Etes-vous contradictoire ? (Jean-Paul Galibert sur le blog Philosophie de l’inexistence, 16 février 2014)

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« Il est comme une malédiction qui pèse sur la contradiction, car elle est par excellence ce qui est proscrit par la logique. Ce point est d’autant plus fâcheux que la contrariété est sans doute la chose du monde la mieux répandue. Comment comprendre que le réel ait le droit de se contredire, alors que la pensée se le voit refuser ? Comment penser que la contradiction soit la forme même de l’impossible, alors que la contrariété pourrait bien constituer une condition pour exister ?

Il est certes interdit de penser qu’un bleu n’est pas bleu. Et pourtant, le fameux bleu de Klein pourrait-il être ce qu’il est s’il n’était que bleu ?Car Klein n’a pas pu se contenter de prendre un des bleus existants, couramment et constamment disponibles dans le commerce. Il a bien fallu qu’il produise son propre bleu, pour que nous puissions si aisément le reconnaître entre tous. Il a donc du ajouter à un bleu de départ d’autres nuances de couleur, avec cette conséquence que c’est précisément par ce qui en lui n’est pas bleu que le bleu initial et commun est devenu le bleu de Klein.

C’est peut-être ce qui en vous n’est pas vous qui vous rend vous. La contradiction serait-elle votre identité? »

Jean-Paul Galibert, sur le blog Philosophie de l’inexistence, 16 février 2014

http://jeanpaulgalibert.wordpress.com

La France en deuil national

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« Kojève écrivait en 1945 : «L’idéal politique “officiel” de la France et des Français est aujourd’hui encore celui de l’État-nation, de la “République une et indivisible”. D’autre part, dans les profondeurs de son âme, le pays se rend compte de l’insuffisance de cet idéal, de l’anachronisme politique de l’idée strictement “nationale”. Certes, ce sentiment n’a pas encore atteint le niveau d’une idée claire et distincte : le pays ne peut pas, et ne veut pas encore le formuler ouvertement. D’ailleurs, en raison même de l’éclat hors pair de son passé national, il est particulièrement difficile pour la France de reconnaître clairement et d’accepter franchement le fait de la fin de la période “nationale” de l’Histoire et d’en tirer toutes les conséquences. Il est dur pour un pays qui a créé de toutes pièces l’armature idéologique du nationalisme et qui l’a exportée dans le monde entier, de reconnaître qu’il ne s’agit là désormais que d’une pièce à classer dans les archives historiques.»

La question de l’État-nation et de son deuil forme le coeur de ce qu’il faut bien appeler, depuis plus d’un demi-siècle, le malaise français. On nomme poliment «alternance» cet atermoiement tétanisé, cette façon de passer pendulairement de gauche à droite, puis de droite à gauche comme la phase maniaque suit la phase dépressive et en prépare une autre, comme cohabitent en France la plus oratoire critique de l’individualisme et le cynisme le plus farouche, la plus grande générosité et la hantise des foules. Depuis 1945, ce malaise qui n’a eu l’air de se dissiper qu’à la faveur de mai 68 et de sa ferveur insurrectionnelle, n’a cessé de s’approfondir. L’ère des États, des nations et des républiques se referme; le pays qui leur a sacrifié tout ce qu’il contenait de vivace reste abasourdi. À la déflagration qu’a causée la simple phrase de Jospin « l’État ne peut pas tout », on devine celle que produira tôt ou tard la révélation qu’il ne peut plus rien. Ce sentiment d’avoir été floué ne cesse de grandir et de se gangrener. Il fonde la rage latente qui monte à tout propos. Le deuil qui n’a pas été fait de l’ère des nations est la clef de l’anachronisme français, et des possibilités révolutionnaires qu’il tient en réserve. »

L’Insurrection qui vient (2007), Septième Cercle : « Ici on construit un espace civilisé »