L’Europe à la croisée des chemins

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Face à la situation que nous sommes en train de vivre, nous allons avoir deux choix : un retour à la souveraineté des Etats où le passage à un vrai fédéralisme européen, qui soit politique. En lieu et place d’une oligarchie bruxelloise nommée et non élue se tiendra un gouvernement responsable politiquement devant ses citoyens : l’Europe sera politique ou ne sera pas.

Nous ne pouvons plus vivre dans ces sociétés aseptisées où la décision politique n’a pas de visage et où la démocratie ne se nourrit que d’un consensus qui n’est jamais remis en cause. Une société où règne le consensus, où tout doit être fait pour que le consensus soit atteint, est une société morte, une démocratie exsangue. La démocratie se nourrit de conflits et ne survit qu’en les intégrant. Une démocratie vivante n’étouffe pas les conflits à la racine et ne prône pas le consensus comme sa valeur cardinale.

Si l’Europe ne le comprend pas, elle mourra. Elle mourra de son inaction. Elle mourra de ses dogmes, de son inaptitude à s’adapter à une mondialisation où tout le monde s’arrange avec les dogmes. Si l’Europe ne devient pas politique et ne prend pas la mesure de la crise sociale qui touche l’ensemble des pays du Sud en déployant une immense politique de relance pour encourager la croissance, alors elle mourra. Car seule la croissance permettra de réduire les dettes et les déficits, de créer des emplois et de réduire le chômage. Et seule l’Europe peut promouvoir une politique de croissance, une politique de la relance car elle ne butte pas sur la contrainte extérieure (la quasi-totalité des échanges en Europe sont entre pays européens).

La sortie de la crise se fera soit par un dépassement des Etats dans un véritable fédéralisme politique qui puisse prendre les décisions qui s’imposent, soit par un retour à la souveraineté des Etats.

Pourquoi l’Europe ?

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En réfléchissant sur l’actualité italienne, il m’est venu la question suivante : pourquoi l’Europe ? Quand tant de mesures politiques draconiennes se justifient au nom de l’Europe et sont commentées ou retoquées par des technocrates non élus mais nommés, le réflexe naturel est de haïr la cause, où ce qu’on nous désigne comme la cause, de tous nos maux.

Pourquoi l’Europe ?

Si je veux l’Europe, si je suis européen, c’est d’abord parce que je pense que les pays européens ont plus de convergences que de divergences et que dans le monde actuel, il est nécessaire qu’ils s’allient et surmontent leurs différends.

Si je veux l’Europe, c’est que je veux que sa voix porte. Une voix nuancée, garante du pluralisme, de la diversité des cultures, une Europe qui aura appris de son Histoire et ne tentera pas d’imposer unilatéralement son modèle, comme elle a tenté de le faire auparavant.

Une Europe solidaire du modèle américain mais qui sache lui dire non, qui sache opposer un refus catégorique à la politique extérieure américaine quand celle-ci répand la terreur au nom des Droits de l’Homme. Une Europe qui serait la garante d’un monde pluriel, multipolaire, et empêcherait à tout prix le clash des civilisations, qui n’est que la rhétorique de la frange néoconservatrice américaine pour répandre son idéologie sur le monde. Une Europe qui se serait donc démarquée de la face noire des Droits de l’Homme qu’elle a pourtant engendrés, qui consiste à croire que chaque homme est le même, indépendamment de son histoire, de son lieu de naissance, de sa civilisation et qu’il doit être ainsi assujetti à la démocratie à l’occidentale, et ce quel qu’en soit le coût.

Le temps est venu que cette Europe là s’affirme, et s’affirme d’abord contre les Etats-Unis, qui la voient désormais d’un mauvais œil après l’avoir encouragée. L’Europe a son mot à dire sur la scène internationale. La prédominance de la politique extérieure américaine n’est pas une fatalité. Unie, ne l’oublions pas, l’Europe est la première puissance mondiale.

Le chemin est long, très long pour y parvenir. Ma vision est d’ailleurs certainement utopique. Mais l’Europe et ses citoyens ne peuvent se dispenser d’une telle réflexion. A la vitesse à laquelle se succèdent les événements dramatiques, on ne peut plus éluder ce questionnement fondamental. L’Europe a besoin de sens et de vie. Elle reste un magnifique projet, mais qui doit être totalement repensé. Bâtir le plus grand marché commun du monde n’apporte aucun sens. Exporter fièrement un matérialisme où une consommation démente s’exhibe comme le plus haut degré de la liberté est absurde, et rebutant. L’Europe doit être capable de se penser, de revenir puiser dans ses racines pour ne pas se haïr et échapper à ce présent mortifère…

L’avertissement italien

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Le résultat des élections italiennes est sans appel : la classe politico-médiatique au pouvoir est totalement discréditée. En faisant du Mouvement 5 Etoiles le premier parti politique transalpin et en portant Silivio Berlusconi bien plus haut que les média ne le voulaient, les italiens ont voulu adresser un message ferme.

Les différentes politiques d’austérité, le sang, la sueur et les larmes promis par Monti n’ont eu pour conséquence que d’aggraver le chômage et de précipiter la récession. L’échec de Monti, c’est l’échec de l’Union Européenne qui promeut la rigueur mais n’apporte aucun cap, aucune solution palpable. C’est l’échec du « toujours plus d’Europe », ultime justification à toute mesure promulguée mais qui ne s’accompagne jamais de la question politique pourtant fondamentale : « Quelle Europe veut-on ? ».

Quelle Europe veut-on ?

Une Europe qui ne soit qu’un marché commun qui respecte à la lettre les principes édictés par l’OMC, quitte à se faire prendre ses marchés publics par des entreprises étrangères et à perdre ses emplois ? Ou une Europe qui assume enfin que les autres acteurs de la mondialisation trichent au libéralisme en subventionnant à tout va, en réservant leurs marchés publics et en régulant drastiquement leur immigration ? Une Europe de la concurrence ou une Europe qui se donne les moyens d’une véritable politique industrielle ?

Quelle Europe veut-on ?

Une Europe-passoire ou une Europe qui protège et qui s’assume politiquement en fixant un cap clair ?

Une Europe où la décision descend du beffroi bruxellois jusqu’aux confins de ses provinces ou une Europe où les provinces remontent progressivement la décision jusqu’à l’échelon le plus apte à la prendre ?

En d’autres termes, une Europe qui s’organise de haut en bas, selon un principe jacobin, en niant toutes ses particularités locales ou une Europe qui s’organise de la base au sommet, selon le principe de subsidiarité ?

Une Europe gouvernée par des élites non élues ou une Europe responsable sur le plan politique et porteuse ainsi d’un véritable projet de civilisation ?

Quelle Europe veut-on ?

L’avertissement italien est clair, net et doit être audible : il faut plus de politique, plus de vérité. Il faut un cap et de la considération, de l’écoute. L’Europe n’est pas une fin en soi, elle fut et reste une volonté des peuples.

Haro sur l’euro !

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L’euro est-il LE coupable ?

Les fermetures d’usine se multiplient et on entend renaître les critiques qui se font de plus en plus virulentes contre l’euro, qui serait responsable de tous les maux.

Oui, l’euro est trop fort. Il est la monnaie qui sied le plus à l’Allemagne, à son modèle économique, à sa trajectoire démographique.

L’Allemagne a tourné son modèle économique vers l’exportation. Elle exporte des produits de qualité haut de gamme qu’elle vend à une clientèle internationale très aisée qui n’est pas très sensible au prix. Un riche industriel chinois achètera une voiture allemande. Que son prix subisse des variations d’un à deux mille euros importe peu.

L’euro est fort car l’Allemagne est un pays vieillissant, à la démographie en berne. Les retraités allemands, qui épargnent, ne veulent pas d’une dévaluation qui dévaluerait par là même la valeur réelle de leur pension. Ils souhaitent ainsi une inflation régulée, maitrisée, qui leur permette de jouir des intérêts réels que leur rapportent leurs placements. Dévaluer, baisser la valeur de l’euro, ce serait autant de placements perdus. Provoquer de l’inflation, pour diminuer par exemple le coût réel de la dette pour les pays très endettés, diminuerait l’intérêt réel perçu par les épargnants, qui parient sur le différentiel positif de leur taux de placement avec le taux d’inflation. Les retraités allemands sont donc contre la dévaluation et contre l’inflation.

Or, dans beaucoup d’usines, dans beaucoup d’industries, notamment en France, un euro fort pénalise l’exportation. Contrairement à l’Allemagne, la France n’est pas positionné exclusivement sur le haut de gamme, et ses exportations dépendent pour une part importante de l’appréciation de l’euro sur le marché des monnaies. A l’heure où le dollar, le yen et la livre sterling se dévaluent par rapport à l’euro, l’euro est trop fort, trop apprécié par rapport aux principales monnaies mondiales pour que les exportations des pays de la zone euro soient compétitives. L’euro est trop fort pour des industries fragiles, en perte de vitesse, très sensibles au prix.

Mais doit-on tout rejeter sur le dos de l’euro ? Ce qui se passe à Aulnay actuellement, ce qui se passe malheureusement dans nombre d’usines en France, relève-t-il exclusivement d’un euro trop fort ?

Beaucoup d’entreprises françaises ont manqué le coche de la mondialisation, et n’ont pas su délocaliser à temps ni s’adresser à une nouvelle clientèle. La mondialisation est impitoyable, mais elle est inéluctable. Tout le monde le sait, tout le monde le sent. C’est pourquoi la diatribe contre la mondialisation de notre Ministre du Redressement productif qui proposait de « démondialiser le monde » prête à sourire.  Refuser d’acter son principe, de s’adresser à de nouveaux marchés émergents, bref, d’anticiper l’avenir, là est le crime. PSA n’a pas su s’atteler un partenaire d’envergure qui lui permette de s’engager sur les nouveaux marchés mondiaux. PSA n’a pas su s’adapter à la concurrence mondiale ni se positionner sur le bas de gamme ou sur le haut de gamme. PSA a continué à fabriquer des voitures moyen de gamme, comme la C3, qui souffrent cruellement de la concurrence mondiale.

La responsabilité principale des fermetures d’usine n’incombe pas à l’euro, mais bien à des entreprises qui n’ont pas su prendre les virages nécessaires à l’heure d’une économie mondialisée, où tout est en concurrence. Certes, un euro plus faible ne serait pas malvenu pour des entreprises dont les produits sont très sensibles au prix. Mais il  resterait une aide d’appoint qui ne peut dispenser l’industrie française d’une profonde réflexion sur la réorientation de la gamme de ses produits. C’est ce à quoi doivent s’atteler en priorité les Ministres de l’Economie et du Redressement productif. Ils doivent bien sûr parer au plus presser et tenter de sauver ce qu’il est possible de sauver. Mais ils doivent surtout préparer une ré-industrialisation nécessaire et intelligente qui prenne en compte les avantages et les désavantages comparatifs de la France désormais indissociables, faut-il le rappeler, de ceux de l’Europe.

Plaidoyer d’un individu saugrenu pour une Europe politique

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Le débat politique actuel élude complètement, obscurcit totalement ce qui apparaît comme la solution à bien des maux contemporains.

D’un côté, les pourfendeurs du libéralisme sociétal, ceux pour qui libéralisme signifie disparition des liens entre les hommes au profit du culte de l’Argent Roi, insistent sur le rôle néfaste de la mondialisation dans ce processus.

La mondialisation, en faisant sauter toutes les barrières qui retenaient le culte de l’Argent Roi (la Nation, la Famille etc.) doit être combattue par tous les moyens, quitte à renforcer un système qui s’essouffle en redistributions de toutes sortes. Etatistes, ils veulent conserver un Etat qu’ils considèrent comme le seul rempart contre une mondialisation dévastatrice des identités, un Etat qui seul porterait le sens de l’intérêt général, un Etat à sauvegarder coûte que coûte donc, quitte à imposer un impôt confiscatoire et à détruire toute volonté d’entreprendre.

Le raisonnement tiendrait debout si l’Etat était encore le garant de l’intérêt général. Or il est désormais flagrant qu’il est aux mains de syndicats de fonctionnaires dont la mainmise sur les partis politiques est quasi totale. L’Etat est aujourd’hui otage d’intérêts particuliers, de castes de plus en plus puissantes de fonctionnaires qui n’ont pour seul but que de sauver ce qui leur reste de prébendes au nom de l’intérêt général. L’Etat n’incarne plus l’intérêt général, il est la somme d’intérêts particuliers contradictoires qui ne forment pas un tout, qui ne font pas Société.

De l’autre, nous avons des libéraux assumés pour qui l’Individu est le début et la fin de tout. Ils assument l’éclatement de sociétés fondées sur des liens entravant la Liberté et veulent accélérer cet éclatement en éradiquant tout ce qui est de l’ordre de la Tradition, de la culture traditionnelle. L’Individu est Roi, il doit être le maître de ses choix, de sa vie, de son avenir, et tout ce qui entrave cette liberté en marche doit être mis au ban d’un présent qui ne peut se bâtir que contre un monde révolu, contre un passé honni. Ces libéraux assument la politique comme un moindre mal, un minimum nécessaire pour mettre de l’ordre mais dont le but est d’accompagner la marche triomphale de l’Individu délesté de toute contrainte : ils pensent que tout doit résulter de l’Individu et que la vie et son pseudo-mystère, que le sexe et son orientation factice, que tout donné sur lesquels ils n’ont pas prise est un déterminisme contre lequel on ne peut que s’ériger.

Force est de constater que ces libéraux sont en train de gagner la partie, que toute politique est aujourd’hui impuissante face au déferlement de la mondialisation et de son cortège de revendications individuelles.

Que faire alors pour l’Individu, pris au hasard, qui aurait l’idée saugrenue de penser que le libéralisme économique est une bonne chose, mais que la destruction de tout ce qui fait référence, de tout ce qui fait lien, de tout ce qui fait repère, bref, de tout ce qui fait Société en est une mauvaise ?

Que lui dire, que lui proposer ?

Une France qui devrait recouvrer tous ses attributs, sortir de l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui, en arguant que la construction européenne est vouée à l’échec car rien ne peut transcender l’identité nationale, certainement par une identité européenne ? Une France, qui, selon le Général de Gaulle, est la France éternelle, celle qui quoiqu’il arrive se remettra debout et assumera sa mission divine jusqu’aux confins de la Terre ? Une France souveraine dans ses institutions, même si au moindre coup de vent tout risque de s’envoler ?

Tout risque de s’envoler ? Supprimons les marchés ! Supprimons le Marché ! Indignons-nous contre cette mondialisation sans cœur et sa froide logique économique ! Refusons là ! Démondialisons le monde ! L’Indignation est le prémisse de bien des choses, l’Histoire ne se fait pas sans les hommes ! En avant, marche ! Mais conservons nos passeports et notre droit au Tourisme, et laissons l’immigration se faire, car nous sommes la patrie des Droits de l’Homme…

Cet Individu décidément saugrenu répondrait que la France seule ne pourrait pas grand-chose face à la mondialisation. Que l’Etat français, que son modèle social chéri est aujourd’hui dépendant d’investisseurs étrangers et qu’il n’est financé que par endettement. Qu’il est alors important d’avoir une monnaie comme l’euro pour se prémunir des fluctuations du dollar et du yen.

Mais qu’il est important d’envisager une protection. Une protection à un certain niveau, qui permette d’imposer ce qui ressemble à une social-démocratie qui tienne debout. Un modèle qui tienne compte de la nécessité du marché, des bienfaits du marché, tout en essayant d’endiguer ses conséquences néfastes. Une protection qui ne soit pas seulement une protection, défensive, mais la proue d’un certain modèle de civilisation, un certain équilibre entre la liberté et l’égalité, entre le Tout libéral et le Communisme. Entre la glorification de l’initiative individuelle, l’aide aux créateurs, et l’organisation d’une société qui soit vraiment une Société, qui forme un tout contre le culte de l’argent déchaîné et considère, ô idée révolutionnaire, la famille comme la cellule de base de la société…

L’Individu en question est donc sans le savoir pour une Europe politique, vraiment politique. Une Europe qui se considère peu ou prou comme une social-démocratie, car composée de pays plus ou moins sociaux-démocrates. Une Europe qui refuse l’Amérique qui pour se désendetter choisit d’abord de couper dans le budget aux plus démunis pour ensuite obtenir de ses plus riches concitoyens la concession de s’aligner sur la tranche d’impôts payés par la classe moyenne…Une Europe qui a toujours glorifié l’initiative individuelle et les créateurs mais qui a toujours refusé de lâcher les brides à l’Individu, prélude à la guerre de tous contre tous. Une Europe qui cependant se refuse à l’assistanat abusif qui entretient l’individu dans un état de dépendance vis-à-vis de l’Etat et qui, mal calibré, l’enterre au lieu de l’aider.

Un individu saugrenu, vous dis-je…

La Terreur de l’an 13

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Aujourd’hui nous assistons à un dialogue de sourds entre les apôtres du Bien et ceux qu’ils auto-définissent comme ses contempteurs, entre Thuriféraires du Progrès et Réactionnaires Dépassés.

Le bien et le mal sont comme l’avers et le revers d’une même médaille. Ils sont indissociables l’un de l’autre, ils se supposent l’un l’autre. En niant que le mal est tapi dans l’ombre du bien, en niant que le mal est le revers du bien, est lié au bien, suppose le bien, en séparant le Bien et le Mal, en les rendant indépendants, absolument opposés, dé-liés, sécables, on crée l’illusion d’un débat, d’une dialectique, d’une métaphysique.

Poser le Bien comme allant de soi et ne supposant ni ne supportant pas la contradiction, comme n’étant pas la résultante d’un compromis voire de compromissions ni l’aboutissement d’un dialogue, poser le Bien comme Absolu, c’est créer le Mal Absolu, l’irruption d’une contre-offensive qui, comme celle qu’elle veut combattre, ne souffre pas la contradiction.

Penser en ces termes, agir en ces termes, c’est nier la possibilité du dialogue, d’un terreau d’entente. C’est évacuer le monde commun, réel, partagé, déjà-là, qui suppose cet affrontement car il est le lieu du langage, de différentes visées, du dialogue et de la différence qu’il peut atténuer, résorber temporairement ou au contraire aviver, mais jamais éradiquer.

Cette métaphysique entre le Bien et le Mal, entre Progressistes et Réactionnaires, est condamnée à jouer éternellement de ses pseudos contradictions.

En réalité, cette métaphysique est créée artificiellement par les Progressistes pour se dédouaner du réel, de la contradiction. Les autoproclamés Progressistes créent de toute pièce un adversaire factice, un Absolu convenable, un Mal idéal pour leur permettre de légitimer leur action. En criminalisant leur adversaire, en ne lui donnant aucune légitimité de penser, en se drapant dans les Bonnes Intentions du Bien, du Progrès et de son déploiement inéluctable, en faisant comme s’il y avait une fatalité là où il n’y a que choix et visions idéologiques, en ignorant parfois, même souvent, qu’ils pensent et agissent selon une idéologie, ils créent un monde Totalitaire. Un monde sans contradiction. Un monde où la pensée elle-même peine à se formuler, tant la propagande est martelée dans toutes les têtes. Un monde qui n’existe pas.

Et pour créer ce monde, cette illusion de monde, ils créent une illusion de contradiction, un Mal qui n’existe pas, car exister c’est être lié, relié, pris dans la même étoffe que tous les hommes. C’est jouir, sentir, partager, viser un monde commun. C’est penser différemment mais penser la même chose, le même monde, le même réel. Exister, c’est être relatif à. Ils créent un Mal qui n’existe pas car il est Absolu, sans lien, sans visée. Un mal composé d’Absolus : « Réactionnaires », « Homophobes », « Machistes », « Egalitophobes », termes Absolument Négatifs qui ne renvoient à rien, qu’ils ne relient à rien de concret, de tangible, de réel.

Alors qu’eux sont pour le Progrès, l’Homophilie, l’Egalité. Ils pensent en termes Absolument Positifs, en termes qui ne souffrent aucune négativité et criminalisent ceux qui émettent des nuances et essaient de leur faire comprendre qu’ils s’agit là d’une pensée totalitaire. Car il s’agit de la mort du langage, de la mort des mots qui se vident de leur contenu, perdent leur référent et se délestent de leur qualité de signe. Le Réel et l’Idée ne sont plus reliés, ne se répondent plus : la confusion intellectuelle est totale.

C’est voulu. Le matraquage incessant de mots qui ne sont plus reliés à rien, qui sont des Absolus lancés comme des évidences ou des anathèmes sont faits pour brouiller la pensée et éradiquer la contradiction, pour rendre la pensée inopérante à penser, à dire Non. Pour imposer un Égalitarisme qui n’est qu’un relativisme de la plus basse espèce. Pour déliter les liens et ne penser qu’en terme d’Individu : abstraction, Absolu par excellence.

Opposons-nous. Délivrons la pensée tenaillée entre leurs Absolus qui ne se répondent que selon une illusion de dialogue. Démystifions leur mystification perpétuelle et ayons la fierté d’apparaître à leurs yeux Réactionnaires, Homophobes ou Egalitophobes.

Opposons-nous, mais ne rentrons pas pieds joints dans la pseudo dialectique créée de toutes parts par ceux qui prétendent nous enrôler dans le Bien. Résistons à ce tour de force sans accepter les règles de leur jeu, qui sont vouées à les légitimer. Contentons nous de déconstruire pas à pas, de dévoiler petit à petit leur immense escroquerie, et répondons à leurs fulminantes anathèmes et grossiers amalgames par une fin de non recevoir. Car ces Absolutistes ont paradoxalement besoin de nous et sont liés à notre Refus, à notre Caricature de Refus.

Assommons les pauvres !, de Charles Baudelaire (1864)

Le mendiant d'Ulysse se battant avec le mendiant Iros

Pendant quinze jours je m’étais confiné dans ma chambre, et je m’étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans); je veux parler des livres où il est traité de l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures.

J’avais donc digéré, – avalé, veux-je dire, toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, – de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. – On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité. 

Il m’avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d’une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j’avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n’était que l’idée d’une idée, quelque chose d’infiniment vague. 

Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants. 

Comme j’allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l’esprit remuait la matière, et si l’oeil d’un magnétiseur faisait mûrir les raisins. 

En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n’aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n’aurais-je pas l’honneur, comme Socrate, d’obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien avisé Baillarger? 

Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d’action, un Démon de combat. 

Or, sa voix me chuchotait ceci: « Celui-là seul est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir. » 

Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un oeil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d’une main par le collet de son habit, de l’autre, je l’empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j’avais préalablement inspecté les environs d’un coup d’oeil, et que j’avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police. 

Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d’une grosse branche d’arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefteack. 

Tout à coup, – ô miracle! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie! – je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d’arbre me battit dru comme plâtre. – Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l’orgueil et la vie. 

Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d’un sophiste du Portique, je lui dis: « Monsieur, vous êtes mon égal! veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu’il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l’aumône, la théorie que j’ai eu la douleur d’essayer sur votre dos. » 

Il m’a bien juré qu’il avait compris ma théorie, et qu’il obéirait à mes conseils.

Le retour du tragique ?

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Depuis vingt ans, nous avons fait comme s’il n’y avait plus de politique en Europe mais seulement du technocratique. L’Europe posée, c’est la fin politique ultime qui n’est pas à remettre en cause et qui dispense la politique de réfléchir, de trancher pour se consacrer seulement à l’organisation des moyens, à la technocratie.

La technocratie ou, selon Claudio Finzi, « la conviction radicale qu’il est nécessaire, pour le bien de l’humanité, d’apporter dans le monde confus et variable de la politique la précision méthodologique des sciences positives et naturelles. Il convient, en d’autres termes, de remplacer le monde de l’incertitude politique par l’univers de la certitude scientifique et technique. Pour effectuer cette substitution, il est indispensable d’affirmer au préalable que pour toute l’humanité il n’existe qu’une seule fin, connue de tous et irremplaçable. Alors que l’un des fondements de la politique consiste justement dans le choix des fins, la prétention technocratique élimine ce choix grâce à l’unicité d’une fin prédéterminée et connue de tous, fin qui jusqu’à maintenant a été exclusivement identifiée au progrès économique continu, toujours plus rationalisé et mieux organisé »

Mais nier l’angoisse du choix, nier la nécessité de choisir, c’est nier ce qui est au fondement de la condition humaine. Nier le tragique dans la politique, sous prétexte qu’une fin prédéterminée orienterait le devenir de l’humanité, la lestant du même coup de sa liberté et de sa responsabilité, est une illusion. Le destin des peuples est semblable au destin individuel : la guerre est le pendant de la mort, elle est toujours là, tapie dans l’ombre. Nier la possibilité d’une guerre, d’un refus de l’Europe au nom d’une prétendue absurdité politique est dangereux.

Assigner la paix perpétuelle entre les peuples comme fin à l’humanité européenne est un bel idéal. Mais refuser d’interroger cette fin qui n’est qu’une limite, un bord, une vision et condamner tout ce qui lui fait obstacle au nom de la supériorité des principes de cette fin revient en fin de compte à la fragiliser, car c’est nier ce qui la suppose : le choix, la volonté.

Au lieu de nous interroger sur l’Europe que nous voulions, que nous souhaitions, nous avons réduit la question politique à une opposition de moyens. La politique ainsi posée se réduit à un drame où s’affrontent le Bien, l’Europe, et le Mal, les partis nationaux qui accaparent seuls la remise en question du dogme, en se gargarisant de l’incompréhension par les peuples du langage trop technique de nos techniciens technocrates.

Mais l’Histoire n’est pas d’essence dramatique. Elle est tragique car la condition humaine est tragique. Elle n’est que la résultante de choix, de volontés, d’actions, qui sont irréversibles. Les quelques télégrammes maladroits échangés entre les diplomates à la veille de l’été 1914 ont déclenché une des plus grandes boucheries que l’Histoire ait connue. Ce qui n’était qu’un bluff irresponsable a enclenché un massacre. Pourtant, l’Europe était prospère. Des droits nouveaux surgissaient partout. Les peuples bénéficiaient des prodigieuses avancées technologiques accomplies dans les transports et se nourrissaient d’échanges nouveaux, qui élargissaient leur horizon spirituel. lls étaient heureux mais insouciants car ils n’avaient pas connu la guerre depuis 1870, qu’ils ne vivaient que comme un drame romantique.

Aujourd’hui, nous sommes toujours plus nombreux à n’avoir jamais connu la guerre, même si elle est présente en chacun de nous par les multiples témoignages qui nous viennent du vingtième siècle.

Nous n’avons pas connu la crue de l’Histoire qui déborde du lit des peuples.

Nous avons posé la paix comme fin et fait comme si l’Histoire était finie.

Nous avons éludé le tragique, et donc la politique.

Mais il faut être aveugle pour ne pas voir qu’avec les événements actuels, le tragique reprend racine dans les consciences. Et qu’à partir du moment où les épreuves de la vie la rendent plus grave et nécessitent de la prendre plus au sérieux, dans son essence tragique, alors la politique renaîtra.

Entre le projet national qui ne fait plus sens et le véritable fédéralisme, politique, qui risque d’accélérer la mutation d’une identité vers une autre, l’heure du choix est proche…et l’avenir n’est pas tracé.

Dedans, sans dehors

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Nous vivons à une époque où le monde, malgré de fortes tensions, prend conscience de son unité. Nous le voyons dans l’émergence de problèmes globaux, qui demandent des réponses globales et des actions coordonnées des Nations, que ce soit dans le domaine de la sécurité, de l’écologie ou de la finance. Mais au moment où le monde prend conscience de son unité, il se clôt sur lui-même. Il n’a plus de dehors : les arrière-mondes, l’au-delà, la transcendance ont disparu. Dès lors, d’où peut advenir le sens ?

Il y a fort longtemps, les dieux païens cimentaient la vie des sociétés pré-monothéistes. Pendant des siècles, les hommes ont vécu au rythme des âges et des saisons en adorant leurs dieux, qu’ils chérissaient et honoraient à l’occasion de leurs multiples rites.

Puis les monothéismes se sont imposés. Au départ une simple secte d’Afrique du Nord, le christianisme s’est diffusé en Europe en reprenant à son compte quelques rites païens pour mieux pénétrer les sociétés. A la conception cyclique de l’histoire des sociétés païennes (le déclin et le progrès n’étaient considérés que comme les phases d’un cycle), il en oppose une conception linéaire : l’homme est sur Terre pour réaliser le salut de son âme qui trouvera le repos éternel au Paradis. Profitant de la chute de l’Empire Romain qui a démembré le pouvoir central et provoqué la résurgence de multiples féodalités, le christianisme a étendu petit à petit son emprise sur le pouvoir temporel en Europe, et se trouve au faîte de sa puissance au 15ème siècle.

A partir du 16ème siècle, nous assistons à la fin de l’hégémonie de l’Eglise de Rome sur le plan temporel : des Etats centraux, forts, commencent à se former au détriment des féodalités qui, divisées, avaient laissé le champ libre à l’Eglise pour unir les forces et de diriger les consciences. Les nations prennent conscience d’elles-mêmes. Chaque individu est prêt au sacrifice de sa vie et de celle de ses enfants pour défendre une identité, une cause qu’il croit juste.

Nous assistons alors à un glissement du sens du religieux vers le politique : le christianisme décroit à mesure que la croyance en la Nation se répand. Dès le 19ème siècle, différentes théories nationalistes se diffusent en même temps que les guerres se multiplient. Le nationalisme culmine au 20ème siècle et provoque deux guerres mondiales : la Nation, en tant que transcendance collective, a vécu.

Ainsi aujourd’hui, de même que l’Eglise a progressivement cessé d’organiser et de gouverner la vie collective, de même la politique, en tant que transcendance collective, se fane. Les nations n’ont plus réellement de frontières et les Etats n’ont plus les moyens de résoudre seuls les problèmes qui se posent d’emblée comme mondiaux. La globalisation économique refaçonne des pans entiers de territoires sans que l’Etat ne puisse réellement s’opposer au processus. La politique est devenue la technocratie que Saint-Simon appelait de ses vœux et ne transcende plus, puisqu’elle n’a plus prise sur les vies.

Bien sûr, la politique ne mourra jamais, au sens où elle est ce qui lie les hommes entre eux et organise leurs rapports et leurs relations. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura de la politique. Mais sa forme actuelle se flétrit. Les partis ne fédèrent plus, ne créent plus de lien social. Au sortir de la seconde guerre mondiale, être affilié à un parti révélait une identité immédiate. L’adhérent se reconnaissait pleinement dans son parti où il défendait ses plus intimes convictions. Qui peut dire aujourd’hui quelles sont les différences de fond entre les membres du PS et ceux de l’UMP ? Les partis se sont mués en machines électorales obnubilées par la présidentielle et les quelques élections nationales dont dépendent leur survie. Il en résulte un mécontentement de plus en plus élevé (qui peut croire aujourd’hui que Mendès France avait 95% d’opinions favorables ?) mais surtout un désintérêt croissant des français qui se manifeste dans leur abstention.

Parallèlement à cette perte de contrôle, de prise, d’enracinement du politique, nous assistons à l’unification du monde par l’économie et la technologie. La révolution des NTIC et la pénétration de l’économie dans tous les champs de la vie (l’éducation, la culture) constituent les plus grands bouleversements qui soient arrivés dans la vie des hommes récemment. Le monde s’unifie via les moyens de communication qui suppriment les distances mais également par l’abolition des frontières et par un phénomène de migrations qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Les différents endroits du globe sont désormais tous connectés entre eux et une communication s’établit.

Mais si la révolution des NTIC, accompagnée de la mondialisation économique qui suppose les migrations humaines, nous fait comprendre que nous vivons dans le même monde, soumis aux mêmes règles, elle ne donne pas de sens pour autant. Neutre, elle n’est porteuse d’aucune transcendance, d’aucun sens. Le monde en s’unissant se clôt sur lui-même et ferme la porte à un dehors.

Au temps du paganisme et du christianisme, les dieux et le Dieu irriguaient au quotidien les vies, singulière et collective. Il y avait le monde et son au-delà, l’ici-bas et le ciel.

Puis la Nation, « un peuple, des frontières et une transcendance » (Debray), a ensuite donné sens à la vie collective. Le dehors était alors l’extérieur qui se distinguait de l’intérieur, compris dans les frontières. Tout nationalisme, qu’il soit porteur d’idées universelles ou non, ne se définit que par un dehors, par un extérieur ou par un ennemi.

A l’heure où les frontières n’en sont plus, il n’y a plus d’extérieur. La politique nationale telle que nous l’entendons n’a plus d’objet, plus d’ennemi et par conséquent ne peut plus fédérer car elle n’a plus de raison d’être.

Dès lors, d’où peut advenir le sens ?

Il ne sera ni messianique, ni religieux, ni politique. Dans un monde clos, intérieur sans extérieur, dedans sans dehors, le sens n’adviendra ni d’un Dieu ni de la société, mais naîtra de la générosité d’un geste, de la gratuité d’une action, de la pureté d’un don.

La République : liberté, égalité, sécurité

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La référence à la République dans les discours politiques se fait de plus en plus entendre, au risque parfois de ne plus vraiment se faire comprendre. Qu’est-ce qui sous-tend cette référence mille fois répétée dans les discours à l’heure où elle est acceptée par tous les partis politiques ? Y’a-t-il péril en la demeure ?

L’Histoire nous apprend que la République n’est pas allée de soi et qu’elle a combattu tour à tour deux ennemis gigantesques.

La République a d’abord combattu la Monarchie, qui a mis très longtemps à accepter les acquis révolutionnaires. Plusieurs fois la France aurait pu être une Monarchie constitutionnelle, plusieurs fois la Monarchie, qui avait les cartes en main, en a refusé le principe. Du Manifeste de Brunschvicg au refus du drapeau tricolore par Henri V, les monarchistes ont réfuté l’aspiration légitime à l’égalité et à la souveraineté du peuple. Leur légitimité venant de la tradition qui leur conférait le pouvoir selon un droit divin, ils n’ont pas accepté un pouvoir qui émanerait de la base, du peuple. Longtemps en France se sont affrontées deux sources de la souveraineté : divine et populaire. La fin du Second Empire et l’avènement de la Troisième République ont enterré les aspirations monarchistes, qui sont moins que minoritaires au XXIème siècle.

La République a combattu l’Eglise, qui a longtemps eu l’oreille du pouvoir, le Roi étant, nous l’avons dit, de droit divin. Opposant à un Dieu dont les « voies sont impénétrables » la Déesse Raison, la République contribue petit à petit à repousser le clergé au ban du privé : ce qui est de l’ordre de la croyance doit être respecté mais ne doit pas in-former la société. Seule la Raison, délestée de la croyance religieuse, peut contribuer au bien de tous. La République mène ainsi un âpre combat contre l’Eglise, notamment en ce qui concerne l’Instruction Publique (le clergé étant jusque là dépositaire du savoir et de l’enseignement), qui aboutit en 1905 au triomphe du principe laïque et à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat.

La République a donc mis plus d’un siècle pour voir ses principes triompher. Ses ennemis étaient de taille car elle s’opposait à près de mille cinq cents ans d’Histoire, de traditions, d’habitudes qui continuent aujourd’hui encore d’irriguer les mentalités françaises.

Mais à l’heure où ses principes ont triomphé partout, quels sont les ennemis de la République ? Où est le péril qui justifie l’inflation constante de la référence républicaine dans les discours politiques ?

Aujourd’hui, la plupart des hommes politiques se réfèrent à la République pour s’élever contre le communautarisme, alors que l’Etat subventionne des milliers d’associations qui se sont substitué à lui pour répondre au besoin de social qui s’exprime localement. S’ériger contre le communautarisme alors qu’on le finance en sous-main parce que l’Etat n’a plus les moyens de sa politique sociale devient inaudible et ne convainc personne.

Non, la République fait mouche lorsqu’elle s’oppose aux intégristes, menace réelle mais très difficile à identifier, mobile, fluide, anonyme. La République, maintien des libertés et de la sécurité de chacun, combat l’obscurantisme religieux et revêt ses plus beaux oripeaux pour chasser les fanatismes de tout genre. La référence à la République ne fait désormais sens que contre le terrorisme et l’intégrisme. C’est le symptôme d’un Etat qui ne trouve sa légitimité que dans le maintien d’un ordre, n’ayant plus aucune prise sur la décision économique, étant réduit à un rôle d’accompagnateur de la croissance.

La République française est donc passée de l’apport des libertés aux peuples d’Europe et du monde au maintien de la sécurité de la population française. Allons même plus loin : la menace terroriste, anonyme, planétaire, justifie la mise en place d’une surveillance totale selon le principe de précaution, qui va jusqu’à nier la liberté privée. Au nom d’une menace anonyme et très difficilement identifiable, la République nie d’une certaine façon ce qui a été à son fondement, sa légitimité. Face au terrorisme, l’état d’urgence est toujours décrété et la surveillance étendue. C’est pourquoi nous entendons le mot « République » si souvent, alors qu’elle n’a pas d’ennemis à visage découvert.

Nous entendons bien nous battre pour le maintien de la République et de ses principes face aux divers intégrismes, mais force est de constater que la République ne répond plus aux aspirations individuelles, n’est plus créatrice de sens. Le modèle républicain, apanage de l’identité française à travers le monde, croule sous la pression de la mondialisation et de ses conséquences identitaires. La France, la République française, n’assimile plus, car l’Etat n’a plus les moyens de ses ambitions et ne répond plus aux attentes des français. Le coma républicain oblige donc la France à se réinventer si elle veut se perpétuer comme forme, comme idée, comme culture, comme référence à travers le monde.