Etes-vous contradictoire ? (Jean-Paul Galibert sur le blog Philosophie de l’inexistence, 16 février 2014)

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« Il est comme une malédiction qui pèse sur la contradiction, car elle est par excellence ce qui est proscrit par la logique. Ce point est d’autant plus fâcheux que la contrariété est sans doute la chose du monde la mieux répandue. Comment comprendre que le réel ait le droit de se contredire, alors que la pensée se le voit refuser ? Comment penser que la contradiction soit la forme même de l’impossible, alors que la contrariété pourrait bien constituer une condition pour exister ?

Il est certes interdit de penser qu’un bleu n’est pas bleu. Et pourtant, le fameux bleu de Klein pourrait-il être ce qu’il est s’il n’était que bleu ?Car Klein n’a pas pu se contenter de prendre un des bleus existants, couramment et constamment disponibles dans le commerce. Il a bien fallu qu’il produise son propre bleu, pour que nous puissions si aisément le reconnaître entre tous. Il a donc du ajouter à un bleu de départ d’autres nuances de couleur, avec cette conséquence que c’est précisément par ce qui en lui n’est pas bleu que le bleu initial et commun est devenu le bleu de Klein.

C’est peut-être ce qui en vous n’est pas vous qui vous rend vous. La contradiction serait-elle votre identité? »

Jean-Paul Galibert, sur le blog Philosophie de l’inexistence, 16 février 2014

http://jeanpaulgalibert.wordpress.com

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Pour une résistance des existences : la REEXISTENCE , de Jean-Paul Galibert (2013)

« Sans les relier, étrangement, le numéro de juin de Philosophie  Magazine nous offre trois grandes leçons de résistance de l’existence. Trois lignes, trois signes, trois voix pour suggérer des milliers de voies, pour exister à nouveau.

Julien Assange vit confiné. Menacé d’arrestation, réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres, le fondateur de Wikileaks présente son nouveau projet : il ne s’agit plus de provoquer la transparence des Etats ou des entreprises, mais de crypter nos messages en sorte qu’ils ne puissent plus les lire, les ficher ou les transformer. Face aux sociétés privées qui surveillent et conservent tous nos messages à des fins de délation ou de profit, il s’agit d’obtenir l’inobservable, l’infalsifiable, une sorte d’indélébilité de la signature qui garantirait l’éternité du texte.

Liao Yiwu est un poète dissident Chinois. Il a imaginé et décrit Tien an men quelques jours avant le massacre. L’expérience de la prison lui révèle un monde qu’il découvre en sortant être le sien. Il prévoit l’effondrement de la Chine actuelle, minée par la corruption des dirigeants et des entrepreneurs, prêts à fuir le pays avec ses richesses.

Boltanski ne se lasse pas de refléter le monde. Joncher de vêtements le sol d’un musée, c’est offrir aux enfants un riant espace de jeux, provoquer chez les adultes un profond malaise, suggérer aux asiatiques quelque vide originel. Cet usage intempestif des objets quotidiens touche à l’éternité.

Trois existences en quelques pages, que seule relie leur irréductibilité : trois leçons de résistance de l’existence. En deçà des surveillances, par delà les répressions, au-delà des dépendances, elles tracent des voies pour cette existence irrépressible, insoumise et créatrice qu’il nous faut reconquérir et réinventer.

Résistance de l’existence : on sent l’idée qui point et cherche un mot : ce sera « réexistence ». Car résistance est un idéal du passé. Il suppose une occupation et vise une libération, mais il conduirait à une enquête sur les origines nazies de l’ordre actuel que bien peu sont prêts à regarder en face.

Qu’elle soit personnelle ou culturelle, toute existence aujourd’hui est fascinée, captée, menacée de disparaître. Les classes sociales se tendent en classes vitales : les personnes et les cultures doivent se vendre ou disparaître. Cessant d’être un fait, l’existence devient un projet quasiment utopique.

Face à tout cela, la réexistence n’est pas seulement une résistance de l’existence. Elle propose une alliance avec le réel, pour une réelle existence. Elle s’annonce comme une époque, aussi humaniste et baroque, aussi libre et inventive que la Renaissance. Car elle ne se contente pas de refonder la culture contre les arbitraires des commerces et pouvoirs en vigueur qui nous empêchent d’exister. Comme la Renaissance proposait de sortir de la mort, la réexistence propose d’en finir avec l’inexistence. »

Jean-Paul Galibert

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La Terreur de l’an 13

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Aujourd’hui nous assistons à un dialogue de sourds entre les apôtres du Bien et ceux qu’ils auto-définissent comme ses contempteurs, entre Thuriféraires du Progrès et Réactionnaires Dépassés.

Le bien et le mal sont comme l’avers et le revers d’une même médaille. Ils sont indissociables l’un de l’autre, ils se supposent l’un l’autre. En niant que le mal est tapi dans l’ombre du bien, en niant que le mal est le revers du bien, est lié au bien, suppose le bien, en séparant le Bien et le Mal, en les rendant indépendants, absolument opposés, dé-liés, sécables, on crée l’illusion d’un débat, d’une dialectique, d’une métaphysique.

Poser le Bien comme allant de soi et ne supposant ni ne supportant pas la contradiction, comme n’étant pas la résultante d’un compromis voire de compromissions ni l’aboutissement d’un dialogue, poser le Bien comme Absolu, c’est créer le Mal Absolu, l’irruption d’une contre-offensive qui, comme celle qu’elle veut combattre, ne souffre pas la contradiction.

Penser en ces termes, agir en ces termes, c’est nier la possibilité du dialogue, d’un terreau d’entente. C’est évacuer le monde commun, réel, partagé, déjà-là, qui suppose cet affrontement car il est le lieu du langage, de différentes visées, du dialogue et de la différence qu’il peut atténuer, résorber temporairement ou au contraire aviver, mais jamais éradiquer.

Cette métaphysique entre le Bien et le Mal, entre Progressistes et Réactionnaires, est condamnée à jouer éternellement de ses pseudos contradictions.

En réalité, cette métaphysique est créée artificiellement par les Progressistes pour se dédouaner du réel, de la contradiction. Les autoproclamés Progressistes créent de toute pièce un adversaire factice, un Absolu convenable, un Mal idéal pour leur permettre de légitimer leur action. En criminalisant leur adversaire, en ne lui donnant aucune légitimité de penser, en se drapant dans les Bonnes Intentions du Bien, du Progrès et de son déploiement inéluctable, en faisant comme s’il y avait une fatalité là où il n’y a que choix et visions idéologiques, en ignorant parfois, même souvent, qu’ils pensent et agissent selon une idéologie, ils créent un monde Totalitaire. Un monde sans contradiction. Un monde où la pensée elle-même peine à se formuler, tant la propagande est martelée dans toutes les têtes. Un monde qui n’existe pas.

Et pour créer ce monde, cette illusion de monde, ils créent une illusion de contradiction, un Mal qui n’existe pas, car exister c’est être lié, relié, pris dans la même étoffe que tous les hommes. C’est jouir, sentir, partager, viser un monde commun. C’est penser différemment mais penser la même chose, le même monde, le même réel. Exister, c’est être relatif à. Ils créent un Mal qui n’existe pas car il est Absolu, sans lien, sans visée. Un mal composé d’Absolus : « Réactionnaires », « Homophobes », « Machistes », « Egalitophobes », termes Absolument Négatifs qui ne renvoient à rien, qu’ils ne relient à rien de concret, de tangible, de réel.

Alors qu’eux sont pour le Progrès, l’Homophilie, l’Egalité. Ils pensent en termes Absolument Positifs, en termes qui ne souffrent aucune négativité et criminalisent ceux qui émettent des nuances et essaient de leur faire comprendre qu’ils s’agit là d’une pensée totalitaire. Car il s’agit de la mort du langage, de la mort des mots qui se vident de leur contenu, perdent leur référent et se délestent de leur qualité de signe. Le Réel et l’Idée ne sont plus reliés, ne se répondent plus : la confusion intellectuelle est totale.

C’est voulu. Le matraquage incessant de mots qui ne sont plus reliés à rien, qui sont des Absolus lancés comme des évidences ou des anathèmes sont faits pour brouiller la pensée et éradiquer la contradiction, pour rendre la pensée inopérante à penser, à dire Non. Pour imposer un Égalitarisme qui n’est qu’un relativisme de la plus basse espèce. Pour déliter les liens et ne penser qu’en terme d’Individu : abstraction, Absolu par excellence.

Opposons-nous. Délivrons la pensée tenaillée entre leurs Absolus qui ne se répondent que selon une illusion de dialogue. Démystifions leur mystification perpétuelle et ayons la fierté d’apparaître à leurs yeux Réactionnaires, Homophobes ou Egalitophobes.

Opposons-nous, mais ne rentrons pas pieds joints dans la pseudo dialectique créée de toutes parts par ceux qui prétendent nous enrôler dans le Bien. Résistons à ce tour de force sans accepter les règles de leur jeu, qui sont vouées à les légitimer. Contentons nous de déconstruire pas à pas, de dévoiler petit à petit leur immense escroquerie, et répondons à leurs fulminantes anathèmes et grossiers amalgames par une fin de non recevoir. Car ces Absolutistes ont paradoxalement besoin de nous et sont liés à notre Refus, à notre Caricature de Refus.

L’existence est-elle un sentier, au bord de l’infini ?, de Jean-Paul Galibert (2013)

Cézanne - Maisons au bord d'une route

Pourquoi y a-t-il toujours quelqu’un face à la mer ? Pourquoi partout ces chemins, ces jetées, ces digues, où les passants se croisent et longent, ou se contentent de s’asseoir ? Pourquoi tant de ferveur pour ces passages au bord de l’eau ?

C’est un appel de l’infini, sans doute, mais qui se contente du bord et de sa douce protection. Car le bord est plein de tact : il nous dispense la vue en nous dispensant de tout départ. La tempête elle-même se fait bonheur. Il offre les infinis comme un spectacle sans autre danger qu’imaginaire. On peut choisir le bord pour exister, car il est le plus sûr des infinis, le seul que nous sentons capable de survivre à tous les autres, comme un pur tracé qui nous exempterait de tout le reste.

Tout l’art du bord est d’être une extrémité qui s’exempte des deux mondes qu’il sépare. Le bord de l’eau n’est ni tout à fait la terre, ni tout à fait la mer. Il est le lieu par excellence du passant, ou mieux du promeneur : celui qui a compris que l’existence est un jeu, un pas de deux, un art de ne croire ni au monde ni à soi.

Exister : la tache est vaine, et proprement sans lieu, à moins de se faire passage, comme un flâneur sur une grève. Passons, soyons le temps au bord de l’eau, la trajectoire plus que lente, puissante, qui met tout en trajectoire. Soyons ce lent passé du temps, qui scinde les espaces. L’homme est le seul vivant capable de promenade, de figurer, sans intérêt, comme un temps pur. Soyons ce temps qui inspire tout autant qu’il expire. Suivons la sente qui s’absente de toutes les absences.

Il suffirait pour exister de longer l’illusion d’exister, devenir un passant, et c’est tout l’art de celui qui borde la mer. Il ne s’endort ni sur la terre ni dans la mer. Il veille. Il borde sans choisir, il longe l’un comme l’autre des infinis. En cela, nul départ : il est au fond très bien sur la grande route humaine, celle qui ne mène nulle part. Le bord des infinis est la route qui les longe tous et permet de profiter de chacun comme un spectacle tactile et absent, à la fois immédiatement proche, à même ma peau, et aussi délicieusement lointain que tout inaccessible. Nous ne sommes pas plus faits pour vivre dans le fini que dans l’infini. Peut-être la vie humaine n’est-elle possible qu’au bord de l’infini.

A nous d’être lisière, animal des limites, amateur des confins. Saurons-nous habiter la peau des choses, la lumière des objets, la silhouette des trajectoires ? Nos caresses n’épousent déjà que la surface des corps. Nous serions des êtres sans épaisseur, des lisières, des liserés, des liserons. Nous serions des fils, des orées, des pistes. Soyons têtus, soyons ténus. Rien n’est plus fin, peut-être, que le sentier de l’existence.

Assommons les pauvres !, de Charles Baudelaire (1864)

Le mendiant d'Ulysse se battant avec le mendiant Iros

Pendant quinze jours je m’étais confiné dans ma chambre, et je m’étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans); je veux parler des livres où il est traité de l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures.

J’avais donc digéré, – avalé, veux-je dire, toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, – de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. – On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité. 

Il m’avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d’une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j’avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n’était que l’idée d’une idée, quelque chose d’infiniment vague. 

Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants. 

Comme j’allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l’esprit remuait la matière, et si l’oeil d’un magnétiseur faisait mûrir les raisins. 

En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n’aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n’aurais-je pas l’honneur, comme Socrate, d’obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien avisé Baillarger? 

Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d’action, un Démon de combat. 

Or, sa voix me chuchotait ceci: « Celui-là seul est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir. » 

Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un oeil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d’une main par le collet de son habit, de l’autre, je l’empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j’avais préalablement inspecté les environs d’un coup d’oeil, et que j’avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police. 

Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d’une grosse branche d’arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefteack. 

Tout à coup, – ô miracle! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie! – je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d’arbre me battit dru comme plâtre. – Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l’orgueil et la vie. 

Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d’un sophiste du Portique, je lui dis: « Monsieur, vous êtes mon égal! veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu’il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l’aumône, la théorie que j’ai eu la douleur d’essayer sur votre dos. » 

Il m’a bien juré qu’il avait compris ma théorie, et qu’il obéirait à mes conseils.

Le rameau de Marc Aurèle

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« Un rameau qui est détaché du rameau voisin ne peut pas ne pas être détaché de l’arbre tout entier. Tel est l’homme qui, en se séparant d’un seul autre homme, s’est détaché en même temps de la communauté entière.

C’est une main étrangère qui coupe la branche, tandis que c’est l’homme qui se sépare lui-même de son prochain, qu’il déteste et qu’il fuit, sans se douter que, du même coup, il se retranche lui-même de toute la cité.

Cependant Zeus, qui a constitué l’association des hommes entre eux, nous a octroyé ce précieux don, à savoir que nous pouvons nous rattacher de nouveau à notre voisin et redevenir encore une partie intégrante de l’ensemble. Mais, si cette séparation se répète souvent, elle rend, pour le membre qui s’était isolé, la réunion plus difficile, ainsi que la réconciliation.

Le rameau qui, dès l’origine, a grandi avec le reste de l’arbre, et qui a toujours reçu la même sève, ne ressemble en rien à celui qui, après un premier retranchement, a été regreffé dans le tronc, et c’est là ce que les jardiniers savent bien.

On est donc tenus de pousser tous ensemble, si ce n’est de penser tous de la même façon.»

Marc Aurèle, Pensées, XI.8.