Pour une résistance des existences : la REEXISTENCE , de Jean-Paul Galibert (2013)

« Sans les relier, étrangement, le numéro de juin de Philosophie  Magazine nous offre trois grandes leçons de résistance de l’existence. Trois lignes, trois signes, trois voix pour suggérer des milliers de voies, pour exister à nouveau.

Julien Assange vit confiné. Menacé d’arrestation, réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres, le fondateur de Wikileaks présente son nouveau projet : il ne s’agit plus de provoquer la transparence des Etats ou des entreprises, mais de crypter nos messages en sorte qu’ils ne puissent plus les lire, les ficher ou les transformer. Face aux sociétés privées qui surveillent et conservent tous nos messages à des fins de délation ou de profit, il s’agit d’obtenir l’inobservable, l’infalsifiable, une sorte d’indélébilité de la signature qui garantirait l’éternité du texte.

Liao Yiwu est un poète dissident Chinois. Il a imaginé et décrit Tien an men quelques jours avant le massacre. L’expérience de la prison lui révèle un monde qu’il découvre en sortant être le sien. Il prévoit l’effondrement de la Chine actuelle, minée par la corruption des dirigeants et des entrepreneurs, prêts à fuir le pays avec ses richesses.

Boltanski ne se lasse pas de refléter le monde. Joncher de vêtements le sol d’un musée, c’est offrir aux enfants un riant espace de jeux, provoquer chez les adultes un profond malaise, suggérer aux asiatiques quelque vide originel. Cet usage intempestif des objets quotidiens touche à l’éternité.

Trois existences en quelques pages, que seule relie leur irréductibilité : trois leçons de résistance de l’existence. En deçà des surveillances, par delà les répressions, au-delà des dépendances, elles tracent des voies pour cette existence irrépressible, insoumise et créatrice qu’il nous faut reconquérir et réinventer.

Résistance de l’existence : on sent l’idée qui point et cherche un mot : ce sera « réexistence ». Car résistance est un idéal du passé. Il suppose une occupation et vise une libération, mais il conduirait à une enquête sur les origines nazies de l’ordre actuel que bien peu sont prêts à regarder en face.

Qu’elle soit personnelle ou culturelle, toute existence aujourd’hui est fascinée, captée, menacée de disparaître. Les classes sociales se tendent en classes vitales : les personnes et les cultures doivent se vendre ou disparaître. Cessant d’être un fait, l’existence devient un projet quasiment utopique.

Face à tout cela, la réexistence n’est pas seulement une résistance de l’existence. Elle propose une alliance avec le réel, pour une réelle existence. Elle s’annonce comme une époque, aussi humaniste et baroque, aussi libre et inventive que la Renaissance. Car elle ne se contente pas de refonder la culture contre les arbitraires des commerces et pouvoirs en vigueur qui nous empêchent d’exister. Comme la Renaissance proposait de sortir de la mort, la réexistence propose d’en finir avec l’inexistence. »

Jean-Paul Galibert

http://jeanpaulgalibert.wordpress.com

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La Terreur de l’an 13

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Aujourd’hui nous assistons à un dialogue de sourds entre les apôtres du Bien et ceux qu’ils auto-définissent comme ses contempteurs, entre Thuriféraires du Progrès et Réactionnaires Dépassés.

Le bien et le mal sont comme l’avers et le revers d’une même médaille. Ils sont indissociables l’un de l’autre, ils se supposent l’un l’autre. En niant que le mal est tapi dans l’ombre du bien, en niant que le mal est le revers du bien, est lié au bien, suppose le bien, en séparant le Bien et le Mal, en les rendant indépendants, absolument opposés, dé-liés, sécables, on crée l’illusion d’un débat, d’une dialectique, d’une métaphysique.

Poser le Bien comme allant de soi et ne supposant ni ne supportant pas la contradiction, comme n’étant pas la résultante d’un compromis voire de compromissions ni l’aboutissement d’un dialogue, poser le Bien comme Absolu, c’est créer le Mal Absolu, l’irruption d’une contre-offensive qui, comme celle qu’elle veut combattre, ne souffre pas la contradiction.

Penser en ces termes, agir en ces termes, c’est nier la possibilité du dialogue, d’un terreau d’entente. C’est évacuer le monde commun, réel, partagé, déjà-là, qui suppose cet affrontement car il est le lieu du langage, de différentes visées, du dialogue et de la différence qu’il peut atténuer, résorber temporairement ou au contraire aviver, mais jamais éradiquer.

Cette métaphysique entre le Bien et le Mal, entre Progressistes et Réactionnaires, est condamnée à jouer éternellement de ses pseudos contradictions.

En réalité, cette métaphysique est créée artificiellement par les Progressistes pour se dédouaner du réel, de la contradiction. Les autoproclamés Progressistes créent de toute pièce un adversaire factice, un Absolu convenable, un Mal idéal pour leur permettre de légitimer leur action. En criminalisant leur adversaire, en ne lui donnant aucune légitimité de penser, en se drapant dans les Bonnes Intentions du Bien, du Progrès et de son déploiement inéluctable, en faisant comme s’il y avait une fatalité là où il n’y a que choix et visions idéologiques, en ignorant parfois, même souvent, qu’ils pensent et agissent selon une idéologie, ils créent un monde Totalitaire. Un monde sans contradiction. Un monde où la pensée elle-même peine à se formuler, tant la propagande est martelée dans toutes les têtes. Un monde qui n’existe pas.

Et pour créer ce monde, cette illusion de monde, ils créent une illusion de contradiction, un Mal qui n’existe pas, car exister c’est être lié, relié, pris dans la même étoffe que tous les hommes. C’est jouir, sentir, partager, viser un monde commun. C’est penser différemment mais penser la même chose, le même monde, le même réel. Exister, c’est être relatif à. Ils créent un Mal qui n’existe pas car il est Absolu, sans lien, sans visée. Un mal composé d’Absolus : « Réactionnaires », « Homophobes », « Machistes », « Egalitophobes », termes Absolument Négatifs qui ne renvoient à rien, qu’ils ne relient à rien de concret, de tangible, de réel.

Alors qu’eux sont pour le Progrès, l’Homophilie, l’Egalité. Ils pensent en termes Absolument Positifs, en termes qui ne souffrent aucune négativité et criminalisent ceux qui émettent des nuances et essaient de leur faire comprendre qu’ils s’agit là d’une pensée totalitaire. Car il s’agit de la mort du langage, de la mort des mots qui se vident de leur contenu, perdent leur référent et se délestent de leur qualité de signe. Le Réel et l’Idée ne sont plus reliés, ne se répondent plus : la confusion intellectuelle est totale.

C’est voulu. Le matraquage incessant de mots qui ne sont plus reliés à rien, qui sont des Absolus lancés comme des évidences ou des anathèmes sont faits pour brouiller la pensée et éradiquer la contradiction, pour rendre la pensée inopérante à penser, à dire Non. Pour imposer un Égalitarisme qui n’est qu’un relativisme de la plus basse espèce. Pour déliter les liens et ne penser qu’en terme d’Individu : abstraction, Absolu par excellence.

Opposons-nous. Délivrons la pensée tenaillée entre leurs Absolus qui ne se répondent que selon une illusion de dialogue. Démystifions leur mystification perpétuelle et ayons la fierté d’apparaître à leurs yeux Réactionnaires, Homophobes ou Egalitophobes.

Opposons-nous, mais ne rentrons pas pieds joints dans la pseudo dialectique créée de toutes parts par ceux qui prétendent nous enrôler dans le Bien. Résistons à ce tour de force sans accepter les règles de leur jeu, qui sont vouées à les légitimer. Contentons nous de déconstruire pas à pas, de dévoiler petit à petit leur immense escroquerie, et répondons à leurs fulminantes anathèmes et grossiers amalgames par une fin de non recevoir. Car ces Absolutistes ont paradoxalement besoin de nous et sont liés à notre Refus, à notre Caricature de Refus.

L’existence est-elle un sentier, au bord de l’infini ?, de Jean-Paul Galibert (2013)

Cézanne - Maisons au bord d'une route

Pourquoi y a-t-il toujours quelqu’un face à la mer ? Pourquoi partout ces chemins, ces jetées, ces digues, où les passants se croisent et longent, ou se contentent de s’asseoir ? Pourquoi tant de ferveur pour ces passages au bord de l’eau ?

C’est un appel de l’infini, sans doute, mais qui se contente du bord et de sa douce protection. Car le bord est plein de tact : il nous dispense la vue en nous dispensant de tout départ. La tempête elle-même se fait bonheur. Il offre les infinis comme un spectacle sans autre danger qu’imaginaire. On peut choisir le bord pour exister, car il est le plus sûr des infinis, le seul que nous sentons capable de survivre à tous les autres, comme un pur tracé qui nous exempterait de tout le reste.

Tout l’art du bord est d’être une extrémité qui s’exempte des deux mondes qu’il sépare. Le bord de l’eau n’est ni tout à fait la terre, ni tout à fait la mer. Il est le lieu par excellence du passant, ou mieux du promeneur : celui qui a compris que l’existence est un jeu, un pas de deux, un art de ne croire ni au monde ni à soi.

Exister : la tache est vaine, et proprement sans lieu, à moins de se faire passage, comme un flâneur sur une grève. Passons, soyons le temps au bord de l’eau, la trajectoire plus que lente, puissante, qui met tout en trajectoire. Soyons ce lent passé du temps, qui scinde les espaces. L’homme est le seul vivant capable de promenade, de figurer, sans intérêt, comme un temps pur. Soyons ce temps qui inspire tout autant qu’il expire. Suivons la sente qui s’absente de toutes les absences.

Il suffirait pour exister de longer l’illusion d’exister, devenir un passant, et c’est tout l’art de celui qui borde la mer. Il ne s’endort ni sur la terre ni dans la mer. Il veille. Il borde sans choisir, il longe l’un comme l’autre des infinis. En cela, nul départ : il est au fond très bien sur la grande route humaine, celle qui ne mène nulle part. Le bord des infinis est la route qui les longe tous et permet de profiter de chacun comme un spectacle tactile et absent, à la fois immédiatement proche, à même ma peau, et aussi délicieusement lointain que tout inaccessible. Nous ne sommes pas plus faits pour vivre dans le fini que dans l’infini. Peut-être la vie humaine n’est-elle possible qu’au bord de l’infini.

A nous d’être lisière, animal des limites, amateur des confins. Saurons-nous habiter la peau des choses, la lumière des objets, la silhouette des trajectoires ? Nos caresses n’épousent déjà que la surface des corps. Nous serions des êtres sans épaisseur, des lisières, des liserés, des liserons. Nous serions des fils, des orées, des pistes. Soyons têtus, soyons ténus. Rien n’est plus fin, peut-être, que le sentier de l’existence.

Au-delà de l’individualisme

francis bacon autoportrait 2

L’individu n’existe pas.

Il n’est qu’une catégorie abstraite de la pensée, une réduction commode.

Poser l’individu comme une réalité revient à séparer la conscience du monde, à isoler les êtres, à entériner définitivement le divorce de la pensée et de l’action.

Il n’y a pas d’individu, il n’y a que des existences entremêlées, des liens tissés entre les êtres, qui sont faits de la même étoffe que le monde dans lequel ils vivent, auquel ils prennent part.

L’homme n’est pas seulement un individu rationnel, qui choisit et oriente sa vie rationnellement, de manière prédéfinie. Il est surtout un être de sentiments, d’émotions, d’affects, qui s’efforce de penser et de mettre un peu d’ordre, mais dont l’effort est le plus souvent balayé à la moindre confrontation avec le réel, à l’heure du choix qui engage.

Il faut donc sortir de l’individualisme et de son cortège d’égoïsme et d’intérêt. L’homme est un être de flux, d’échange, de don, qui ne peut se trouver qu’en se perdant, qui ne peut être heureux qu’en donnant, en se donnant.

Les Citations de Michel – Maurice Merleau-Ponty

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« Il y a dans la condition d’être conscient un perpétuel malaise. Au moment où je perçois une chose, j’éprouve qu’elle était déjà la avant moi, au-delà de mon champ de vision. Un horizon infini de choses à prendre entoure le petit nombre de celles que je peux prendre pour de bon. Un cri de locomotive dans la nuit, la salle de théâtre vide où je pénètre font apparaître, le temps d’un éclair, ces choses de toutes parts prêtes pour la perception, des spectacles donnés à personne, des ténèbres bourrées d’être.

Même les choses qui m’entourent me dépassent à condition que j’interrompe mon commerce habituel avec elles et que je les retrouve, en deçà du monde humain ou même vivant, sous leur aspect de choses naturelles. Un vieux veston posé sur une chaise dans le silence d’une maison de campagne, une fois la porte fermée sur les odeurs du maquis et les cris des oiseaux, si je le prends comme il se présente, ce sera déjà une énigme. Il est là, aveugle et borné, il ne sait pas qu’il y est, il se contente d’occuper ce morceau d’espace, mais il l’occupe comme jamais je ne pourrai occuper aucun lieu. Il ne fuit pas de tout côté comme une conscience, il demeure pesamment ce qu’il est, il est en soi. Chaque chose n’affirme son être qu’en me dépossédant du mien, et je sais toujours sourdement qu’il y a au monde autre chose que moi et mes spectacles. Mais d’ordinaire je ne retiens de ce savoir que ce qu’il faut pour me rassurer. Je remarque que la chose, après tout, a besoin de moi pour exister. Quand je découvre un paysage jusque-là caché par une colline, c’est alors seulement qu’il devient pleinement paysage et l’on ne peut pas concevoir ce que serait une chose sans l’imminence ou la possibilité de mon regard sur elle. Ce monde qui avait l’air d’être sans moi, de m’envelopper et de me dépasser, c’est moi qui le fais être. Je suis donc une conscience, une présence immédiate au monde, et il n’est rien qui puisse prétendre à être sans être pris de quelque façon dans le tissu de mon expérience. Je ne suis pas cette personne, ce visage, cet être fini, mais un pur témoin, sans lieu et sans âge, qui peut égaler en puissance l’infinité du monde.

C’est ainsi que l’on surmonte, où plutôt que l’on sublime, l’expérience de l’Autre. Tant qu’il ne s’agit que des choses, nous nous sauvons facilement de la transcendance. Celle d’autrui est plus résistante. Car si autrui existe, s’il est lui aussi une conscience, je dois consentir à n’être pour lui qu’un objet fini, déterminé, visible en un certain lieu du monde. S’il est conscience, il faut que je cesse de l’être. Or, comment pourrais-je oublier cette attestation intime de mon existence, ce contact avec moi, plus sûr qu’aucun témoignage extérieur et condition préalable pour tous ? Nous essayons donc de mettre en sommeil l’inquiétante existence d’autrui. »

Maurice Merleau-Ponty, Le roman de la métaphysique dans Sens et non sens, 1996.