’articuler démocratie participative et représentative. En faisant reposer la responsabilité de la décision sur l’échelon le plus adéquat pour la prendre, il invite les hommes à devenir citoyens, à se concerner pour la vie en communauté. Un des problèmes de la France aujourd’hui est probablement un excès de centralisme qui incite les français à se défausser sur l’Etat et ses représentants (qui ne peuvent plus grand-chose) au lieu de s’impliquer réellement dans la vie politique.

Exigence démocratique et efficience du système politique : le fédéralisme semble la solution institutionnelle à la crise. Mais l’Union européenne en est encore loin. Le chemin est long pour parvenir à l’instauration d’institutions réellement fédérales. Les nations européennes ne semblent pas encore prêtes à passer un cap supérieur et il est probable que les dissensions de l’Europe mettent à bas le projet européen fédéral. Peut-être sera-ce le moyen de redonner souffle à un projet européen qui soit véritablement porté par les peuples et l’occasion de bâtir des institutions qui soient responsables…

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Pensées sur la France jetées en vrac

La France vit encore dans l’illusion d’une Nation souveraine.

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A la modernité politique a correspondu l’avènement de l’Etat-Nation, forme qui a remplacé petit à petit l’ordre féodal du Moyen-Age. La Nation se définissait par des frontières, qui la séparaient des autres nations, et structurait un peuple.

La modernité se dissipe tous les jours un peu plus : aux peuples se substituent des communautés, aux partis politiques des réseaux, aux Nations des territoires.

C’est ce qui explique la difficulté de tenir un discours national audible, rassembleur.

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« Tout l’effort de la modernité avait consisté à substituer un lien politique unique à la diversité des liens sociaux et culturels » (Alain de Benoist).

La postmodernité politique, période dont nous vivons les prémisses, nous invite à voir que ce lien politique unique se délite au profit d’une résurgence des liens sociaux et culturels.

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Maudire les conséquences dont on chérit les causes. Cet adage de Bossuet pourrait s’appliquer à la majorité des commentateurs de l’actualité, qui ne cessent de constater le malaise et le profond désarroi de la France, mais qui sont incapables de sortir du cadre qui les provoque.

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Le vrai changement consiste pour la France à s’adapter au monde qui change.

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La France a-t-elle encore assez confiance en elle pour se sortir de la tutelle jacobine ?

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Peut-on à la fois être souverainiste, c’est-à-dire refuser la constitution d’une Europe politique, et déplorer les effets dévastateurs de la mondialisation et de la logique du capital ?

En d’autres termes, peut-on refuser l’Europe et se lamenter des effets négatifs d’une mondialisation qui n’adviennent que par l’absence d’une politique fédérale ?

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Pris en tenaille entre le haut (mondialisation des problèmes, émergence d’acteurs globaux comme les multinationales) et le bas (besoin de démocratie locale, concurrence entre les territoires), le pouvoir de l’Etat-Nation est voué à se réduire comme peau de chagrin. Seule l’Europe, seule une véritable fédération européenne, peut endiguer la marchandisation du monde et le déploiement unilatéral de l’idéologie ultralibérale américaine. Seule l’Europe véritablement constituée peut se porter garante d’un monde pluriel.

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La France est-elle capable de devenir fédérale ? Cela signifierait que le peuple soit capable de se réapproprier son destin, qu’il a laissé depuis 30 ans à des dirigeants qu’il a élus, mais qui ont déçu. Cependant le problème ne réside pas dans les personnes, mais dans les institutions. Le prochain grand dirigeant français sera celui qui aura compris qu’il faut que les français se réapproprient leur destin. Mais en ont-ils envie ?

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La France, une car unique, est une fiction qui ne marche plus. Le modèle républicain n’assimile plus : toutes ses institutions entrent en crise les unes après les autres.

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La France ne disparaîtra jamais. Ceux qui poussent des cris d’orfraie à l’évocation de l’effondrement de la France éternelle au contact du fédéralisme restent enfermés dans une nostalgie d’un passé idéalisé, sans voir que le monde bouge, et que la cause de la souffrance de la France réside dans son immobilisme, dans son incapacité à accepter le changement.

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La France n’est pas son Etat jacobin. Elle est avant tout une mosaïque de peuples ayant appris à vivre ensemble. Elle est par nature diverse, plurielle. Elle est plusieurs identités régionales fortes. Elle est un pays à la géographie complexe. Elle est une confluence de peuples.

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Qui peut croire encore en un parti politique qui rassemblerait les français, à l’heure où le lien politique unique rattachant les français à l’Etat se délite inéluctablement ? La cause n’est pas à chercher du côté des hommes ou des partis politiques, mais dans des institutions qui ne fonctionnent plus. Les français ne doivent plus se reposer sur leurs hommes politiques, mais doivent se réapproprier le politique.

L’Europe à la croisée des chemins

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Face à la situation que nous sommes en train de vivre, nous allons avoir deux choix : un retour à la souveraineté des Etats où le passage à un vrai fédéralisme européen, qui soit politique. En lieu et place d’une oligarchie bruxelloise nommée et non élue se tiendra un gouvernement responsable politiquement devant ses citoyens : l’Europe sera politique ou ne sera pas.

Nous ne pouvons plus vivre dans ces sociétés aseptisées où la décision politique n’a pas de visage et où la démocratie ne se nourrit que d’un consensus qui n’est jamais remis en cause. Une société où règne le consensus, où tout doit être fait pour que le consensus soit atteint, est une société morte, une démocratie exsangue. La démocratie se nourrit de conflits et ne survit qu’en les intégrant. Une démocratie vivante n’étouffe pas les conflits à la racine et ne prône pas le consensus comme sa valeur cardinale.

Si l’Europe ne le comprend pas, elle mourra. Elle mourra de son inaction. Elle mourra de ses dogmes, de son inaptitude à s’adapter à une mondialisation où tout le monde s’arrange avec les dogmes. Si l’Europe ne devient pas politique et ne prend pas la mesure de la crise sociale qui touche l’ensemble des pays du Sud en déployant une immense politique de relance pour encourager la croissance, alors elle mourra. Car seule la croissance permettra de réduire les dettes et les déficits, de créer des emplois et de réduire le chômage. Et seule l’Europe peut promouvoir une politique de croissance, une politique de la relance car elle ne butte pas sur la contrainte extérieure (la quasi-totalité des échanges en Europe sont entre pays européens).

La sortie de la crise se fera soit par un dépassement des Etats dans un véritable fédéralisme politique qui puisse prendre les décisions qui s’imposent, soit par un retour à la souveraineté des Etats.