La droite et la gauche, avant et dans la mondialisation

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Ce qui m’intéresse ici n’est pas de m’interroger sur l’essence de la droite ni sur celle de la gauche, mais d’essayer de dégager les grandes lignes de leurs clivages tout au long de leur histoire, afin de les situer l’une par rapport à l’autre aujourd’hui. Je pense en effet que nous vivons une période qui brouille ces différences, ce qui requiert par conséquent un travail de la pensée.

De prime abord, il est intéressant de remarquer que les notions de droite et de gauche ont à peine plus de deux siècles. Elles sont tellement enracinées dans les consciences et dans le jeu politique qu’on oublie que pendant plus de quinze siècles d’histoire il n’en a jamais été ainsi. En effet, historiquement, la droite et la gauche sont des notions géographiques qui remontent à 1789. Lors d’un débat sur la place de l’autorité royale face au pouvoir de l’assemblée populaire, les partisans du véto royal (principalement membres de l’aristocratie et du clergé) se sont placés à droite du président de l’Assemblée tandis que les adversaires du véto (les patriotes) se sont placés à gauche. D’où la représentation commune d’une droite conservatrice, voire réactionnaire, et d’une gauche réformiste, voire révolutionnaire.

Le clivage entre la droite et la gauche a d’abord été institutionnel. Il n’a jamais été aussi fort que lorsqu’il a fallu imposer la République contre la Monarchie, substituer la Nation au Roi, et faire face aux 1er et au second Empire (il est d’ailleurs intéressant de noter que les nationalistes et les patriotes étaient à cette époque à gauche voire à l’extrême gauche alors qu’aujourd’hui la nation est un thème identitaire de l’extrême-droite : les idées changent de camp à mesure que les siècles passent). Une grande partie de la droite restait attachée au retour de la monarchie et ne voulait pas participer au système politique de la « Gueuse », à l’instar des membres de l’Action française et des Camelots du Roi. Longtemps, la droite a donc été focalisée sur un débat institutionnel avec la gauche. Ce n’est que bien plus tard que la droite s’est convertie majoritairement à la République.

Puis, une fois la République solidement établie, le clivage entre la droite et la gauche a glissé du terrain institutionnel vers le terrain économique et social. Dès la fin du XIXème siècle, la gauche a focalisé son combat sur la défense des ouvriers, afin qu’ils aient accès à des droits, se syndiquent et puissent se défendre contre un patronat essentiellement industriel.

Après la seconde guerre mondiale et le rôle crucial dans la victoire des alliés de l’URSS, la gauche est devenue internationaliste et contre l’économie de marché, tandis que la droite au pouvoir était nationale et libérale. Autrefois républicaine, la rhétorique de la gauche est devenue celle de Marx, auquel elle a emprunté une vision de la société comme lutte des classes, rapport de forces indépassable que ne peut transcender une figure, si française, incarnant la Nation. Mais l’échec de la politique étatiste et des nationalisations en 1981 et 1982 a converti une partie de la gauche au libéralisme, tandis qu’elle a contribué à construire une Europe supranationale avec la mise en place de l’euro. La droite, elle, a accepté l’Europe.

Aujourd’hui donc, la majorité de la droite et de la gauche républicaine sont d’accord sur l’essentiel : l’Europe et la nécessité de s’insérer au mieux dans le système économique (et non de le combattre) que l’on peut nommer mondialisation. Si la gauche est plus susceptible de faire avancer l’Europe, la droite reste probablement plus pragmatique sur l’économie. Il n’empêche que s’y l’on s’en tient aux principales formations républicaines, les clivages s’estompent si bien qu’on ne discerne plus très bien ce qui distingue la droite de la gauche, qui n’ont plus d’identités propres.

Avec la mondialisation, les clivages deviennent autres et fissurent de l’intérieur la droite comme la gauche : accepter la mondialisation et par conséquent vouloir la guider, ou vouloir s’en isoler; accepter l’Europe et par conséquent vouloir la transformer de l’intérieur, ou la déconstruire au prétexte qu’elle est un agent de la destruction des nations au profit d’une idéologie mondialiste et ultralibérale, qui promeut le culte de l’argent roi en faisant sauter toutes les structures qui permettent de l’endiguer.

Admettre que le véritable clivage politique est bien le précédent implique deux choses :

– sur le plan politique, la clarification d’une alliance entre la droite et la gauche dites de gouvernement, qui sont d’accord sur l’essentiel. Certes, les notions de justice et de travail ne sont pas comprises de la même façon dans chaque camp, mais ces différences apparaissent secondaires au regard de leurs points d’accord. D’où le titre de l’article : la droite et la gauche, collaborant ensemble.

– sur le plan de la société, l’acceptation dans la sphère démocratique d’un débat entre les partisans de la mondialisation et ses détracteurs, les partisans de la nation souveraine et ceux d’une Europe fédérale. Il faut que ces débats aient lieu sans stigmatisation, sans outrance, sans référence à un passé douteux et douloureux. Car ces questions aux enjeux fondamentaux déchirent les pays comme les consciences. Et pour les poser lucidement, il faut se libérer d’un passé qui, en France et en Europe, a justement du mal à passer. Un débat fort mais audible, virulent mais respectueux, profond mais porté sur le réel, est le signe d’une société qui respire la démocratie et veut prendre son destin en main.

Mes prises de positions quant à ce clivage ont été largement développées ici.

– L’Europe fédérale me semble le seul horizon possible pour les pays d’Europe, s’ils veulent conserver un tant soit peu la mainmise sur leur destin.

Géopolitiquement, d’abord. Le monde devient multipolaire et se réorganise en grands blocs qui ont la taille de continents : l’Amérique du Nord, la Chine, l’Inde, le Brésil etc. Seule une Europe unie, politiquement unie (et non seulement un marché commun pseudo-gouverné par une hydre à 27 têtes) peut avoir son mot à dire et avancer avec autorité ses pions sur l’échiquier géopolitique mondial.

Philosophiquement ensuite. L’Europe a une histoire et des racines communes, elle est une civilisation à elle toute seule, la civilisation de l’autonomie, des droits de l’homme. Elle est une tentative d’organisation politique, plutôt d’essence sociale-démocrate. Elle n’est en tout cas ni la Chine, ni l’Inde, ni les Etats-Unis et il suffit de voyager dans ces pays là pour se rendre compte que ce qui sépare les européens est infiniment plus ténu que ce qui les rapproche.

L’insertion dans la mondialisation, qui implique la libéralisation de l’économie et la dérégulation du travail me semble inéluctable, tant la concurrence mondiale est forte et demande de la réactivité et de la flexibilité, afin de s’adapter le plus rapidement possible à un univers en perpétuel changement. La France, qui a de grands acquis sociaux financés par une part importante de son PIB (56%), ne peut pas se permettre de conserver ses acquis au détriment de sa compétitivité. L’Etat, dont la puissance est vouée à s’amenuir, doit concentrer son action sur le domaine régalien (éducation, justice, sécurité) et mettre en place les conditions qui soient les plus favorables à la création et au développement des entreprises, qui seules créent et créeront de l’emploi.

Ces deux propositions sont inextricables : seule une Europe politiquement unie pourra renverser les flux de la mondialisation à son avantage, ce que ne pourrait pas une nation seule de la taille de la France. Elle aurait certes une pleine souveraineté de droit mais une illusion de souveraineté de fait et serait contrainte de réagir plutôt que de pouvoir présider collégialement aux événements.

Nous sommes dans un entre-deux et le choix ne va pas tarder à se manifester : espérons que cette mutation se fera le plus paisiblement possible et dans un respect de la démocratie. Mais pour cela, un discours de vérité et de l’écoute doivent être exigés de la part de nos représentants politiques.

La France à l’heure du choix

« Que je sens de rudes combats !

Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :

Il faut venger un père, et perdre une maitresse :

L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras

Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,

Ou de vivre en infâme,

Des deux côtés mon mal est infini.

O Dieu ! l’étrange peine !

Faut-il laisser l’affront impuni ?

Faut-il punir le père de Chimène ? »

La France est aux prises d’un dilemme cornélien : ou bien elle accepte une véritable flexibilité du travail et prend le risque de produire des travailleurs pauvres, ou bien elle ne l’accepte pas et devra ainsi supporter des millions de chômeurs supplémentaires.

Instaurer la première option revient à créer une mini-révolution dans le pays. Car c’est s’élever contre tous les corps intermédiaires et remettre en cause beaucoup d’acquis sociaux.

Mais refuser la première option revient à augmenter les impôts de manière à ce que les recettes couvrent nos dépenses, alors que le taux d’imposition en France est déjà l’un des plus élevés d’Europe. Cette politique prend le risque de faire fuir ceux qui peuvent contribuer le plus et d’appauvrir ainsi encore plus le pays.

Non seulement la première option m’apparaît plus morale (je préfère une société qui valorise le travail, fut-il mal payé, à une société qui entretient le chômage), mais elle me semble être l’unique politique possible pour faire évoluer la situation en Europe.

Car on ne sortira pas de la crise sans changer les institutions européennes. Soit nous reviendrons à la souveraineté pleine et entière des Etats-Nations, soit nous nous délesterons encore un peu plus de notre souveraineté et sauterons le pas pour donner à l’Europe les moyens d’une véritable politique fédérale.

Ma conviction est qu’une Europe réellement fédérale est la seule à même de mener une politique de relance qui combatte efficacement le chômage et crée des millions d’emploi. Seule l’Europe peut nous sortir durablement de la crise. Mais cela implique non seulement une révolution des mentalités, notamment française, mais également une vraie volonté politique.

Seulement, la France a perdu la main en Europe. François Hollande, en voulant se démarquer de l’austérité incarnée par la personne de Merkel, arguant que cette politique était responsable de la crise, a clairement indiqué aux allemands que les français refuseraient de consentir aux efforts auxquels les premiers ont souscrits pendant dix ans. Comment dès lors obtenir des allemands des concessions et la volonté de bâtir une Europe fédérale sans leur offrir une seule contrepartie ?

Aujourd’hui, la situation de l’Europe est au point mort. La France est isolée et représente la principale menace de déclencher une nouvelle crise. François Hollande doit accepter de désenclaver les rigidités d’un marché du travail qui nuisent cruellement à l’emploi et doit dans le même temps reprendre les négociations avec la chancelière Merkel pour mettre en place des institutions fédérales, qui soient responsables devant les citoyens. Ne pas le faire, c’est condamner la France à des tensions sociales de plus en plus fortes et prendre le risque de raviver les haines entre pays européens.

Du jacobinisme au principe de subsidiarité

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Le jacobinisme est la centralisation à l’extrême du pouvoir. La France est l’exemple le plus patent d’un pays où le pouvoir central a toujours été très fort. Historiquement, cette prédominance du pouvoir central s’explique par l’extrême fragilité des débuts de la monarchie qui a du s’imposer aux puissantes féodalités parfois félonnes pour les soumettre à l’intérêt général du pays. Philippe le Bel, Louis XI puis Richelieu et enfin Louis XIV ont incarné avec force l’Etat, garant de l’intérêt général face aux intérêts particuliers régionaux. Puis la Révolution et les jacobins, loin d’être révolutionnaires sur le plan administratif, ont parachevé cette œuvre. Dans un monde dont l’Histoire était celle des Nations, qui, rappelons la définition de Régis Debray, étaient des « des frontières, un peuple et une transcendance », l’Etat centralisateur a joué un grand rôle d’unification pour le pays.

Mais aujourd’hui, quand les frontières n’en sont plus, faisant disparaître du même coup l’homogénéité des peuples, et que la transcendance a disparu, quel rôle l’Etat peut-il jouer ? La centralisation a-t-elle encore un sens ?

Il n’est pas besoin de démontrer que la centralisation s’accompagne d’un déficit démocratique. Quand les décisions viennent du haut et se propagent vers le bas, le peuple a le sentiment de ne pas être consulté. Ses représentants, loin d’incarner la volonté générale, ne sont en fait que les délégués de représentés qui ne se sentent pas écoutés. Quand Sarkozy fait ratifier le Traité de Lisbonne par les députés alors que le projet de Constitution européenne avait été rejeté deux ans plus tôt par les français, quand François Hollande refuse de donner la parole aux français sur un sujet aussi crucial que le mariage pour tous, la décision politique est confisquée par un système qui s’auto-entretient en rejetant au ban toute politique alternative. Le système politique actuel ne supporte plus de contradictions et la démocratie s’en trouve par conséquent fortement affaiblie.

Toutes les mesures de décentralisation ne changeront rien. Car l’idée reste la même : la décision centrale est déléguée à une autorité régionale. Le centre se désiste de certaines compétences mais la décision vient toujours du haut et l’initiative ne vient jamais d’en bas.

Pour faire revivre la démocratie, il faut faire partir la décision du bas et la faire remonter vers le haut : c’est le principe de subsidiarité. La décision se prend à l’échelon le plus petit mais est transmise à l’échelon supérieur quand le problème dépasse les compétences de l’échelon inférieur. Ainsi la décision remonte progressivement jusqu’à l’échelon le plus haut. C’est le principe qui est au cœur du fédéralisme. Et c’est ce que l’Europe doit mettre en place, si elle veut être une véritable fédération, .

Or nous constatons aujourd’hui que l’Europe se construit sur un principe jacobin, dans un déni total de démocratie dans la mesure où les directives qui orientent la majorité des décisions des Etats membres sont prises par des personnes qui ne sont pas responsables politiquement.

Mais l’Europe, construction qui se veut supranationale, ne pourra se construire qu’avec les peuples, jamais sans. Elle doit intéresser les peuples si elle veut être pérenne. Alors que le désir de se sentir européen est fort, les peuples buttent face à un système technocratique qu’ils voient comme le responsable de tous leurs maux. C’est à l’Europe de mettre en place un véritable fédéralisme qui seul peut porter une vraie démocratie, et non de se construire selon un principe jacobin, froid, distant et arrogant.

La France, elle, devra choisir : rester dans un système jacobin où l’Etat, loin d’incarner purement l’intérêt général, est plutôt l’otage de sa bureaucratie, ou accepter d’évoluer vers un modèle plus démocratique, a-centralisé, qui n’est pas au cœur de sa tradition historique et requiert une autre manière de penser.

L’Europe à la croisée des chemins

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Face à la situation que nous sommes en train de vivre, nous allons avoir deux choix : un retour à la souveraineté des Etats où le passage à un vrai fédéralisme européen, qui soit politique. En lieu et place d’une oligarchie bruxelloise nommée et non élue se tiendra un gouvernement responsable politiquement devant ses citoyens : l’Europe sera politique ou ne sera pas.

Nous ne pouvons plus vivre dans ces sociétés aseptisées où la décision politique n’a pas de visage et où la démocratie ne se nourrit que d’un consensus qui n’est jamais remis en cause. Une société où règne le consensus, où tout doit être fait pour que le consensus soit atteint, est une société morte, une démocratie exsangue. La démocratie se nourrit de conflits et ne survit qu’en les intégrant. Une démocratie vivante n’étouffe pas les conflits à la racine et ne prône pas le consensus comme sa valeur cardinale.

Si l’Europe ne le comprend pas, elle mourra. Elle mourra de son inaction. Elle mourra de ses dogmes, de son inaptitude à s’adapter à une mondialisation où tout le monde s’arrange avec les dogmes. Si l’Europe ne devient pas politique et ne prend pas la mesure de la crise sociale qui touche l’ensemble des pays du Sud en déployant une immense politique de relance pour encourager la croissance, alors elle mourra. Car seule la croissance permettra de réduire les dettes et les déficits, de créer des emplois et de réduire le chômage. Et seule l’Europe peut promouvoir une politique de croissance, une politique de la relance car elle ne butte pas sur la contrainte extérieure (la quasi-totalité des échanges en Europe sont entre pays européens).

La sortie de la crise se fera soit par un dépassement des Etats dans un véritable fédéralisme politique qui puisse prendre les décisions qui s’imposent, soit par un retour à la souveraineté des Etats.

Plaidoyer d’un individu saugrenu pour une Europe politique

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Le débat politique actuel élude complètement, obscurcit totalement ce qui apparaît comme la solution à bien des maux contemporains.

D’un côté, les pourfendeurs du libéralisme sociétal, ceux pour qui libéralisme signifie disparition des liens entre les hommes au profit du culte de l’Argent Roi, insistent sur le rôle néfaste de la mondialisation dans ce processus.

La mondialisation, en faisant sauter toutes les barrières qui retenaient le culte de l’Argent Roi (la Nation, la Famille etc.) doit être combattue par tous les moyens, quitte à renforcer un système qui s’essouffle en redistributions de toutes sortes. Etatistes, ils veulent conserver un Etat qu’ils considèrent comme le seul rempart contre une mondialisation dévastatrice des identités, un Etat qui seul porterait le sens de l’intérêt général, un Etat à sauvegarder coûte que coûte donc, quitte à imposer un impôt confiscatoire et à détruire toute volonté d’entreprendre.

Le raisonnement tiendrait debout si l’Etat était encore le garant de l’intérêt général. Or il est désormais flagrant qu’il est aux mains de syndicats de fonctionnaires dont la mainmise sur les partis politiques est quasi totale. L’Etat est aujourd’hui otage d’intérêts particuliers, de castes de plus en plus puissantes de fonctionnaires qui n’ont pour seul but que de sauver ce qui leur reste de prébendes au nom de l’intérêt général. L’Etat n’incarne plus l’intérêt général, il est la somme d’intérêts particuliers contradictoires qui ne forment pas un tout, qui ne font pas Société.

De l’autre, nous avons des libéraux assumés pour qui l’Individu est le début et la fin de tout. Ils assument l’éclatement de sociétés fondées sur des liens entravant la Liberté et veulent accélérer cet éclatement en éradiquant tout ce qui est de l’ordre de la Tradition, de la culture traditionnelle. L’Individu est Roi, il doit être le maître de ses choix, de sa vie, de son avenir, et tout ce qui entrave cette liberté en marche doit être mis au ban d’un présent qui ne peut se bâtir que contre un monde révolu, contre un passé honni. Ces libéraux assument la politique comme un moindre mal, un minimum nécessaire pour mettre de l’ordre mais dont le but est d’accompagner la marche triomphale de l’Individu délesté de toute contrainte : ils pensent que tout doit résulter de l’Individu et que la vie et son pseudo-mystère, que le sexe et son orientation factice, que tout donné sur lesquels ils n’ont pas prise est un déterminisme contre lequel on ne peut que s’ériger.

Force est de constater que ces libéraux sont en train de gagner la partie, que toute politique est aujourd’hui impuissante face au déferlement de la mondialisation et de son cortège de revendications individuelles.

Que faire alors pour l’Individu, pris au hasard, qui aurait l’idée saugrenue de penser que le libéralisme économique est une bonne chose, mais que la destruction de tout ce qui fait référence, de tout ce qui fait lien, de tout ce qui fait repère, bref, de tout ce qui fait Société en est une mauvaise ?

Que lui dire, que lui proposer ?

Une France qui devrait recouvrer tous ses attributs, sortir de l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui, en arguant que la construction européenne est vouée à l’échec car rien ne peut transcender l’identité nationale, certainement par une identité européenne ? Une France, qui, selon le Général de Gaulle, est la France éternelle, celle qui quoiqu’il arrive se remettra debout et assumera sa mission divine jusqu’aux confins de la Terre ? Une France souveraine dans ses institutions, même si au moindre coup de vent tout risque de s’envoler ?

Tout risque de s’envoler ? Supprimons les marchés ! Supprimons le Marché ! Indignons-nous contre cette mondialisation sans cœur et sa froide logique économique ! Refusons là ! Démondialisons le monde ! L’Indignation est le prémisse de bien des choses, l’Histoire ne se fait pas sans les hommes ! En avant, marche ! Mais conservons nos passeports et notre droit au Tourisme, et laissons l’immigration se faire, car nous sommes la patrie des Droits de l’Homme…

Cet Individu décidément saugrenu répondrait que la France seule ne pourrait pas grand-chose face à la mondialisation. Que l’Etat français, que son modèle social chéri est aujourd’hui dépendant d’investisseurs étrangers et qu’il n’est financé que par endettement. Qu’il est alors important d’avoir une monnaie comme l’euro pour se prémunir des fluctuations du dollar et du yen.

Mais qu’il est important d’envisager une protection. Une protection à un certain niveau, qui permette d’imposer ce qui ressemble à une social-démocratie qui tienne debout. Un modèle qui tienne compte de la nécessité du marché, des bienfaits du marché, tout en essayant d’endiguer ses conséquences néfastes. Une protection qui ne soit pas seulement une protection, défensive, mais la proue d’un certain modèle de civilisation, un certain équilibre entre la liberté et l’égalité, entre le Tout libéral et le Communisme. Entre la glorification de l’initiative individuelle, l’aide aux créateurs, et l’organisation d’une société qui soit vraiment une Société, qui forme un tout contre le culte de l’argent déchaîné et considère, ô idée révolutionnaire, la famille comme la cellule de base de la société…

L’Individu en question est donc sans le savoir pour une Europe politique, vraiment politique. Une Europe qui se considère peu ou prou comme une social-démocratie, car composée de pays plus ou moins sociaux-démocrates. Une Europe qui refuse l’Amérique qui pour se désendetter choisit d’abord de couper dans le budget aux plus démunis pour ensuite obtenir de ses plus riches concitoyens la concession de s’aligner sur la tranche d’impôts payés par la classe moyenne…Une Europe qui a toujours glorifié l’initiative individuelle et les créateurs mais qui a toujours refusé de lâcher les brides à l’Individu, prélude à la guerre de tous contre tous. Une Europe qui cependant se refuse à l’assistanat abusif qui entretient l’individu dans un état de dépendance vis-à-vis de l’Etat et qui, mal calibré, l’enterre au lieu de l’aider.

Un individu saugrenu, vous dis-je…

Petites réflexions sur le communautarisme

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Le communautarisme est considéré aujourd’hui par nombre d’hommes politiques comme un mal, en tant que contraire aux principes républicains. La République française, une et indivisible, ne peut tolérer la prise en compte et la reconnaissance de communautés infranationales.

Cette position s’inscrit dans la droite ligne de l’histoire française.

Chacun le sait, les principes révolutionnaires se sont imposés en niant les identités locales et régionales qui composaient alors la France. Le français devint la seule langue administrative autorisée, au détriment du breton ou du basque, et les sensibilités locales ont été combattues au nom de la supériorité des principes révolutionnaires, qui ne pouvaient supporter les irrédentismes infranationaux. Centralisatrice à l’extrême, la révolution jacobine ne reconnaissait comme seule communauté viable que la communauté nationale. La Nation était la seule communauté qui précédait l’individu et lui permettait de s’affirmer : en cela l’individu devait tout à la Nation, et seulement à la Nation.

La France fut jacobine bien avant les jacobins : le jacobinisme n’est pas né à la Révolution. Tout au long de son histoire, la monarchie française a assuré son pouvoir en niant le pouvoir des féodalités. Dès Philippe le Bel, l’Etat central est le bras séculier d’un pouvoir qui s’incarne dans la personne du Roi. La mise en place de l’impôt, prélevé par les intendants du royaume, ancêtres des fonctionnaires, en est l’exemple le plus flagrant. L’absolutisme royal est ainsi l’aboutissement du processus de concentration du pouvoir entre les mains du Roi et de son Etat, au détriment des corps intermédiaires.

En ce sens, la Révolution française est la pure continuation de l’absolutisme royal. Le Roi a été remplacé par une entité désincarnée, la Nation, mais qui jouit de la même transcendance : on est mort à Valmy pour la Nation comme on mourait autrefois pour le Roi.

C’est donc dans la tradition française, qui remonte à l’Ancien Régime et se perpétue dans la politique jacobine, de s’opposer à la reconnaissance à l’existence des communautés locales, vues comme obstacles à la constitution d’une communauté nationale.

Mais aujourd’hui, la France en a-t-elle les moyens ? A-t-elle la possibilité de s’opposer, d’endiguer ce mouvement communautaire ? N’oppose-t-elle pas les fétiches républicains à une réalité qu’elle est bien incapable de combattre ? En un mot, est-elle si souveraine qu’elle le prétend ?

Aujourd’hui, le pouvoir étatique se réduit comme peau de chagrin. Les Etats européens ne sont plus maîtres de leur territoire, qui est remodelé par la mondialisation de l’économie et les flux migratoires qu’elle entraîne. Les frontières ont disparu pour laisser place à la libre circulation des personnes et des biens. Depuis 1989 et la reconnaissance par le Conseil d’Etat des traités européens, le droit national est désormais inférieur dans la hiérarchie des normes au droit communautaire. On voit donc mal en quoi ceux qui veulent endiguer le communautarisme, c’est-à-dire les aspirations de minorités culturelles, religieuses, ethniques etc. à se différencier volontairement, peuvent le faire.

L’Etat ne peut plus rien : il est désormais urgent d’organiser la souveraineté perdue au niveau national à l’échelon continental. Invoquer tous les maux provoqués par la mondialisation et les marchés en refusant de mettre en place un système capable de les réguler revient à aggraver ce qu’on dénonce ou, selon le mot de Bossuet, à  « maudire les conséquences dont on chérit les causes ».

La France n’est plus souveraine dans le sens où elle n’a pas les moyens de mettre en application ce qu’elle énonce. Il est indispensable de mettre en place un système qui, s’articulant sur le principe de subsidiarité, permette d’organiser le continent européen de la base jusqu’au sommet. Pour cela, il faudra bien un jour ou l’autre reconnaître les communautés en tant qu’entités autonomes sur un territoire…

L’Europe, inéluctablement

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Le traité européen dit traité sur la stabilité, la coopération et la gouvernance (TSCG), qui va très probablement être voté par l’Assemblée Nationale, suscite de vifs débats.

Plusieurs arguments sont avancés par ses opposants, d’ordre politique et économique.

Premièrement, la France, par ce traité, entérine sa perte de souveraineté et sera pieds et mains liées à l’Europe. Le traité, en fixant à tous les Etats membres des objectifs économiques et budgétaires à atteindre, enlève de facto toute latitude aux Parlements nationaux, qui héritent à peine d’un droit de remontrance, comme sous l’Ancien Régime. Bruxelles décide, Paris exécute.

Deuxièmement, ce traité, par les objectifs qu’il affiche (à savoir 0,5% de déficit structurel et réduction de la dette à un montant inférieur à 60% du PIB) et les amendes infligées par la Cour de Justice Européenne en cas où ils ne seraient pas atteints (à hauteur de 0,1% du PIB), pousse certains économistes à dire que l’euro va tuer l’Europe. Le gouvernement économique européen qui se fait jour, tel qu’il aurait du prendre place dès Maastricht, impose des contraintes fortes sur les budgets nationaux et réduit drastiquement les marges de manœuvre des Etats, à l’heure où une relance est peut être nécessaire. Selon plusieurs économistes, ce traité va asphyxier encore plus les  économies européennes pour sauvegarder une monnaie unique qui n’était pas viable dès sa construction, car ne s’appliquant pas sur une zone monétaire optimale.

Le débat fait rage mais bien malin qui pourra prévoir avec certitude la fin de l’euro.

Quoiqu’il arrive, si la France devait sortir de l’euro, elle ne devrait pas s’en réjouir, car l’idée de l’Europe en prendrait un coup. Nous défendons ici l’impérieuse nécessité de la formation d’une véritable fédération européenne, qui soit démocratique (au sens participatif du terme et non seulement représentatif). Dans la perspective d’un monde qui se réorganise en grands blocs, en aires civilisationnelles, il est impératif que l’Europe puisse parler d’une voix forte pour participer à l’histoire du monde. Les Etats seuls, la France, l’Allemagne ne pèseront plus rien dans trente à cinquante ans sur la scène internationale alors qu’une Europe unie peut assurer un leadership fort et faire entendre sa voix, en tant que première puissance mondiale.

Europe et Mondialisation, d’Alain de Benoist

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Nous reproduisons ici un texte, extrait d’une conférence d’Alain de Benoist, que nous considérons comme fondateur de notre pensée politique :

EUROPE ET MONDIALISATION

L’Europe est aujourd’hui la première puissance commerciale et la deuxième puissance économique du monde. L’Union européenne représente à elle seule le quart du produit intérieur brut (PIB) mondial. Sa monnaie unique est déjà la deuxième monnaie de réserve internationale derrière le dollar. Forte de 372 millions de citoyens, elle deviendra après son élargissement à l’Europe centrale et orientale la première puissance démographique du monde occidental. Son système éducatif et la qualité de ses populations lui permettent de produire des élites dans tous les domaines de la recherche fondamentale. Son patrimoine archéologique, historique, littéraire, musical, technologique et scientifique figure parmi les plus riches de la planète. Mère de la philosophie, ses concepts, ses idées et ses représentations irriguent une tradition de pensée ininterrompue depuis près de trois mille ans.

On le voit : l’Europe possède aujourd’hui tous les atouts nécessaires pour détrôner l’hégémonie américaine et s’imposer sans complexe comme la première puissance du monde. Mais elle ne veut pas — pas encore — en assumer la responsabilité historique. Elle offre sa richesse à l’emprise prédatrice des firmes multinationales et des marchés financiers. Elle laisse partir ses élites vers les Etats-Unis qui, privés de cet apport de cerveaux, seraient relégués au rang de puissance moyenne en termes de créativité scientifique et technologique. Elle abandonne sa défense à une Alliance gouvernée depuis Washington tout en soumettant son embryonnaire diplomatie commune aux diktats d’un pays qui n’a pas hésité à bombarder récemment encore l’un de ses peuples. Elle gomme en quelques générations son identité multimillénaire et sa civilisation multiséculaire dans la société de consommation et la société du spectacle. Elle se bâtit enfin de manière confuse, à travers une Union européenne qui n’ose pas s’affirmer comme ce qu’elle est — le socle d’un Etat fédéral à vocation continentale — et qui se résume trop souvent, pour l’opinion publique, à un Parlement de politiciens fantômes et à une Commission de technocrates omnipotents.

On ne peut apprécier la situation actuelle de l’Europe qu’en la situant dans le contexte plus large du nouvel ordre mondial en voie d’émergence depuis la chute du Mur de Berlin. L’ordre des Etats-nations, né en 1648 avec les traités de Westphalie, avait duré 150 ans ; celui du Congrès de Vienne, 100 ans ; celui des accords de Yalta, à peine plus de 40 ans.

Ces mutations de plus en plus rapides signalent l’apparition de ce que Carl Schmitt nommait un « Nomos de la Terre », c’est-à-dire un ordonnancement global par lequel le monde parvient à un équilibre. Le premier Nomos de la Terre fut celui des civilisations plus ou moins autarciques de l’Antiquité et du Moyen Age : l’Europe y connut ses premières tentatives d’unification, à travers l’Empire romain, la papauté et l’Empire romain germanique. Le deuxième Nomos fut celui de la dispersion : les nations européennes, d’abord divisées par les guerres de religion, se placent à partir de la Renaissance en position de concurrence pour la colonisation du monde et la domination de l’Europe : l’époque s’achève par la grande guerre civile de trente ans (1914-1945). Le troisième Nomos s’est articulé autour de l’ordre bipolaire Est-Ouest, affrontement idéologique du libéralisme et du communisme, affrontement géopolitique de la Terre (puissance continentale européenne) et de la Mer (puissance maritime américaine).

Depuis la chute du Mur de Berlin, nous sommes entré dans le quatrième Nomos de la Terre. Celui-ci est marqué par la recomposition du monde en grandes aires de civilisation, qui constituent potentiellement autant de grands espaces politiques. Mais cette multipolarité du monde n’est encore que virtuelle. Car une seule civilisation, celle des Etats-Unis d’Amérique, occupe aujourd’hui une position hégémonique dans les six grands domaines de la puissance : technologique, économique, financier, militaire, médiatique et culturel. L’objectif des Américains est simple : retarder autant qu’il est possible la transformation de l’universum occidental en pluriversum planétaire. Malgré les apparences, leur adversaire principal n’est ni la Chine ni le monde musulman, mais bien l’Europe : que celle-ci se libère de sa tutelle en affirmant sa souveraineté et les Etats-Unis perdront le contrôle quasi-exclusif du monde et se trouveront obligés de composer avec les puissance émergentes. Sans le savoir, l’Europe tient ainsi dans ses mains le destin du monde.

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Mais le nouveau Nomos de la Terre, c’est aussi la globalisation, terme qui s’est imposé depuis quelques années pour décrire un phénomène qui s’accomplit sous nos yeux : la déterritorialisation de la plupart des problématiques contemporaines et la tendance à l’unification de la Terre. Ce phénomène n’est pas une idée ou un simple projet, dont serait porteur une famille politique ou une idéologie particulière.

C’est une réalité à laquelle concourent objectivement la plupart des tendances actuelles. L’ampleur du phénomène en laisse prévoir la durée. La globalisation, pour le dire autrement, constitue désormais le cadre de notre histoire présente. C’est pourquoi se déclarer « contre la globalisation » n’a aujourd’hui plus beaucoup de sens. On peut en revanche en élucider la signification, et tenter d’agir sur ses formes et son contenu.

Deux facteurs ont joué un rôle essentiel dans l’avènement de la globalisation.

D’une part, l’essor de l’électronique et des technologies de la communication, qui a permis la mise en place de réseaux s’étendant sur toute la surface de la Terre. D’autre part, l’effondrement du système soviétique qui, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, constituait une sorte de contrepoids à l’extension de la puissance américaine. Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu’il faille regretter la disparition du communisme. En politique, il n’est pas rare qu’un mal puisse sortir d’un bien (ou le contraire). C’est ce que Max Weber appelait le paradoxe des conséquences.

Avec la globalisation, la Terre ne s’unifie pas n’importe comment. Elle s’unifie tendanciellement sous la forme d’un marché, c’est-à-dire sous l’unique horizon de la logique de la marchandise et de la recherche d’une hausse permanente des profits. Cet avènement d’un marché mondial s’accompagne d’une transformation des mentalités. L’intériorisation du modèle du marché consacre, dans les esprits comme dans les comportements, le primat des valeurs marchandes. La plupart des domaines qui, auparavant, échappaient encore dans une certaine mesure à la logique du capital (art, culture, sport, éducation, etc.), y sont aujourd’hui pleinement intégrés. Le modèle anthropologique désormais dominant est un modèle utilitariste : l’homme se définit comme un individu essentiellement soucieux de produire et (surtout) de consommer, comme un agent économique censé rechercher en permanence à maximiser son meilleur intérêt. On passe ainsi d’une société avec marché à une société de marché. Mais il va sans dire que le développement des échanges ne fait disparaître ni l’aliénation ni le préjudice : la seule demande qui peut être prise en compte par le marché est la demande solvable.

Ce n’est pas la gauche « cosmopolite », mais la droite libérale qui a réalisé ou permis la globalisation. Celle-ci correspond à la tendance séculaire du capitalisme : par définition, le marché n’a d’autres bornes que lui-même. Le constat selon lequel le capitalisme s’est avéré plus efficace que le communisme à réaliser l’« idéal internationaliste » n’est donc qu’apparemment paradoxal. Historiquement, le  «cosmopolitisme » s’est surtout exprimé à gauche, mais aujourd’hui ce ne sont pas les partis de gauche qui favorisent le plus activement la globalisation. Qui critique la globalisation sans rien dire de la logique du capital, ferait mieux de se taire.

Quels sont les effets de la globalisation ? Le plus évident tient dans l’extension et la concrétisation de ce que j’appellerai l’idéologie du Même : homogénéisation planétaire, uniformisation des comportements, disparition des modes de vie différenciés, généralisation d’un modèle uniforme de « développement », etc. Cette homogénéisation, qui fait que d’un bout à l’autre de la Terre les hommes consomment de plus en plus les mêmes produits, regardent de plus en plus les mêmes spectacles, habitent de plus en plus des villes conçues selon le même modèle, etc., est appuyé par une propagande implicite qui tend à discréditer tout modèle alternatif. L’idée générale sans cesse martelée par les politiciens comme par les médias est que nous vivons, non pas dans le meilleur des mondes possibles, mais dans un monde qui, quoique imparfait, n’en est pas moins préférable à tout autre. Parallèlement, on voit se mettre en place des procédures de contrôle qui, elles aussi, s’étendent à l’échelle mondiale — et dans lesquelles on peut voir les prodromes d’une sorte de Panopticon planétaire : l’avènement de la société de surveillance totale. Cette homogénéisation, enfin, généralise un modèle particulier, le modèle économique et technologique occidental, désormais présenté comme l’inéluctable « destin » de toutes les cultures. La globalisation se confond ainsi, dans une large mesure, avec une occidentalisation dont la puissance américaine est pour l’heure le moteur principal.

Cependant, il faut noter en même temps le caractère dialectique de la globalisation. Cette dialectique représente sa contradiction principale. Dans la mesure même où la globalisation apparaît, non sans raison, comme l’imposition unilatérale du mode de vie occidental, elle suscite un peu partout dans le monde de fortes résistances «identitaires». Plus la globalisation actualise l’unification, plus elle potentialise la fragmentation ; plus elle actualise le global, plus elle potentialise le local. On pourrait bien entendu s’en réjouir. Toutefois, si la globalisation détruit et ressuscite les identités d’un même mouvement, celles qu’elle fait réapparaître ne sont pas les mêmes. La globalisation fait disparaître les identités organiques, équilibrées, et les restitue sous une forme purement réactive, voire convulsive. C’est le phénomène que Benjamin Barber a résumé d’une formule : « Djihad vs. MacWorld ».

La globalisation réalise par ailleurs l’abolition du temps et de l’espace. L’abolition du temps résulte de ce que, grâce aux techniques instantanées d’information et de communication, tout arrive et se propage désormais en « temps zéro » : les mêmes événements (qu’il s’agisse des attentats du 11 septembre aux Etats-Unis ou de la finale de la Coupe du monde de football) sont vus et « vécus » au même moment par les téléspectateurs de la planète entière, les flux financiers se transmettent instantanément d’un bout à l’autre de la Terre, etc. Quant à l’abolition de l’espace, elle tient au fait que les frontières n’arrêtent plus rien, en sorte qu’aucun territoire n’a plus de centralité particulière. A l’époque de la guerre froide, il existait une frontière entre le monde communiste et ce qu’on appelait alors, audacieusement, le « monde libre ». Aujourd’hui, il n’y a plus de frontière. Les informations, les programmes, les flux financiers, les marchandises, les hommes eux mêmes, circulent de plus en plus librement d’un pays à l’autre ou se distribuent simultanément dans tous les pays. A l’intérieur de chaque pays, la distinction entre l’intérieur et l’extérieur ne correspond plus à rien. Naguère, par exemple, la police se chargeait du maintien de l’ordre intérieur, tandis que l’armée se chargeait des interventions extérieures. Il est significatif qu’aujourd’hui la police ait de plus en plus fréquemment recours à des moyens militaires, tandis que l’armée se livre à des « opérations de police internationales ». L’apparition d’un néoterrorisme global est elle aussi révélatrice : aux Etats-Unis, le FBI et la CIA ont désormais les mêmes adversaires. (Pour reprendre la formule citée tout à l’heure, ce n’est plus « Djihad vs. McWorld », mais « Djihad in McWorld »). La globalisation signe ainsi l’avènement d’un monde sans extérieur. Le néologisme de « globalitarisme » a été inventé pour décrire ce monde qui n’a plus rien au-dessus de lui, cette emprise globale qui par nature n’est limitée par rien.

L’avènement de la globalisation correspond également à la fin de la modernité. La chute du Mur de Berlin, pour prendre ce repère, n’a pas seulement marqué la fin de l’après guerre ou la fin du XXe siècle. Elle a aussi représenté l’entrée dans la postmodernité. Dans le monde postmoderne, toutes les formes politiques héritées de la modernité deviennent obsolètes. La vie politique ne se résume plus à la concurrence des partis. Le modèle « léniniste », dans lequel les partis cherchaient à arriver au pouvoir pour appliquer leur programme, est largement périmé, car la marge de manoeuvre des gouvernements se réduit un peu plus tous les jours. Les Etats-Nations perdent à la fois leur centralité et leur légitimité. Leur centralité parce qu’ils sont désormais trop grands pour répondre aux attentes quotidiennes des gens, mais en même temps trop petits pour faire face au déploiement planétaire des problématiques et des contraintes. Leur légitimité parce que, les creusets institutionnels d’intégration sur lesquels ils s’appuyaient autrefois (l’école, l’armée, les syndicats, les partis, etc.) étant tous entrés en crise les uns après les autres, ils ne sont plus producteurs de social. Le lien social se reconstitue dès lors à l’écart des autorités administratives et des institutions surplombantes. La globalisation entraîne un divorce entre le sens et le signe, qui se traduit par une désymbolisation généralisée de la vie politique. La crise de la représentation, la montée de l’abstention dans les consultations électorales, la floraison des populismes et des nouveaux mouvements sociaux, sont encore d’autres symptômes caractéristiques de cette évolution. Nous assistons simultanément à la fin des Etats-nations au profit des communautés et des continents, à la fin des organisations de masse au profit des réseaux, à la fin du modèle de l’explosion/révolution au profit de celui de l’implosion/dispersion, à la fin des logiques territoriales au profit des logiques transnationales, à la fin de l’individualisme solitaire au profit de l’intersubjectivité des groupes.

Le monde globalisé est avant tout un monde de réseaux. Ces réseaux associent des individus en fonction de leurs affinités, de leurs opinions ou de leurs centres d’intérêt, sans qu’entre en ligne de compte leur plus ou moins grande proximité territoriale. Leur grande caractéristique — qui les distingue des autres organisations — est qu’il n’ont ni centre ni périphérie : tout point d’un réseau est à la fois central et périphérique. Les réseaux sont aujourd’hui de toutes sortes : réseaux industriels et financiers, réseaux d’information, réseaux criminels, réseaux terroristes, etc. Leur mode de fonctionnement est essentiellement celui de la délocalisation. Les grandes firmes multinationales, les grandes sociétés industrielles, les cartels de narcotrafiquants, les groupes néoterroristes et les mafias agissent exactement de la même manière : ils choisissent les endroits les plus propices à leur activité et partent s’installer ailleurs chaque fois qu’ils y trouvent des conditions meilleures. La logique disruptive de l’univers des réseaux est une logique virale.

Il y aurait ici beaucoup à dire sur le caractère paradigmatique du modèle du virus. Ce n’est pas un hasard si les grandes maladies infectieuses dont on parle le plus aujourd’hui (sida, maladie de la vache folle, etc.) sont des maladies virales. Elles se propagent exactement de la même manière que les virus qui se transmettent dans les ordinateurs d’un bout à l’autre de la planète. Le virus est par excellence l’élément perturbateur du réseau.

Ces quelques considérations suffisent à comprendre combien il serait vain de chercher à identifier un « chef d’orchestre » de la globalisation. Dans la mesure où elle consiste essentiellement en une multiplication de réseaux, la globalisation n’a ni centre ni opérateur ou poste de commandement central. La puissance américaine, qui en est aujourd’hui le vecteur principal du fait qu’elle constitue la seule grande puissance mondiale, n’en représente elle-même qu’une partie subordonnée. Tout comme la finance ou la technique, la globalisation fonctionne selon sa logique propre : modèle horizontal, et non pas vertical, « cybernétique » et non pas actionné ou commandé à distance. La cause du développement de la globalisation tient dans sa seule existence.

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Deux autres remarques importantes doivent être faites.

La première est que le caractère global de la globalisation, qui fait incontestablement sa force, est aussi ce qui d’une certaine façon fait sa faiblesse. Dans une monde globalisé, tout retentit sur tout de façon instantanée. Rien n’arrête plus la propagation des ondes de choc, ainsi qu’on le voit avec les grandes crises financières qui, éclatant en un point quelconque de la planète, ont immédiatement des répercussions dans le monde entier.

La seconde remarque est que l’extension des réseaux, qui constitue l’un des traits les plus caractéristiques de la globalisation, représente aussi l’un des moyens d’en atténuer ou d’en combattre les effets. Les réseaux sont une arme. Ils permettent aux éléments dissidents et aux rebelles de se regrouper d’un bout à l’autre du globe et de coordonner leur action. La même évolution redonne aussi toute sa place à l’action locale. A une puissance globale, il serait parfaitement vain de vouloir opposer une autre puissance globale. La stratégie de rupture consiste au contraire à opposer le local au global, le très petit au très grand. Dans la postmodernité, les rapports de force ont changé de nature. Il y a encore cinquante ans, l’objectif de chaque puissance consistait à tenter de se doter de moyens aussi importants — et si possible plus importants — que ceux de la puissance adverse (l’« équilibre de la terreur » de l’époque de la guerre froide).

Aujourd’hui, les conflits se caractérisent plutôt par l’asymétrie des forces en présence, comme on a encore pu le voir, de manière spectaculaire, avec les attentats du 11 septembre. A l’époque postmoderne, il ne sert à rien de combattre frontalement la globalisation. Il est beaucoup plus important de créer des communautés autonomes, organisées localement sur la base d’objectifs communs et de valeurs partagées. Le déclin des Etats-nations libère les énergie à la base. Il favorise les possibilités d’action locale et, du même coup, la réapparition de la dimension politique du social. L’application à tous les niveaux du principe de subsidiarité, qui consiste à ne laisser remonter vers le haut que ce pour quoi les niveaux inférieurs n’ont pas de compétences concrètes, serait l’un des meilleurs moyens de porter remède au contenu actuel de la globalisation.

La seconde remarque a trait au niveau continental. J’ai déjà dit tout à l’heure que les Etats nations deviennent de plus en plus incapables de faire face aux problèmes actuels, parce qu’ils sont désormais trop grands pour résoudre les difficultés quotidiennes et trop petits pour contrôler à eux seuls les situations globales (déploiement mondial des puissances économiques et financières, diffusion par satellites des programmes d’information, commercialisation planétaire des nouvelles technologies, gestion des problèmes écologiques, trafics transnationaux, etc.). Cela montre la nécessité d’une réorganisation des peuples et des nations à l’échelle des grands ensembles de civilisation et des continents. C’est en effet seulement à cette échelle qu’on peut espérer retrouver les possibilités de contrôle que les Etats isolés ont de toute évidence perdues. Et c’est ici que l’on retrouve la nécessité de la construction d’un « bloc » européen.

Les réticences que l’on peut constater aujourd’hui vis-à-vis de l’Europe s’alimentent des incontestables défauts de la construction européenne. On ne peut qu’être frappé à cet égard du total décalage existant entre une Union européenne particulièrement avancée sur le plan commercial et financier et quasiment inexistante dans les domaines militaire, politique et social. L’Europe ne dispose aujourd’hui d’aucun exécutif digne de ce nom. Elle est créatrice d’obligations par le biais du droit communautaire, mais semble incapable d’en donner la justification. Le discours sur la subsidiarité est contredit par la mise en place d’une bureaucratie qui se veut omnicompétente. Faute d’une instance constituante, rompant avec la méthode opaque des conférences intergouvernementales, l’Europe devient productrice de flou. Ne comprenant plus rien à l’enchevêtrement des compétences et des pouvoirs, inquiets devant des « abandons de souveraineté » qu’ils ne voient pas compensés par l’émergence d’une souveraineté européenne, menacés dans leur vie quotidienne par un double déficit démocratique et social, ayant le sentiment que l’Europe se résume aux banquiers de Francfort, aux technocrates de Bruxelles et aux juges de La Haye, beaucoup de citoyens tendent à regarder l’Europe comme un problème plus que comme une solution.

En réalité, ce qu’on peut le plus reprocher à la construction européenne actuelle, c’est de ne rechercher une légitimité qu’en termes d’output, c’est-à-dire en termes d’efficacité de résultats mesurés et prédéterminés par un cadre régulateur d’intégration au marché. La dynamique d’intégration s’oriente alors fondamentalement vers une société de marché transnationale et socialement dérégulée, dont la valeur se résume à la stabilité monétaire et à la compétitivité des entreprises. Or, ce qu’il faut rechercher, c’est au contraire une légitimité en termes d’input, la construction européenne devant avoir pour objectif de permettre à toutes les parties associées de traiter elles-mêmes librement, chaque fois qu’elles le peuvent, les problèmes qui les concernent, en acceptant les conséquences qui découlent de cette liberté.

L’« Europe des États », l’« Europe des patries » ou l’« Europe des nations », formules commodes pour masquer un refus fondamental de l’Europe, ne permettent pas d’atteindre un tel objectif. Il en va de même d’une « nation européenne », qui reporterait au niveau supra-national toutes les tares propres à la logique unitaire de l’État-nation jacobin — et aussi d’un fédéralisme « par le haut » qui n’est trop souvent que l’alibi de l’hégémonisme. Seul le fédéralisme « par le bas », dit aussi fédéralisme intégral ou sociétal, fondé sur une application rigoureuse du principe de subsidiarité, peut permettre, en faisant partir la construction européenne du niveau communautaire, local et régional, de rejeter d’un même mouvement l’impuissance et le nivellement.

Il faut se défaire de cette vision étatiste et absolutiste qui a trop longtemps interdit de penser l’exercice de la démocratie dans un cadre autre que celui de l’État-nation, alors qu’elle a partout entraîné l’uniformisation, la relégation dans le privé des liens substantiels entre les membres des diverses communautés, la suppression des enracinements concrets et des appartenances particulières, la centralisation et la concentration des pouvoirs entre les mains d’une Nouvelle Classe de gestionnaires et de techniciens. Comme l’avait déjà noté Nicolas Berdiaev, l’État n’a de sens que pour autant qu’il crée les conditions du vouloir vivre-ensemble, en faisant participer à la vie publique tous les membres du corps politique tout en étant le « garant de l’ordre des autonomies ». Cela signifie que les petits États européens doivent se fédérer entre eux, et que les grands doivent se fédéraliser à l’intérieur de leurs frontières. Il s’agit de retrouver les échelons intermédiaires supprimés par des siècles de jacobinisme, et de faire resurgir une vie locale fondée sur des valeurs partagées, aujourd’hui menacées par la montée de la rationalité anonyme, des valeurs marchandes et de la globalisation.

Je dirai enfin, pour conclure, qu’il s’agit dans une certaine mesure d’envisager une autre globalisation. Non pas une globalisation orientée vers l’homogène, vers la diffusion uniforme des valeurs marchandes, non pas une globalisation consacrant la victoire planétaire de la Forme-Capital, mais une globalisation fondée sur le maintien de la diversité (léguer à nos descendants un monde qui ne soit pas moins riche en différences que celui que nous avons reçu), la formation de grands espaces continentaux autocentrés, la pluralité des puissances, l’autonomie locale, la démocratie participative (et non plus seulement représentative) et le principe de subsidiarité.

Alain de Benoist