Note de lecture – Où atterrir ?, Bruno Latour, 2017

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Je profite de cette période de confinement pour relancer ce blog qui végétait depuis plusieurs années.

Convaincu que nous vivons un basculement de civilisation mais non la fin du monde, mes lectures s’orientent vers des auteurs qui essaient de penser le monde qui vient de manière à susciter l’action.

C’est ce qui m’a plu dans le livre de Bruno Latour, dont le présent livre tente de définir ce qu’il appelle un nouvel « attracteur » politique qui prenne en compte une nouvelle définition de l’homme conçu comme partie prenante de son environnement, à la perpendiculaire de la vision moderne où la Terre n’est qu’un simple substrat.

Ci-dessous un petit résumé de ce que j’ai compris de la pensée de Latour, dont je n’ai lu que ce seul livre à ce jour.

Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Bruno Latour, 2017

Depuis les débuts de la Modernité, l’axe majeur qui a orienté les politiques est celui qui va du local vers le global. C’est ce qu’on appelle la mondialisation, ou la globalisation.

Il y a deux sous catégories dans cette mondialisation : la mondialisation-moins et la mondialisation-plus.

La mondialisation-plus est celle qui permet d’enrichir son point de vue sur le monde en laissant s’exprimer les divergences, celle qui fait cohabiter les différents points de vue et modes de vie, d’existence. Cette mondialisation reconnait l’autre comme nécessaire, admet la différence, car elle sait que la multiplicité des expériences bénéficie à chacun.

La mondialisation-moins est celle qui unifie en imposant son point de vue sur le monde, qui n’admet pas les récalcitrants. C’est elle qui a pris le dessus aujourd’hui, impose un monde dominé par la marchandise, édicte sa vision du droit, de l’économie et de la démocratie. Celle qui ne peut admettre en son sein une voix trop discordante, une expérience ou une vision radicalement autre. Elle admet le principe d’accroissement des inégalités en partant du principe que la réussite de quelques-uns se répandra sur la masse. Elle pense l’homme comme « extra-terrestre », hors sol, et considère uniquement sa dimension d’universalité en faisant peu de cas des différentes cultures, des traditions, de l’enracinement de chacun, qui sont vus comme des entraves au progrès inéluctable vers lequel elle tend. La mondialisation-moins n’a par définition pas de limite terrestre car la Terre n’est pas l’alpha et l’oméga de l’homme, étant partie prenante d’un système bien plus vaste.

Cette mondialisation est critiquée de toute part aujourd’hui par les tenants d’un retour au Local.

Il y a deux sous-catégories dans ce Local : le local-moins et le local-plus.

Le local-plus est celui qui promet l’attachement à une terre, met en valeur ses traditions, entretient les racines. C’est celui qui défend qu’il n’y pas d’existence qui tienne sans sentiment d’appartenance à un milieu, sans avoir les pieds sur terre. L’homme est issu d’une culture, d’un milieu, d’un environnement qui fait partie de lui autant qu’il le constitue. Mais ce n’est pas un espace clos, un environnement statique. Il est ouvert à l’autre car il se sait en perpétuelle évolution, il admet qu’on puisse le changer, il est dynamique.

Le local-moins enferme l’homme dans son environnement, dans sa culture, nie la dimension d’universalité de l’homme. Le local prend ici une dimension figée, statique, définitive. Pour le local-moins les frontières sont des murs et il est impossible qu’un homme issu d’une autre culture puisse se fondre dans un autre environnement, puisse nourrir un autre. Le local-moins est l’antithèse de la mondialisation-moins, qui considère elle que chaque homme est le même, quelque soit sa culture, son sol. Le local-moins réduit lui l’homme à sa culture, à son micro-milieu, et entre ainsi en réaction avec une mondialisation-moins qui nie la particularité de l’homme.

Or, l’axe majeur qui a orienté toutes les politiques depuis le début de la Modernité, ce Local – Global, est aujourd’hui inopérant car il part du principe que le monde tel que perçu, tel que défini dans la modernité est un Dehors toujours là, à disposition des hommes. La Modernité a toujours pensé qu’il y a l’homme et le monde, l’humain et des ressources à sa disposition. L’environnement, le monde, est sur ce quoi l’homme appose son action. Il est hors de l’homme et ne le constitue pas, ce qui se module en fonction des désirs de l’homme.

Or le monde, ou la Terre comme le définit Latour, « réagit » à l’action de l’homme. La réponse de la Terre a été proportionnelle à l’extension sans limite de la mondialisation-moins depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (la Grande Accélération selon Latour). La Terre montre ainsi qu’elle fait partie du vivant, elle n’est plus ce simple dehors, ce donné, elle est partie prenante de l’homme. Elle ne peut être simplement considérée comme ce « sur quoi » l’homme agit car elle agit en retour et par conséquence elle influence à son tour les réactions de l’homme. C’est ce que ne veulent pas voir les tenants de la mondialisation-moins pour qui la limite est extra-terrestre puisque leur raisonnement se fonde en dehors de tout contexte, de tout espace, de tout lieu. Ou, dans une analyse plus cynique, Latour avance que les tenants de la mondialisation-moins ont très bien compris qu’il ne suffirait pas d’une Terre pour que tous les humains en profitent à leur façon et qu’ils nient délibérément ce phénomène car ils seront les derniers impactés puisqu’ils disposent des leviers de commande actuels. Ce sont aujourd’hui les tenants du Hors Sol.

Il est donc urgent de développer une autre politique, qui tienne compte du fait que la Terre est une donée de l’équation, qu’elle n’est pas ce « sur quoi » l’homme exerce son action mais qu’elle doit être au centre de ses préoccupations comme faisant partie de lui. L’homme ne peut plus se penser comme hors du monde mais il doit se comprendre comme faisant partie du vivant, de son environnement, et cela doit être la base d’une nouvelle politique : ce que Latour nomme le Terrestre. Or cette réalité scientifique qui émerge et qui met en branle les aspirations des tenants de la mondialisation-moins est nié par les tenants du Hors Sol.

Ainsi se dessine, à la perpendiculaire de l’axe Local-Global qui a structuré toute la période de la modernité, un autre axe Terrestre-Hors Sol. Tout l’enjeu des années à venir, c’est de convaincre, d’attirer ceux qui se positionnent encore sur l’axe Local-Global de se tourner vers le Terrestre plutôt que vers le Hors Sol. Le Terrestre contient à la fois les aspirations du local-plus et de la mondialisation-plus :

  • il est cet environnement, ce lieu, ce milieu, ce tissu d’interactions, cet ensemble de vivants, ce territoire desquels se doivent de partir toute nouvelle réflexion politique. C’est par le bas, depuis « quelque part » que vont émerger des réponses adéquates à la vie et à la survie de ces milieux mêmes, considérés ainsi dans leur particularité.
  • mais il est également convaincu que c’est par l’échange et la diversité qu’un milieu se perpétue et il n’a pas une conception « fermée » du territoire. Le territoire ainsi conçu peut accueillir l’autre et lui permette de s’insérer et d’alimenter son éco-système.

Henri Guillemin

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Ci-dessous un lien vers un texte écrit et lu par Henri Guillemin, historien français célèbre pour ses conférences données à la télévision suisse des années 60 aux années 80. Intitulé Ma conviction profonde, ce texte d’une rare clarté et d’une profonde sincérité révèle l’homme Guillemin, son rapport à la transcendance, sa conception de Dieu : http://www.youtube.com/watch?v=VMblvGKDAIE

Dans deux autres vidéos visibles sur Youtube et dont les liens sont ci-après, il se livre avec une franchise totale aux journalistes qui l’interrogent. Il en ressort une force, un feu, un chemin à suivre :

– Confidences d’Henri Guillemin : http://www.youtube.com/watch?v=twYsGkQrq-k ;

– Henri Guillemin Intime : http://www.youtube.com/watch?v=hP-FxPeOjGw

La quasi-totalité des conférences télévisuelles qu’il a données sont accessibles sur Youtube. Elles couvrent diverses périodes de l’Histoire de France (la Révolution française, la Commune, l’avant 1914, le Pétainisme, l’après 1945) et s’arrêtent sur les principaux personnages de l’histoire et de la littérature française, dont l’action/oeuvre et la vie sont auscultées afin de tenter de dégager une certaine unité, une certaine vérité.

La droite et la gauche, avant et dans la mondialisation

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Ce qui m’intéresse ici n’est pas de m’interroger sur l’essence de la droite ni sur celle de la gauche, mais d’essayer de dégager les grandes lignes de leurs clivages tout au long de leur histoire, afin de les situer l’une par rapport à l’autre aujourd’hui. Je pense en effet que nous vivons une période qui brouille ces différences, ce qui requiert par conséquent un travail de la pensée.

De prime abord, il est intéressant de remarquer que les notions de droite et de gauche ont à peine plus de deux siècles. Elles sont tellement enracinées dans les consciences et dans le jeu politique qu’on oublie que pendant plus de quinze siècles d’histoire il n’en a jamais été ainsi. En effet, historiquement, la droite et la gauche sont des notions géographiques qui remontent à 1789. Lors d’un débat sur la place de l’autorité royale face au pouvoir de l’assemblée populaire, les partisans du véto royal (principalement membres de l’aristocratie et du clergé) se sont placés à droite du président de l’Assemblée tandis que les adversaires du véto (les patriotes) se sont placés à gauche. D’où la représentation commune d’une droite conservatrice, voire réactionnaire, et d’une gauche réformiste, voire révolutionnaire.

Le clivage entre la droite et la gauche a d’abord été institutionnel. Il n’a jamais été aussi fort que lorsqu’il a fallu imposer la République contre la Monarchie, substituer la Nation au Roi, et faire face aux 1er et au second Empire (il est d’ailleurs intéressant de noter que les nationalistes et les patriotes étaient à cette époque à gauche voire à l’extrême gauche alors qu’aujourd’hui la nation est un thème identitaire de l’extrême-droite : les idées changent de camp à mesure que les siècles passent). Une grande partie de la droite restait attachée au retour de la monarchie et ne voulait pas participer au système politique de la « Gueuse », à l’instar des membres de l’Action française et des Camelots du Roi. Longtemps, la droite a donc été focalisée sur un débat institutionnel avec la gauche. Ce n’est que bien plus tard que la droite s’est convertie majoritairement à la République.

Puis, une fois la République solidement établie, le clivage entre la droite et la gauche a glissé du terrain institutionnel vers le terrain économique et social. Dès la fin du XIXème siècle, la gauche a focalisé son combat sur la défense des ouvriers, afin qu’ils aient accès à des droits, se syndiquent et puissent se défendre contre un patronat essentiellement industriel.

Après la seconde guerre mondiale et le rôle crucial dans la victoire des alliés de l’URSS, la gauche est devenue internationaliste et contre l’économie de marché, tandis que la droite au pouvoir était nationale et libérale. Autrefois républicaine, la rhétorique de la gauche est devenue celle de Marx, auquel elle a emprunté une vision de la société comme lutte des classes, rapport de forces indépassable que ne peut transcender une figure, si française, incarnant la Nation. Mais l’échec de la politique étatiste et des nationalisations en 1981 et 1982 a converti une partie de la gauche au libéralisme, tandis qu’elle a contribué à construire une Europe supranationale avec la mise en place de l’euro. La droite, elle, a accepté l’Europe.

Aujourd’hui donc, la majorité de la droite et de la gauche républicaine sont d’accord sur l’essentiel : l’Europe et la nécessité de s’insérer au mieux dans le système économique (et non de le combattre) que l’on peut nommer mondialisation. Si la gauche est plus susceptible de faire avancer l’Europe, la droite reste probablement plus pragmatique sur l’économie. Il n’empêche que s’y l’on s’en tient aux principales formations républicaines, les clivages s’estompent si bien qu’on ne discerne plus très bien ce qui distingue la droite de la gauche, qui n’ont plus d’identités propres.

Avec la mondialisation, les clivages deviennent autres et fissurent de l’intérieur la droite comme la gauche : accepter la mondialisation et par conséquent vouloir la guider, ou vouloir s’en isoler; accepter l’Europe et par conséquent vouloir la transformer de l’intérieur, ou la déconstruire au prétexte qu’elle est un agent de la destruction des nations au profit d’une idéologie mondialiste et ultralibérale, qui promeut le culte de l’argent roi en faisant sauter toutes les structures qui permettent de l’endiguer.

Admettre que le véritable clivage politique est bien le précédent implique deux choses :

– sur le plan politique, la clarification d’une alliance entre la droite et la gauche dites de gouvernement, qui sont d’accord sur l’essentiel. Certes, les notions de justice et de travail ne sont pas comprises de la même façon dans chaque camp, mais ces différences apparaissent secondaires au regard de leurs points d’accord. D’où le titre de l’article : la droite et la gauche, collaborant ensemble.

– sur le plan de la société, l’acceptation dans la sphère démocratique d’un débat entre les partisans de la mondialisation et ses détracteurs, les partisans de la nation souveraine et ceux d’une Europe fédérale. Il faut que ces débats aient lieu sans stigmatisation, sans outrance, sans référence à un passé douteux et douloureux. Car ces questions aux enjeux fondamentaux déchirent les pays comme les consciences. Et pour les poser lucidement, il faut se libérer d’un passé qui, en France et en Europe, a justement du mal à passer. Un débat fort mais audible, virulent mais respectueux, profond mais porté sur le réel, est le signe d’une société qui respire la démocratie et veut prendre son destin en main.

Mes prises de positions quant à ce clivage ont été largement développées ici.

– L’Europe fédérale me semble le seul horizon possible pour les pays d’Europe, s’ils veulent conserver un tant soit peu la mainmise sur leur destin.

Géopolitiquement, d’abord. Le monde devient multipolaire et se réorganise en grands blocs qui ont la taille de continents : l’Amérique du Nord, la Chine, l’Inde, le Brésil etc. Seule une Europe unie, politiquement unie (et non seulement un marché commun pseudo-gouverné par une hydre à 27 têtes) peut avoir son mot à dire et avancer avec autorité ses pions sur l’échiquier géopolitique mondial.

Philosophiquement ensuite. L’Europe a une histoire et des racines communes, elle est une civilisation à elle toute seule, la civilisation de l’autonomie, des droits de l’homme. Elle est une tentative d’organisation politique, plutôt d’essence sociale-démocrate. Elle n’est en tout cas ni la Chine, ni l’Inde, ni les Etats-Unis et il suffit de voyager dans ces pays là pour se rendre compte que ce qui sépare les européens est infiniment plus ténu que ce qui les rapproche.

L’insertion dans la mondialisation, qui implique la libéralisation de l’économie et la dérégulation du travail me semble inéluctable, tant la concurrence mondiale est forte et demande de la réactivité et de la flexibilité, afin de s’adapter le plus rapidement possible à un univers en perpétuel changement. La France, qui a de grands acquis sociaux financés par une part importante de son PIB (56%), ne peut pas se permettre de conserver ses acquis au détriment de sa compétitivité. L’Etat, dont la puissance est vouée à s’amenuir, doit concentrer son action sur le domaine régalien (éducation, justice, sécurité) et mettre en place les conditions qui soient les plus favorables à la création et au développement des entreprises, qui seules créent et créeront de l’emploi.

Ces deux propositions sont inextricables : seule une Europe politiquement unie pourra renverser les flux de la mondialisation à son avantage, ce que ne pourrait pas une nation seule de la taille de la France. Elle aurait certes une pleine souveraineté de droit mais une illusion de souveraineté de fait et serait contrainte de réagir plutôt que de pouvoir présider collégialement aux événements.

Nous sommes dans un entre-deux et le choix ne va pas tarder à se manifester : espérons que cette mutation se fera le plus paisiblement possible et dans un respect de la démocratie. Mais pour cela, un discours de vérité et de l’écoute doivent être exigés de la part de nos représentants politiques.

L’engagement politique

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Est-il devenu plus difficile aujourd’hui qu’hier de s’engager politiquement ? La jeunesse est-elle plus individualiste, moins concernée ou est-ce le monde qui a changé, rendant par la même les structures traditionnelles de l’engagement brouillées, inopérantes ?

Ce qui rend à mon sens l’engagement politique moins évident aujourd’hui, c’est en quelque sorte l’absence de choix que nous avons. Hier, la République s’opposait à la monarchie, l’économie de marché à l’économie étatique et planifiée. Des visions de l’homme totalement différentes impliquaient des programmes radicalement opposés qui touchaient à l’intime. Ainsi compris, l’engagement politique englobait l’instinct le plus brut comme la métaphysique la plus profonde.

Aujourd’hui, l’alternative a disparu. L’économie de marché n’est plus remise en question (ou seulement à la marge) et prend le pas progressivement sur l’initiative politique. Certes, la mondialisation ne se déploie pas sans anicroche mais personne aujourd’hui ne remet en cause le mouvement d’unification du globe par le marché et par la diffusion progressive des droits de l’homme. L’horizon du monde n’est pas fragilisé aujourd’hui par une grande puissance qui veut imposer un contre-modèle. Bien au contraire, nous allons vers de plus en plus d’interdépendance et vers une concurrence de plus en plus forte entre des pays fondamentalement solidaires. Bien sûr, l’équilibre est fragile : il existe des tensions fortes, exacerbées par ce mouvement d’unification et d’uniformisation qu’opère la mondialisation. Ce processus est toujours à parachever, mais les bases sont suffisamment solides pour que l’édifice ne s’écroule pas.

C’est à quoi se résume aujourd’hui l’engagement politique : tenter d’atténuer les contradictions d’un système qui, lui, n’est pas contredit. Certes, la fin du XXème siècle a vu émerger l’idéologie écologique, qui a promu une vision du monde radicalement autre. Mais ce qui devait être une révolution s’est en réalité muée en transition. Et l’écologie, qui se voulait une alternative au capitalisme, a été absorbée par ce dernier.

Voilà ce qui explique en partie le malaise politique actuel. La politique a cessé (momentanément ?) de présider aux destinées du monde. Elle est devenue une science, une technocratie peuplée d’experts dont l’objet est de perfectionner un système déjà-là. Accaparée par les partis politiques, rampes de lancement pour les politiciens professionnels, elle relève aujourd’hui d’un débat sur les moyens plutôt que d’un débat sur les fins du système en place.

Mais l’engagement désintéressé, purement politique, lui, ne disparait pas. Les associations, les réseaux et les blogs prolifèrent qui jaunissent l’étiquette individualiste souvent collée au front des générations nouvelles. Les hommes s’expriment, se préoccupent des autres et désirent s’engager, mais de plus en plus loin des structures traditionnelles. Nous assistons peut-être à une grande révolution : et si la véritable politique se trouvait hors des partis politiques ?

La France à l’heure du choix

« Que je sens de rudes combats !

Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :

Il faut venger un père, et perdre une maitresse :

L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras

Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,

Ou de vivre en infâme,

Des deux côtés mon mal est infini.

O Dieu ! l’étrange peine !

Faut-il laisser l’affront impuni ?

Faut-il punir le père de Chimène ? »

La France est aux prises d’un dilemme cornélien : ou bien elle accepte une véritable flexibilité du travail et prend le risque de produire des travailleurs pauvres, ou bien elle ne l’accepte pas et devra ainsi supporter des millions de chômeurs supplémentaires.

Instaurer la première option revient à créer une mini-révolution dans le pays. Car c’est s’élever contre tous les corps intermédiaires et remettre en cause beaucoup d’acquis sociaux.

Mais refuser la première option revient à augmenter les impôts de manière à ce que les recettes couvrent nos dépenses, alors que le taux d’imposition en France est déjà l’un des plus élevés d’Europe. Cette politique prend le risque de faire fuir ceux qui peuvent contribuer le plus et d’appauvrir ainsi encore plus le pays.

Non seulement la première option m’apparaît plus morale (je préfère une société qui valorise le travail, fut-il mal payé, à une société qui entretient le chômage), mais elle me semble être l’unique politique possible pour faire évoluer la situation en Europe.

Car on ne sortira pas de la crise sans changer les institutions européennes. Soit nous reviendrons à la souveraineté pleine et entière des Etats-Nations, soit nous nous délesterons encore un peu plus de notre souveraineté et sauterons le pas pour donner à l’Europe les moyens d’une véritable politique fédérale.

Ma conviction est qu’une Europe réellement fédérale est la seule à même de mener une politique de relance qui combatte efficacement le chômage et crée des millions d’emploi. Seule l’Europe peut nous sortir durablement de la crise. Mais cela implique non seulement une révolution des mentalités, notamment française, mais également une vraie volonté politique.

Seulement, la France a perdu la main en Europe. François Hollande, en voulant se démarquer de l’austérité incarnée par la personne de Merkel, arguant que cette politique était responsable de la crise, a clairement indiqué aux allemands que les français refuseraient de consentir aux efforts auxquels les premiers ont souscrits pendant dix ans. Comment dès lors obtenir des allemands des concessions et la volonté de bâtir une Europe fédérale sans leur offrir une seule contrepartie ?

Aujourd’hui, la situation de l’Europe est au point mort. La France est isolée et représente la principale menace de déclencher une nouvelle crise. François Hollande doit accepter de désenclaver les rigidités d’un marché du travail qui nuisent cruellement à l’emploi et doit dans le même temps reprendre les négociations avec la chancelière Merkel pour mettre en place des institutions fédérales, qui soient responsables devant les citoyens. Ne pas le faire, c’est condamner la France à des tensions sociales de plus en plus fortes et prendre le risque de raviver les haines entre pays européens.

Nationalisme, cosmopolitisme et fédéralisme

Le nationalisme se définit toujours par un dehors, par un extérieur, par un ennemi. Est dans la nation celui qui réside à l’intérieur de ses frontières. Est étranger à la nation celui qui réside en dehors, qui n’en possède pas la nationalité. « Les nations sont des peuples, des frontières et une transcendance » écrivait Régis Debray. Mais après les deux guerres mondiales et la mondialisation toujours plus poussée de l’économie, les frontières n’en sont plus vraiment et les peuples se sont mélangés, du fait des flux de migration. Quant à la transcendance, c’est-a-dire l’invocation du grand récit de la Nation visant à susciter un engagement de type sacerdotal, elle a petit a petit disparu elle aussi.

Un courant cosmopolite est apparu. Le Président Wilson, portant le projet de Société des Nations après la Première Guerre mondiale, peut être considéré comme l’un de ses pères fondateurs. Fondé d’après l’idéologie des droits de l’homme, héritage des Lumières, le cosmopolitisme veut unifier la Terre en lui donnant un gouvernement mondial. Pour encadrer l’étendue du Marché qui est aujourd’hui global, il vise à instaurer une gouvernance mondiale et ne considère plus les Nations comme les seules détentrices de la souveraineté. Bien au contraire, il se pense comme un mouvement transnational, voulant dépasser les antagonismes nationaux.

Mais comment être représentatif d’une « population mondiale » prise dans son ensemble? Quelle gouvernance mettre en place? D’où procède la légitimité? Comment faire pour que les décisions prises soient respectueuses du principe démocratique ? Le cosmopolitisme à l’heure actuelle résulte plutôt d’une utopie, d’un idéal à atteindre. Kant le disait lui-même dans Idée d’une Histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique : le cosmopolitisme est une limite, un idéal. Pour le réaliser, pour unifier la Terre, il est peut-être nécessaire d’envisager un extérieur, qui serait par définition « extra-terrestre ». Seule l’urgence du danger, seule une menace imminente sur l’humanité prise dans son ensemble pousserait les hommes à s’unir et à dépasser leurs différends. Et tant que la vie « extra-terrestre » n’a pas été prouvée, tant que la planète n’est pas en danger de mort immédiat (pollution, réchauffement climatique), les hommes continueront à se battre entre eux.

Il est raisonnable de penser que nous sommes pris en tenaille aujourd’hui entre ces deux courants. Si l’idéologie nationaliste m’apparaît comme un recul, comme un manque de courage lié à la peur de l’avenir, je considère le cosmopolitisme comme une utopie.

C’est pourquoi le fédéralisme m’apparaît comme la seule solution à l’heure actuelle. Respectueux des cultures et des identités locales, il permet d’organiser la souveraineté selon le principe de subsidiarité qui consiste à laisser la décision à l’échelon le plus apte pour la prendre. Ainsi considéré, le fédéralisme serait une superposition de territoires, de la commune au continent européen pris dans son ensemble, en passant par les régions et les nations. Le fédéralisme, contrairement à ce qui est dit, ne détruit pas les nations. Il permet leur articulation dans un ensemble.

De plus, le fédéralisme est selon moi le seul système capable d’articuler démocratie participative et représentative. En faisant reposer la responsabilité de la décision sur l’échelon le plus adéquat pour la prendre, il invite les hommes à devenir citoyens, à se concerner pour la vie en communauté. Un des problèmes de la France aujourd’hui est probablement un excès de centralisme qui incite les français à se défausser sur l’Etat et ses représentants (qui ne peuvent plus grand-chose) au lieu de s’impliquer réellement dans la vie politique.

Exigence démocratique et efficience du système politique : le fédéralisme semble la solution institutionnelle à la crise. Mais l’Union européenne en est encore loin. Le chemin est long pour parvenir à l’instauration d’institutions réellement fédérales. Les nations européennes ne semblent pas encore prêtes à passer un cap supérieur et il est probable que les dissensions de l’Europe mettent à bas le projet européen fédéral. Peut-être sera-ce le moyen de redonner souffle à un projet européen qui soit véritablement porté par les peuples et l’occasion de bâtir des institutions qui soient responsables…

La France et la mondialisation

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La France doit s’adapter au monde qui change. Elle doit prendre en compte la mondialisation et s’y adapter coûte que coûte si elle ne veut pas disparaître lentement mais sûrement de la scène politique internationale. Pour cela, elle doit se repenser en profondeur.

La mondialisation est un processus englobant qui n’admet pas d’alternative. C’est un mouvement inéluctable qui se déploie indépendamment de toute idéologie, de tout discours qui s’élève pour l’endiguer. Une guerre est en jeu entre des pays qui vont accéder inéluctablement à la prospérité économique et d’autres qui voient leurs parts de marché s’amenuir. La France doit s’adapter à cette guerre économique ou mourir sous tutelle du FMI.

La France est victime de ses querelles idéologiques, qui ont toujours pris le pas sur un pragmatisme considéré comme un renoncement. En faisant émerger des acteurs globaux comme les multinationales, la mondialisation relègue au second rang l’influence des Etats, qui ne sont plus les principaux acteurs de l’économie comme autrefois, lorsqu’il avait fallu reconstruire après la guerre.

Après avoir été acteurs, ils doivent devenir metteurs en scène. Ils doivent définir les règles du jeu, accompagner, favoriser l’émergence d’acteurs nouveaux. Ils doivent faire la part belle à l’initiative individuelle qui seule est suffisamment réactive pour répondre au besoin de plus en plus pressant d’innovation.

La France, par son histoire, surtout récente,  s’est trop reposée sur son Etat. Les français vont devoir apprendre à vivre sans et à évoluer dans un monde qui prône haut et fort les valeurs de liberté et de responsabilité. L’Etat ne jouira désormais que des prérogatives auxquelles il sera seul à même de répondre. Les associations, les communes, les départements, les régions, l’Europe le suppléeront ou le remplaceront dans la prise de décision lorsqu’il ne sera pas l’échelon le plus adapté pour y répondre. La souveraineté de la décision sera ainsi exercée par l’échelon le plus compétent et ne découlera plus automatiquement d’un Etat jacobin, dont la légitimité, rappelons-le, trouve sa source dans l’absolutisme royal (nécessaire à l’époque pour unir les provinces).

La France doit donc profondément changer de mentalité. Elle a d’immenses atouts, notamment une jeunesse très bien armée pour affronter la mondialisation, mais sa classe politique reste étatiste et jacobine et retarde ainsi une mue qui sera inéluctable.

Favoriser l’initiative individuelle, exalter la responsabilité : des raisons pour considérer le monde qui vient comme une opportunité et non seulement comme une menace !

Pensées sur la France jetées en vrac

La France vit encore dans l’illusion d’une Nation souveraine.

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A la modernité politique a correspondu l’avènement de l’Etat-Nation, forme qui a remplacé petit à petit l’ordre féodal du Moyen-Age. La Nation se définissait par des frontières, qui la séparaient des autres nations, et structurait un peuple.

La modernité se dissipe tous les jours un peu plus : aux peuples se substituent des communautés, aux partis politiques des réseaux, aux Nations des territoires.

C’est ce qui explique la difficulté de tenir un discours national audible, rassembleur.

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« Tout l’effort de la modernité avait consisté à substituer un lien politique unique à la diversité des liens sociaux et culturels » (Alain de Benoist).

La postmodernité politique, période dont nous vivons les prémisses, nous invite à voir que ce lien politique unique se délite au profit d’une résurgence des liens sociaux et culturels.

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Maudire les conséquences dont on chérit les causes. Cet adage de Bossuet pourrait s’appliquer à la majorité des commentateurs de l’actualité, qui ne cessent de constater le malaise et le profond désarroi de la France, mais qui sont incapables de sortir du cadre qui les provoque.

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Le vrai changement consiste pour la France à s’adapter au monde qui change.

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La France a-t-elle encore assez confiance en elle pour se sortir de la tutelle jacobine ?

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Peut-on à la fois être souverainiste, c’est-à-dire refuser la constitution d’une Europe politique, et déplorer les effets dévastateurs de la mondialisation et de la logique du capital ?

En d’autres termes, peut-on refuser l’Europe et se lamenter des effets négatifs d’une mondialisation qui n’adviennent que par l’absence d’une politique fédérale ?

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Pris en tenaille entre le haut (mondialisation des problèmes, émergence d’acteurs globaux comme les multinationales) et le bas (besoin de démocratie locale, concurrence entre les territoires), le pouvoir de l’Etat-Nation est voué à se réduire comme peau de chagrin. Seule l’Europe, seule une véritable fédération européenne, peut endiguer la marchandisation du monde et le déploiement unilatéral de l’idéologie ultralibérale américaine. Seule l’Europe véritablement constituée peut se porter garante d’un monde pluriel.

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La France est-elle capable de devenir fédérale ? Cela signifierait que le peuple soit capable de se réapproprier son destin, qu’il a laissé depuis 30 ans à des dirigeants qu’il a élus, mais qui ont déçu. Cependant le problème ne réside pas dans les personnes, mais dans les institutions. Le prochain grand dirigeant français sera celui qui aura compris qu’il faut que les français se réapproprient leur destin. Mais en ont-ils envie ?

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La France, une car unique, est une fiction qui ne marche plus. Le modèle républicain n’assimile plus : toutes ses institutions entrent en crise les unes après les autres.

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La France ne disparaîtra jamais. Ceux qui poussent des cris d’orfraie à l’évocation de l’effondrement de la France éternelle au contact du fédéralisme restent enfermés dans une nostalgie d’un passé idéalisé, sans voir que le monde bouge, et que la cause de la souffrance de la France réside dans son immobilisme, dans son incapacité à accepter le changement.

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La France n’est pas son Etat jacobin. Elle est avant tout une mosaïque de peuples ayant appris à vivre ensemble. Elle est par nature diverse, plurielle. Elle est plusieurs identités régionales fortes. Elle est un pays à la géographie complexe. Elle est une confluence de peuples.

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Qui peut croire encore en un parti politique qui rassemblerait les français, à l’heure où le lien politique unique rattachant les français à l’Etat se délite inéluctablement ? La cause n’est pas à chercher du côté des hommes ou des partis politiques, mais dans des institutions qui ne fonctionnent plus. Les français ne doivent plus se reposer sur leurs hommes politiques, mais doivent se réapproprier le politique.

Du jacobinisme au principe de subsidiarité

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Le jacobinisme est la centralisation à l’extrême du pouvoir. La France est l’exemple le plus patent d’un pays où le pouvoir central a toujours été très fort. Historiquement, cette prédominance du pouvoir central s’explique par l’extrême fragilité des débuts de la monarchie qui a du s’imposer aux puissantes féodalités parfois félonnes pour les soumettre à l’intérêt général du pays. Philippe le Bel, Louis XI puis Richelieu et enfin Louis XIV ont incarné avec force l’Etat, garant de l’intérêt général face aux intérêts particuliers régionaux. Puis la Révolution et les jacobins, loin d’être révolutionnaires sur le plan administratif, ont parachevé cette œuvre. Dans un monde dont l’Histoire était celle des Nations, qui, rappelons la définition de Régis Debray, étaient des « des frontières, un peuple et une transcendance », l’Etat centralisateur a joué un grand rôle d’unification pour le pays.

Mais aujourd’hui, quand les frontières n’en sont plus, faisant disparaître du même coup l’homogénéité des peuples, et que la transcendance a disparu, quel rôle l’Etat peut-il jouer ? La centralisation a-t-elle encore un sens ?

Il n’est pas besoin de démontrer que la centralisation s’accompagne d’un déficit démocratique. Quand les décisions viennent du haut et se propagent vers le bas, le peuple a le sentiment de ne pas être consulté. Ses représentants, loin d’incarner la volonté générale, ne sont en fait que les délégués de représentés qui ne se sentent pas écoutés. Quand Sarkozy fait ratifier le Traité de Lisbonne par les députés alors que le projet de Constitution européenne avait été rejeté deux ans plus tôt par les français, quand François Hollande refuse de donner la parole aux français sur un sujet aussi crucial que le mariage pour tous, la décision politique est confisquée par un système qui s’auto-entretient en rejetant au ban toute politique alternative. Le système politique actuel ne supporte plus de contradictions et la démocratie s’en trouve par conséquent fortement affaiblie.

Toutes les mesures de décentralisation ne changeront rien. Car l’idée reste la même : la décision centrale est déléguée à une autorité régionale. Le centre se désiste de certaines compétences mais la décision vient toujours du haut et l’initiative ne vient jamais d’en bas.

Pour faire revivre la démocratie, il faut faire partir la décision du bas et la faire remonter vers le haut : c’est le principe de subsidiarité. La décision se prend à l’échelon le plus petit mais est transmise à l’échelon supérieur quand le problème dépasse les compétences de l’échelon inférieur. Ainsi la décision remonte progressivement jusqu’à l’échelon le plus haut. C’est le principe qui est au cœur du fédéralisme. Et c’est ce que l’Europe doit mettre en place, si elle veut être une véritable fédération, .

Or nous constatons aujourd’hui que l’Europe se construit sur un principe jacobin, dans un déni total de démocratie dans la mesure où les directives qui orientent la majorité des décisions des Etats membres sont prises par des personnes qui ne sont pas responsables politiquement.

Mais l’Europe, construction qui se veut supranationale, ne pourra se construire qu’avec les peuples, jamais sans. Elle doit intéresser les peuples si elle veut être pérenne. Alors que le désir de se sentir européen est fort, les peuples buttent face à un système technocratique qu’ils voient comme le responsable de tous leurs maux. C’est à l’Europe de mettre en place un véritable fédéralisme qui seul peut porter une vraie démocratie, et non de se construire selon un principe jacobin, froid, distant et arrogant.

La France, elle, devra choisir : rester dans un système jacobin où l’Etat, loin d’incarner purement l’intérêt général, est plutôt l’otage de sa bureaucratie, ou accepter d’évoluer vers un modèle plus démocratique, a-centralisé, qui n’est pas au cœur de sa tradition historique et requiert une autre manière de penser.