Itinéraire d’un enfant gâté, de Claude Lelouch (1988)

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Abandonné par sa mère devant un manège alors qu’il n’avait pas cinq ans, Sam Lion (Jean-Paul Belmondo) sera recueilli et élevé par le milieu du cirque. A quinze ans il aspire à devenir trapéziste mais une grave chute met fin à son rêve. Devenu à cinquante ans le chef d’une entreprise florissante dans le domaine du nettoyage urbain, Sam n’est cependant pas heureux. Las du poids des responsabilités qui s’accumulent, las de ses enfants à qui il a trop donné, las d’une vie qui défile sans discontinuer, il aspire à la solitude, à retrouver le temps perdu. Il s’embarque alors sur un bateau pour faire le tour du monde en solitaire et, profitant d’une tempête, quitte son voilier pour une embarcation de fortune et se laisse guider par les vagues. Porté disparu, il est considéré comme mort par l’opinion publique et par ses proches et profite enfin de son anonymat pour jouir des trésors de la nature.

Mais sa retraite est interrompue par Al (Richard Anconina), ancien employé de son entreprise venu tenter sa chance en Afrique, qui le reconnaît et le convainc de revenir à sa vie d’avant. Il décide alors de revenir en France mais caché, reclus dans l’hôtel miteux que tient le père d’Al (Daniel Gélin) en région parisienne. Là, il forme Al à la comptabilité et à la finance et le pousse au devant de Victoria et de Jean-Christophe, ses enfants. Al se réclame d’une lettre où Sam désire qu’il devienne le comptable de son entreprise : le cheval est dans Troie. Sam va-t-il définitivement revenir ?

Avec Itinéraire d’un enfant gâté, Claude Lelouch offre à Belmondo l’un des tout plus beaux rôles de son époustouflante carrière (ajoutons Un singe en hiver et Le Magnifique). Vieux loup solitaire, force de caractère qui a surmonté les épreuves d’une vie fracassée par l’abandon de sa mère et la mort tragique de sa première femme, Sam Lion aspire désormais au calme, à la mer, à l’éternité. Avec pour seul horizon la beauté infinie de paysages rêvés, il est semblable au poète, au Jacques Brel des Marquises, auquel le film rend un vibrant hommage. Ivre de solitude, délivré de la vie de ses contingences, Sam se baigne dans la mer cristalline, pêche des après-midis entiers, donne à manger aux mouettes, assiste sans se lasser au somptueux rituel du coucher du soleil.

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes ;

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer, toujours recommencée 

O récompense après une pensée

Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Mais l’irruption d’Al va le contraindre à abandonner son cimetière marin, sa rêverie éveillée. L’appel à l’aide, l’appel de l’autre, est plus fort. S’il est certain de ne plus vouloir revenir aux affaires, il ne peut ignorer la souffrance de sa fille, Victoria, qui le croit mort depuis trois ans déjà. Il avait voulu donner une leçon: faîtes sans moi, apprenez à vivre sans moi, grandissez au soleil et non dans mon ombre. Mais il n’avait pu le faire, n’en ayant pas le courage. Alors il avait choisi la fuite salutaire, l’absence qui n’en était pas une, l’illusion d’un départ irréversible. Quand Al vient le chercher, c’est la vie qui le rappelle. La vie hybride, impure, la vie de l’action et de la projection absurde et non cette perfection qu’est la rêverie poétique. L’éternité a fait son temps : l’arrivée d’Al signifie l’impossibilité d’échapper à ce repos éternel, conscient, contemplatif. Sam dès lors ne peut plus se dérober, refuser de tendre la main, ignorer la souffrance qu’il a provoquée, quelque bonnes que soient ses intentions.

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Le vent se lève !…il faut tenter de vivre !

L’air immense ouvre et referme mon livre,

La vague en poudre ose jaillir des rocs !

Envolez-vous, pages tout éblouies !

Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies

Ce toit tranquille où picoraient des focs !

Al est le vent qui ose déranger la quiétude du poète et dont le sifflement, une fois parvenu à ses oreilles, ne cesse de s’amplifier. Impossible d’y échapper : il faut revenir à ses pénates, tenter de s’expliquer. L’appel de la vie est trop fort et Sam emmène Al dans ses bagages, le liant à son destin. Ensemble ils vont organiser son retour qui sera également synonyme d’envol pour Al. Car si la vie ne lui a rien donné, Al ne fait rien pour lui prendre. De bonne volonté, il n’en demeure pas moins velléitaire. Sam sera sa chance, son opportunité de se révéler, de prendre confiance en lui afin de magnifier ses qualités immenses. Timide et obséquieux, Al va s’affermir et s’imposer pour conquérir le cœur de la fille de son mentor et les réconcilier. Sam va dès lors pouvoir repartir, sa mission accomplie.

Ce film bouleversant, porté par deux acteurs au sommet de leur art, vaudra à Jean-Paul Belmondo son unique César en 1989. Mais l’ombre omniprésente d’un troisième acteur, décédé depuis dix ans, plane sur cette histoire et lui donne son sens : Jacques Brel, le chanteur, le poète, celui qui a tenté de fuir mais qui est revenu avec Les Marquises. Ses chansons rythment les deux mouvements du film : Une Ile sublime la fuite et l’idéal de la rêverie poétique, tandis qu’Isabelle entonne le retour à la vie et la naissance d’un enfant.

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Un singe en hiver, de Henri Verneuil (1962)

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Adaptation du roman homonyme d’Antoine Blondin, paru en 1959.

Albert Quentin (Jean Gabin) est un ivrogne. Il boit pour oublier son quotidien de tenancier d’hôtel, à Tigreville, pendant la seconde guerre mondiale. Chaque soir, dans la maison de passe qui surplombe la ville,  il redevient le quartier-maître Quentin des fusiller-marins qui ont servi en Chine. Mais la guerre fait rage et les bombardements terrorisent les habitants. Alors qu’une pluie d’obus s’abat sur la ville et menace les fondations de sa cave, Albert promet à sa Suzanne (Suzanne Flon) d’arrêter de boire.

La guerre est finie. Quinze ans plus tard, la rue du Maréchal Pétain a laissé place à celle du Général de Gaulle. Albert et Suzanne Quentin tiennent toujours l’hôtel Stella, et la vie n’a pas bougé, à ceci près que les bonbons ont remplacé les verres.

Un soir, cependant, débarque à l’auberge Gabriel Fouquet (Jean-Paul Belmondo), publicitaire venu à Tigreville pour récupérer sa fille Marie, pensionnaire dans un couvent aux marges de la ville. Après avoir posé ses valises, il fait halte au bar du coin, commence à enquiller les verres et finit par « foutre un bordel pas possible » dans la petite bourgade paisible. Il remémore aussitôt à Albert ses heures glorieuses sur le Mékong et entraîne le « vieux singe » à revivre son service militaire, au grand dam de sa femme.

Réalisé par Henri Verneuil, servi par Michel Audiard aux dialogues, Un singe en hiver signe la seule collaboration de Gabin et de Belmondo. Verneuil nous offre là une peinture de la droite populiste des campagnes, petite bourgeoise et conservatrice, tour à tour pétainiste puis gaulliste. Les habitants de Tigreville vivent au rythme des saisons et se retrouvent le soir, autour d’un verre, pour ne rien raconter. Mais la France d’après guerre n’est qu’un simple décor, l’essentiel est ailleurs. Un singe en hiver raconte l’histoire d’amour entre deux hommes et la dive bouteille. Deux êtres à la fois robustes et fragiles, nostalgiques d’un passé lointain, qui voient en l’éther un formidable transport vers un lieu sans frontière où règne la fraternité des hommes. En Chine ou en Espagne, Quentin et Fouquet se comprennent, déchaînent leur imagination et dessinent les contours de leur monde. L’un vit la guerre, poursuit les jaunes le fusil à la main et descend vigilant le Yang-tseu-kiang, au rythme des pagaies de sa jonque. L’autre, « l’Espagnol », agite ses claquettes au son des syncopes ibères, esquive les puissants taureaux avec sa muleta et respire l’odeur du « soleil de Madrid ». L’alcool délivre du silence ces deux magnifiques taiseux qui abhorrent la jactance des médiocres. « Grands ducs », n’ayant « pas le vin petit ni la cuite mesquine », ils méprisent les « bois sans soif » qui leur reprochent de se prendre pour « Dieu le Père » à la moindre descente.

Du Audiard millésimé.