Marcher

Image

Marcher.

Faire un pas. Lancer sa jambe dans le vide. Quitter le sol pour le retrouver quelques décimètres plus loin.

Marcher, c’est ne jamais être à l’équilibre, et pourtant retomber sur ses pieds.

Mais sommes-nous faits pour être immobiles ?

Rester dans la même position plus d’une heure est impossible : les muscles, puis le moral, flanchent. Nous ne sommes pas à l’équilibre quand nous sommes immobiles. Nous sommes instables, tendus, inconfortables.

Nous sommes plus à l’aise en mouvement, en marchant, même si nous risquons la chute à chaque instant.

Paradoxalement, nous trouvons notre équilibre en le fuyant. Nous esquivons la chute en la bravant, en allant au devant d’elle, car nous savons que l’attendre revient à la provoquer inéluctablement.

Mais si nous n’avons pas le choix de marcher, nous avons notre démarche, notre saut, notre style, notre sillon que nous traçons chaque jour, continuellement.

Dedans, sans dehors

Image

Nous vivons à une époque où le monde, malgré de fortes tensions, prend conscience de son unité. Nous le voyons dans l’émergence de problèmes globaux, qui demandent des réponses globales et des actions coordonnées des Nations, que ce soit dans le domaine de la sécurité, de l’écologie ou de la finance. Mais au moment où le monde prend conscience de son unité, il se clôt sur lui-même. Il n’a plus de dehors : les arrière-mondes, l’au-delà, la transcendance ont disparu. Dès lors, d’où peut advenir le sens ?

Il y a fort longtemps, les dieux païens cimentaient la vie des sociétés pré-monothéistes. Pendant des siècles, les hommes ont vécu au rythme des âges et des saisons en adorant leurs dieux, qu’ils chérissaient et honoraient à l’occasion de leurs multiples rites.

Puis les monothéismes se sont imposés. Au départ une simple secte d’Afrique du Nord, le christianisme s’est diffusé en Europe en reprenant à son compte quelques rites païens pour mieux pénétrer les sociétés. A la conception cyclique de l’histoire des sociétés païennes (le déclin et le progrès n’étaient considérés que comme les phases d’un cycle), il en oppose une conception linéaire : l’homme est sur Terre pour réaliser le salut de son âme qui trouvera le repos éternel au Paradis. Profitant de la chute de l’Empire Romain qui a démembré le pouvoir central et provoqué la résurgence de multiples féodalités, le christianisme a étendu petit à petit son emprise sur le pouvoir temporel en Europe, et se trouve au faîte de sa puissance au 15ème siècle.

A partir du 16ème siècle, nous assistons à la fin de l’hégémonie de l’Eglise de Rome sur le plan temporel : des Etats centraux, forts, commencent à se former au détriment des féodalités qui, divisées, avaient laissé le champ libre à l’Eglise pour unir les forces et de diriger les consciences. Les nations prennent conscience d’elles-mêmes. Chaque individu est prêt au sacrifice de sa vie et de celle de ses enfants pour défendre une identité, une cause qu’il croit juste.

Nous assistons alors à un glissement du sens du religieux vers le politique : le christianisme décroit à mesure que la croyance en la Nation se répand. Dès le 19ème siècle, différentes théories nationalistes se diffusent en même temps que les guerres se multiplient. Le nationalisme culmine au 20ème siècle et provoque deux guerres mondiales : la Nation, en tant que transcendance collective, a vécu.

Ainsi aujourd’hui, de même que l’Eglise a progressivement cessé d’organiser et de gouverner la vie collective, de même la politique, en tant que transcendance collective, se fane. Les nations n’ont plus réellement de frontières et les Etats n’ont plus les moyens de résoudre seuls les problèmes qui se posent d’emblée comme mondiaux. La globalisation économique refaçonne des pans entiers de territoires sans que l’Etat ne puisse réellement s’opposer au processus. La politique est devenue la technocratie que Saint-Simon appelait de ses vœux et ne transcende plus, puisqu’elle n’a plus prise sur les vies.

Bien sûr, la politique ne mourra jamais, au sens où elle est ce qui lie les hommes entre eux et organise leurs rapports et leurs relations. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura de la politique. Mais sa forme actuelle se flétrit. Les partis ne fédèrent plus, ne créent plus de lien social. Au sortir de la seconde guerre mondiale, être affilié à un parti révélait une identité immédiate. L’adhérent se reconnaissait pleinement dans son parti où il défendait ses plus intimes convictions. Qui peut dire aujourd’hui quelles sont les différences de fond entre les membres du PS et ceux de l’UMP ? Les partis se sont mués en machines électorales obnubilées par la présidentielle et les quelques élections nationales dont dépendent leur survie. Il en résulte un mécontentement de plus en plus élevé (qui peut croire aujourd’hui que Mendès France avait 95% d’opinions favorables ?) mais surtout un désintérêt croissant des français qui se manifeste dans leur abstention.

Parallèlement à cette perte de contrôle, de prise, d’enracinement du politique, nous assistons à l’unification du monde par l’économie et la technologie. La révolution des NTIC et la pénétration de l’économie dans tous les champs de la vie (l’éducation, la culture) constituent les plus grands bouleversements qui soient arrivés dans la vie des hommes récemment. Le monde s’unifie via les moyens de communication qui suppriment les distances mais également par l’abolition des frontières et par un phénomène de migrations qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Les différents endroits du globe sont désormais tous connectés entre eux et une communication s’établit.

Mais si la révolution des NTIC, accompagnée de la mondialisation économique qui suppose les migrations humaines, nous fait comprendre que nous vivons dans le même monde, soumis aux mêmes règles, elle ne donne pas de sens pour autant. Neutre, elle n’est porteuse d’aucune transcendance, d’aucun sens. Le monde en s’unissant se clôt sur lui-même et ferme la porte à un dehors.

Au temps du paganisme et du christianisme, les dieux et le Dieu irriguaient au quotidien les vies, singulière et collective. Il y avait le monde et son au-delà, l’ici-bas et le ciel.

Puis la Nation, « un peuple, des frontières et une transcendance » (Debray), a ensuite donné sens à la vie collective. Le dehors était alors l’extérieur qui se distinguait de l’intérieur, compris dans les frontières. Tout nationalisme, qu’il soit porteur d’idées universelles ou non, ne se définit que par un dehors, par un extérieur ou par un ennemi.

A l’heure où les frontières n’en sont plus, il n’y a plus d’extérieur. La politique nationale telle que nous l’entendons n’a plus d’objet, plus d’ennemi et par conséquent ne peut plus fédérer car elle n’a plus de raison d’être.

Dès lors, d’où peut advenir le sens ?

Il ne sera ni messianique, ni religieux, ni politique. Dans un monde clos, intérieur sans extérieur, dedans sans dehors, le sens n’adviendra ni d’un Dieu ni de la société, mais naîtra de la générosité d’un geste, de la gratuité d’une action, de la pureté d’un don.

Où se loge le sacré ?

Image

Où se loge le sacré ?

Quelle est la cause qui nous rassemble et nous pousse à sortir de nous même, à dépasser notre intérêt personnel, à surmonter notre égoïsme et le calcul quotidien ?

Quelle est la question politique fondamentale, celle qui englobe nos existences singulières, et qui appelle une communion de forces ?

Ces questions, nous sommes beaucoup à nous les poser, nous qui recherchons un sens, une direction, à une époque où se côtoient l’individualisme le plus ancré et la dictature du court-termisme…

Mais rien ne sert de critiquer l’individualiste résigné si c’est pour lui opposer une multiplicité de combats, qui sont certes dignes d’un engagement, mais ne le touchent pas.

Rien ne sert d’exhorter les consciences à s’unir dans un vaste projet si ces dernières ne se sentent pas concernées par l’irruption soudaine d’une nouvelle transcendance.

Rien ne sert de critiquer l’autre si c’est pour lui imposer ma cause.

La crise du politique, actuellement, est due à un renversement des valeurs. La vie publique n’est plus constitutive de chaque vie privée, mais chaque vie privée devient constitutive de la vie publique. La vie publique n’est plus ce qui donne forme à mon existence, mais c’est mon existence et mon engagement qui donnent forme à la vie publique.

Le temps des grandes causes (Dieu, la Nation, la Révolution) est derrière nous.

Les guerres de religion au XVIème siècle ont fait des centaines de milliers de morts au nom de la Cause, au nom de Dieu, au nom d’une conception de Dieu. Les massacres de la Saint-Barthélémy par la Ligue ont répondu aux provocations et aux massacres luthériens et calvinistes. Les jésuites et les jansénistes se sont ensuite affrontés très violemment pour imposer leurs convictions et leurs conceptions de l’Unique. Dieu, à cette époque, in-formait la société et transcendait chaque existence singulière. D’où de terribles affrontements entre des hommes dont la vie, dont l’existence même, dépendait de Dieu.

Puis les hommes se sont battus contre Dieu, contre l’Eglise, contre le primat du spirituel sur le temporel. Ils se sont battus pour la République, pour la Nation, pour l’imposition d’une société laïque qui rejette dans le privé les croyances religieuses. La nouvelle croyance, c’était la Nation, cette communauté, ce territoire, cette langue qui nous constituait tous et sans qui nous ne serions pas ce que nous sommes. La Nation, c’était la seconde mère, celle à qui nous devions tous notre existence, envers qui nous avions une dette éternelle. Les guerres du XXème siècle ont provoqué les pires massacres de l’humanité au nom de la Nation, au nom d’une conception de la Nation, au nom toujours d’une identité à défendre.

La Nation affaiblie, l’organisme est atteint. L’ordre national voit ses principes de plus en plus contestés par des hommes qui ne voient dans la Nation qu’une conception abstraite légitimant l’exploitation. Ces hommes là se battent pour la Révolution, pour la conflagration de l’ordre social existant, pour imposer un monde gouverné par le peuple, par le prolétariat. Ce combat là n’a pas de frontières et des mouvements naissent aux quatre coins du monde qui appellent leurs frères d’armes à se soulever contre un ennemi commun, le système capitaliste, qui entretient l’exploitation de l’homme par l’homme. En Russie, à Cuba, en France, dans tous les pays des forces se mobilisent pour tenter d’abattre les cloisons et ériger un nouveau monde, où régnerait l’égalité entre les hommes. A l’hymne national succède l’Internationale. Mais au nom de l’égalité entre les hommes se commettent les pires massacres et siègent les plus sanglantes dictatures.

Dieu, la Nation, la Révolution ont été les trois grandes causes pour lesquelles les hommes se sont battus.

Aujourd’hui, plus personne ne mourrait pour Dieu, à part quelques fanatiques. La majorité des gens sont patriotes, sans cependant être prêts à donner la vie de leur fils à la Patrie. Quelques uns sont révolutionnaires, mais désirent une révolution dans les urnes.

Le temps des grandes causes, de la croyance en une transcendance est terminé. Sans être indifférents à ce qui nous entoure, nous ne sommes plus prêts à faire le sacrifice de nos vies.

Mais sommes-nous pour autant voués à ne vivre que pour nous-mêmes ?

Posons nous donc la question : qu’est-ce qui nous mobilise ? Qu’est-ce qui nous touche et nous émeut au plus profond de nous-mêmes pour que nous dépassions le stade de notre existence individuelle ?

La question politique ne peut plus se penser autrement. C’est par un instinct de survie, c’est par ce qui nous touche au plus profond de nous même que nous en sortirons. C’est par la volonté de léguer à nos enfants, à notre famille, à nos descendants un monde meilleur, et par la prise de conscience de la fragilité de ce monde, que nous agirons et que nous nous donnerons, car l’existence de nos proches et des générations futures est en jeu.

Le sacré se loge en nous. A nous de le reconnaître et de nous battre pour ce qui nous apparaît digne d’être sauvé, d’être perfectible, d’être conquis.

La France en deuil national

Image

« Kojève écrivait en 1945 : «L’idéal politique “officiel” de la France et des Français est aujourd’hui encore celui de l’État-nation, de la “République une et indivisible”. D’autre part, dans les profondeurs de son âme, le pays se rend compte de l’insuffisance de cet idéal, de l’anachronisme politique de l’idée strictement “nationale”. Certes, ce sentiment n’a pas encore atteint le niveau d’une idée claire et distincte : le pays ne peut pas, et ne veut pas encore le formuler ouvertement. D’ailleurs, en raison même de l’éclat hors pair de son passé national, il est particulièrement difficile pour la France de reconnaître clairement et d’accepter franchement le fait de la fin de la période “nationale” de l’Histoire et d’en tirer toutes les conséquences. Il est dur pour un pays qui a créé de toutes pièces l’armature idéologique du nationalisme et qui l’a exportée dans le monde entier, de reconnaître qu’il ne s’agit là désormais que d’une pièce à classer dans les archives historiques.»

La question de l’État-nation et de son deuil forme le coeur de ce qu’il faut bien appeler, depuis plus d’un demi-siècle, le malaise français. On nomme poliment «alternance» cet atermoiement tétanisé, cette façon de passer pendulairement de gauche à droite, puis de droite à gauche comme la phase maniaque suit la phase dépressive et en prépare une autre, comme cohabitent en France la plus oratoire critique de l’individualisme et le cynisme le plus farouche, la plus grande générosité et la hantise des foules. Depuis 1945, ce malaise qui n’a eu l’air de se dissiper qu’à la faveur de mai 68 et de sa ferveur insurrectionnelle, n’a cessé de s’approfondir. L’ère des États, des nations et des républiques se referme; le pays qui leur a sacrifié tout ce qu’il contenait de vivace reste abasourdi. À la déflagration qu’a causée la simple phrase de Jospin « l’État ne peut pas tout », on devine celle que produira tôt ou tard la révélation qu’il ne peut plus rien. Ce sentiment d’avoir été floué ne cesse de grandir et de se gangrener. Il fonde la rage latente qui monte à tout propos. Le deuil qui n’a pas été fait de l’ère des nations est la clef de l’anachronisme français, et des possibilités révolutionnaires qu’il tient en réserve. »

L’Insurrection qui vient (2007), Septième Cercle : « Ici on construit un espace civilisé »

Le Moi entre revendication et fissure

Image

« «I AM WHAT I AM.» C’est la dernière offrande du marketing au monde, le stade ultime de l’évolution publicitaire, en avant, tellement en avant de toutes les exhortations à être différent, à être soi-même et à boire Pepsi. Des décennies de concepts pour en arriver là, à la pure tautologie. JE = JE. Il court sur un tapis roulant devant le miroir de son club de gym. Elle revient du boulot au volant de sa Smart. Vont-ils se rencontrer ?

« JE SUIS CE QUE JE SUIS. » Mon corps m’appartient. Je suis moi, toi t’es toi, et ça va mal. Personnalisation de masse. Individualisation de toutes les conditions – de vie, de travail, de malheur. Schizophrénie diffuse. Dépression rampante. Atomisation en fines particules paranoïaques. Hystérisation du contact. Plus je veux être Moi, plus j’ai le sentiment d’un vide. Plus je m’exprime, plus je me taris. Plus je me cours après, plus je suis fatiguée. Je tiens, tu tiens, nous tenons notre Moi comme un guichet fastidieux. Nous sommes devenus les représentants de nous-mêmes – cet étrange commerce, les garants d’une personnalisation qui a tout l’air, à la fin, d’une amputation.

En attendant, je gère. La quête de soi, mon blog, mon appart, les dernières conneries à la mode, les histoires de couple, de cul… ce qu’il faut de prothèses pour faire tenir un Moi ! Si « la société» n’était pas devenue cette abstraction définitive, elle désignerait l’ensemble des béquilles existentielles que l’on me tend pour me permettre de me traîner encore, l’ensemble des dépendances que j’ai contractées pour prix de mon identité. Le handicapé est le modèle de la citoyenneté qui vient. Ce n’est pas sans prémonition que les associations qui l’exploitent revendiquent à présent pour lui le «revenu d’existence ».

L’injonction, partout, à « être quelqu’un » entretient l’état pathologique qui rend cette société nécessaire. L’injonction à être fort produit la faiblesse par quoi elle se maintient, à tel point que tout semble prendre un aspect thérapeutique, même travailler, même aimer. Tous les « ça va ? » qui s’échangent en une journée font songer à autant de prises de température que s’administrent les uns aux autres une société de patients. La sociabilité est maintenant faite de mille petites niches, de mille petits refuges où l’on se tient chaud. Où c’est toujours mieux que le grand froid dehors. Où tout est faux, car tout n’est que prétexte à se réchauffer. Où rien ne peut advenir parce que l’on y est sourdement occupé à grelotter ensemble. Cette société ne tiendra bientôt plus que par la tension de tous les atomes sociaux vers une illusoire guérison. C’est une centrale qui tire son turbinage d’une gigantesque retenue de larmes toujours au bord de se déverser.

«I AM WHAT I AM.» Jamais domination n’avait trouvé mot d’ordre plus insoupçonnable. Le maintien du Moi dans un état de demi-délabrement permanent, dans une demi-défaillance chronique est le secret le mieux gardé de l’ordre des choses actuel. Le Moi faible, déprimé, autocritique, virtuel est par essence ce sujet indéfiniment adaptable que requiert une production fondée sur l’innovation, l’obsolescence accélérée des technologies, le bouleversement constant des normes sociales, la flexibilité généralisée. Il est à la fois le consommateur le plus vorace et, paradoxalement, le Moi le plus productif, celui qui se jettera avec le plus d’énergie et d’avidité sur le moindre projet, pour revenir plus tard à son état larvaire d’origine.

«CE QUE JE SUIS», alors ? Traversé depuis l’enfance de flux de lait, d’odeurs, d’histoires, de sons, d’affections, de comptines, de substances, de gestes, d’idées, d’impressions, de regards, de chants et de bouffe. Ce que je suis ? Lié de toutes parts à des lieux, des souffrances, des ancêtres, des amis, des amours, des événements, des langues, des souvenirs, à toutes sortes de choses qui, de toute évidence, ne sont pas moi. Tout ce qui m’attache au monde, tous les liens qui me constituent, toutes les forces qui me peuplent ne tissent pas une identité, comme on m’incite à la brandir, mais une existence, singulière, commune, vivante, et d’où émerge par endroits, par moments, cet être qui dit « je ».

Notre sentiment d’inconsistance n’est que l’effet de cette bête croyance dans la permanence du Moi, et du peu de soin que nous accordons à ce qui nous fait. Il y a un vertige à voir ainsi trôner sur un gratteciel de Shanghaï le «I AM WHAT I AM » de Reebok. L’Occident avance partout, comme son cheval de Troie favori, cette tuante antinomie entre le Moi et le monde, l’individu et le groupe, entre attachement et liberté. La liberté n’est pas le geste de se défaire de nos attachements, mais la capacité pratique à opérer sur eux, à s’y mouvoir, à les établir ou à les trancher. La famille n’existe comme famille, c’est-à-dire comme enfer, que pour celui qui a renoncé à en altérer les mécanismes débilitants, ou ne sait comment faire. La liberté de s’arracher a toujours été le fantôme de la liberté. On ne se débarrasse pas de ce qui nous entrave sans perdre dans le même temps ce sur quoi nos forces pourraient s’exercer.

« I AM WHAT I AM», donc, non un simple mensonge, une simple campagne de publicité, mais une campagne militaire, un cri de guerre dirigé contre tout ce qu’il y a entre les êtres, contre tout ce qui circule indistinctement, tout ce qui les lie invisiblement, tout ce qui fait obstacle à la parfaite désolation, contre tout ce qui fait que nous existons et que le monde n’a pas partout l’aspect d’une autoroute, d’un parc d’attraction ou d’une ville nouvelle : ennui pur, sans passion et bien ordonné, espace vide, glacé, où ne transitent plus que des corps immatriculés, des molécules automobiles et des marchandises idéales.

La France n’est pas la patrie des anxiolytiques, le paradis des antidépresseurs, la Mecque de la névrose sans être simultanément le champion européen de la productivité horaire. La maladie, la fatigue, la dépression, peuvent être prises comme les symptômes individuels de ce dont il faut guérir. Elles travaillent alors au maintien de l’ordre existant, à mon ajustement docile à des normes débiles, à la modernisation de mes béquilles. Elles recouvrent la sélection en moi des penchants opportuns, conformes, productifs, et de ceux dont il va falloir faire gentiment le deuil. « Il faut savoir changer, tu sais. » Mais, prises comme faits, mes défaillances peuvent aussi amener au démantèlement de l’hypothèse du Moi. Elles deviennent alors actes de résistance dans la guerre en cours. Elles deviennent rébellion et centre d’énergie contre tout ce qui conspire à nous normaliser, à nous amputer. Le Moi n’est pas ce qui chez nous est en crise, mais la forme que l’on cherche à nous imprimer. On veut faire de nous des Moi bien délimités, bien séparés, classables et recensables par qualités, bref: contrôlables, quand nous sommes créatures parmi les créatures, singularités parmi nos semblables, chair vivante tissant la chair du monde. Contrairement à ce que l’on nous répète depuis l’enfance, l’intelligence, ce n’est pas de savoir s’adapter – ou si c’est une intelligence, c’est celle des esclaves. Notre inadaptation, notre fatigue ne sont des problèmes que du point de vue de ce qui veut nous soumettre. Elles indiquent plutôt un point de départ, un point de jonction pour des complicités inédites. Elles font voir un paysage autrement plus délabré, mais infiniment plus partageable que toutes les fantasmagories que cette société entretient sur son compte.

Nous ne sommes pas déprimés, nous sommes en grève. Pour qui refuse de se gérer, la « dépression » n’est pas un état, mais un passage, un au revoir, un pas de côté vers une désaffiliation politique. À partir de là, il n’y a pas de conciliation autre que médicamenteuse, et policière. C’est bien pour cela que cette société ne craint pas d’imposer la Ritaline à ses enfants trop vivants, tresse à tout va des longes de dépendances pharmaceutiques et prétend détecter dès trois ans les «troubles du comportement ». Parce que c’est l’hypothèse du Moi qui partout se fissure. »

L’insurrection qui vient (2007), Premier cercle : « I AM WHAT I AM ».

Les Citations de Michel – Maurice Merleau-Ponty

Image

« Il y a dans la condition d’être conscient un perpétuel malaise. Au moment où je perçois une chose, j’éprouve qu’elle était déjà la avant moi, au-delà de mon champ de vision. Un horizon infini de choses à prendre entoure le petit nombre de celles que je peux prendre pour de bon. Un cri de locomotive dans la nuit, la salle de théâtre vide où je pénètre font apparaître, le temps d’un éclair, ces choses de toutes parts prêtes pour la perception, des spectacles donnés à personne, des ténèbres bourrées d’être.

Même les choses qui m’entourent me dépassent à condition que j’interrompe mon commerce habituel avec elles et que je les retrouve, en deçà du monde humain ou même vivant, sous leur aspect de choses naturelles. Un vieux veston posé sur une chaise dans le silence d’une maison de campagne, une fois la porte fermée sur les odeurs du maquis et les cris des oiseaux, si je le prends comme il se présente, ce sera déjà une énigme. Il est là, aveugle et borné, il ne sait pas qu’il y est, il se contente d’occuper ce morceau d’espace, mais il l’occupe comme jamais je ne pourrai occuper aucun lieu. Il ne fuit pas de tout côté comme une conscience, il demeure pesamment ce qu’il est, il est en soi. Chaque chose n’affirme son être qu’en me dépossédant du mien, et je sais toujours sourdement qu’il y a au monde autre chose que moi et mes spectacles. Mais d’ordinaire je ne retiens de ce savoir que ce qu’il faut pour me rassurer. Je remarque que la chose, après tout, a besoin de moi pour exister. Quand je découvre un paysage jusque-là caché par une colline, c’est alors seulement qu’il devient pleinement paysage et l’on ne peut pas concevoir ce que serait une chose sans l’imminence ou la possibilité de mon regard sur elle. Ce monde qui avait l’air d’être sans moi, de m’envelopper et de me dépasser, c’est moi qui le fais être. Je suis donc une conscience, une présence immédiate au monde, et il n’est rien qui puisse prétendre à être sans être pris de quelque façon dans le tissu de mon expérience. Je ne suis pas cette personne, ce visage, cet être fini, mais un pur témoin, sans lieu et sans âge, qui peut égaler en puissance l’infinité du monde.

C’est ainsi que l’on surmonte, où plutôt que l’on sublime, l’expérience de l’Autre. Tant qu’il ne s’agit que des choses, nous nous sauvons facilement de la transcendance. Celle d’autrui est plus résistante. Car si autrui existe, s’il est lui aussi une conscience, je dois consentir à n’être pour lui qu’un objet fini, déterminé, visible en un certain lieu du monde. S’il est conscience, il faut que je cesse de l’être. Or, comment pourrais-je oublier cette attestation intime de mon existence, ce contact avec moi, plus sûr qu’aucun témoignage extérieur et condition préalable pour tous ? Nous essayons donc de mettre en sommeil l’inquiétante existence d’autrui. »

Maurice Merleau-Ponty, Le roman de la métaphysique dans Sens et non sens, 1996.

Les Citations de Michel – Maurice Merleau-Ponty

Image

« Il est inutile de contester que la philosophie boîte. Elle habite l’histoire et la vie, mais elle voudrait  s’installer en leur centre, au point où elles sont avènement, sens naissant. Elle s’ennuie dans le constitué. Étant expression, elle ne s’accomplit qu’en renonçant à coïncider avec l’exprimé et en l’éloignant pour en voir le sens. Elle peut donc être tragique, puisqu’elle a son contraire en soi, elle n’est jamais une occupation sérieuse.

L’homme sérieux, s’il existe, est l’homme d’une seule chose à laquelle il dit oui. Les philosophes les plus résolus veulent toujours les contraires : réaliser, mais en détruisant, supprimer, mais en conservant. Ils ont toujours une arrière-pensée. Le philosophe donne à l’homme sérieux – à l’action, à la religion, aux passions – une attention peut-être plus aiguë que personne, mais c’est là justement qu’on sent qu’il n’en est pas. Ses propres actions sont des témoignages, elles ressemblent aux « actes significatifs » par lesquels les compagnons de Julien Sorel au séminaire chercheraient à se prouver leur piété. Spinoza écrit sur la porte des tyrans « ultimi barbarorum », Lagneau poursuit devant les instances universitaires la réhabilitation d’un candidat malheureux. Cela  fait, chacun rentre chez soi, et en voilà pour des années. Le philosophe de l’action est peut-être le plus éloigné de l’action : parler de l’action, même avec rigueur et profondeur, c’est déclarer qu’on ne veut pas agir, et Machiavel est tout le contraire d’un machiavélique : puisqu’il décrit les ruses du pouvoir, puisque, comme on l’a dit, il « vend la mèche ». Le  séducteur ou le  politique, qui vivent dans la dialectique et en ont le sens ou l’instinct, ne s’en servent que pour la cacher. C’est le philosophe qui explique que, dialectiquement, un opposant, dans des conditions données, devient l’équivalent d’un traître. Ce langage-là est juste le contraire de celui des pouvoirs ; les pouvoirs, eux, coupent les prémisses et disent plus brièvement : il n’y a là que des criminels. Les manichéens qui se heurtent dans l’action s’entendent mieux entre eux qu’avec  le philosophe : il y a entre eux complicité, chacun est la raison d’être de l’autre. Le philosophe est un étranger dans cette mêlée fraternelle. Même s’il n’a jamais trahi, on sent, à sa manière d’être fidèle, qu’il pourrait trahir, il ne prend pas part comme les autres, il manque à son assentiment quelque chose de massif et de charnel… Il n’est pas tout à fait un être réel.

Cette différence existe. Mais est-ce bien celle du philosophe et de l’homme ? C’est plutôt, dans l’homme même, la différence de celui qui comprend et de celui qui choisit, et  tout homme à cet égard est divisé comme  le  philosophe.  Il  y  a  beaucoup  de  convention  dans  le portrait de l’homme d’action que l’on oppose au philosophe : l’homme d’action n’est pas tout d’une pièce. La haine est une vertu de l’arrière. Obéir les yeux fermés est le commencement de la panique, et choisir contre ce que l’on comprend le commencement du scepticisme. Il faut être capable de prendre recul pour être capable d’un engagement vrai, qui est toujours aussi un engagement  dans  la  vérité. Le même auteur qui écrivit un jour que toute action est manichéenne, entré depuis plus avant dans l’action, répondait familièrement à un journaliste qui le lui rappelait : « Toute action est manichéenne, mais il ne faut en remettre. » Nul n’est manichéen devant  soi-même. C’est un air qu’ont les hommes d’action vus du dehors, et qu’ils gardent rarement dans leurs Mémoires. Si le philosophe laisse entendre dès maintenant quelque chose  de  ce  que  le  grand  homme  dit  à  part  soi,  il  sauve  la  vérité  pour tous, il la sauve même pour l’homme d’action, qui en a besoin, nul conducteur de peuples n’ayant jamais accepté de dire qu’il se désintéresse de la vérité. Plus tard, que dis-je, demain, l’homme d’action réhabilitera le philosophe. Quant aux hommes simplement hommes, qui ne sont pas des professionnels de l’action, ils sont encore bien plus loin de classer les autres en bons et en méchants, pourvu qu’ils parlent de ce qu’ils ont vu et qu’ils jugent de près, et on les trouve, quand on essaie, étonnamment sensibles à l’ironie philosophique, comme si leur silence et leur réserve se reconnaissaient en elle, parce que, pour une fois, la parole sert ici à délivrer.

La claudication du philosophe est sa vertu. L’ironie vraie n’est pas un alibi, c’est une tâche, et c’est le détachement qui lui assigne un certain genre d’action parmi les hommes. »

Maurice Merleau-Ponty, extrait de sa Leçon inaugurale au Collège de France (1953)