Henri Guillemin

guillemin

Ci-dessous un lien vers un texte écrit et lu par Henri Guillemin, historien français célèbre pour ses conférences données à la télévision suisse des années 60 aux années 80. Intitulé Ma conviction profonde, ce texte d’une rare clarté et d’une profonde sincérité révèle l’homme Guillemin, son rapport à la transcendance, sa conception de Dieu : http://www.youtube.com/watch?v=VMblvGKDAIE

Dans deux autres vidéos visibles sur Youtube et dont les liens sont ci-après, il se livre avec une franchise totale aux journalistes qui l’interrogent. Il en ressort une force, un feu, un chemin à suivre :

– Confidences d’Henri Guillemin : http://www.youtube.com/watch?v=twYsGkQrq-k ;

– Henri Guillemin Intime : http://www.youtube.com/watch?v=hP-FxPeOjGw

La quasi-totalité des conférences télévisuelles qu’il a données sont accessibles sur Youtube. Elles couvrent diverses périodes de l’Histoire de France (la Révolution française, la Commune, l’avant 1914, le Pétainisme, l’après 1945) et s’arrêtent sur les principaux personnages de l’histoire et de la littérature française, dont l’action/oeuvre et la vie sont auscultées afin de tenter de dégager une certaine unité, une certaine vérité.

L’Homme pressé, de Paul Morand (1941)

Image

Pierre Nioxe est un antiquaire de 35 ans qui ne cesse de courir. Il ne s’arrête jamais de peur d’être immobile. Pour Pierre, le repos, c’est la mort. L’homme pressé, comme son nom l’indique, est un roman sur le temps. Le temps qui passe et fuit, ce fleuve qui s’écoule et que Pierre tente de remonter. Tel un nageur qui essaie de vaincre le courant, Pierre s’essouffle vainement et entraîne avec lui tous ceux qui le côtoient. Pour un temps. Car ils finissent tous par se laisser porter. Et Pierre, petit à petit, se retrouve seul dans une course que ni l’amitié ni l’amour ne réussissent à arrêter.

Ecrit en 1941 par le futur académicien Paul Morand, L’Homme pressé est un roman qui évoque avec plein d’humour et dans une langue très riche un sujet éternel : le temps. Tout au long du livre, Morand joue savamment d’un malicieux paradoxe : la course contre le temps d’un antiquaire.

La figure de l’antiquaire, d’ordinaire amateur du temps long, intériorisé, se trouve transfigurée en la personne de Pierre Nioxe, sprinteur de premier ordre. Pierre n’a aucune profondeur. Il glisse sur les choses, qui n’ont aucune aspérité pour lui, aucune prise, qui n’existent pas. Spécialisé dans la Haute époque, il ne révèle aucune émotion particulière pour les chefs d’œuvres qui ont survécu aux siècles. S’il les aime et les apprécie, c’est en tant qu’objets rares, pièces de collection. Amateur d’art au jugement prononcé, il semble cependant n’avoir aucune poésie des choses. Jamais il n’est arrêté par la beauté soudaine d’un objet, d’un paysage, dont le pouvoir est de suspendre le temps. Jamais il ne flotte ni ne s’oublie, toujours il se projette et anticipe.

A l’inverse, la famille Boisrosé, à qui Pierre a racheté le Mas Vieux, est une halte perpétuelle, une éternelle réitération du même. Composée de quatre femmes, la mère et ses trois filles Angélique, Hedwige et Fromentine, les Boisrosé sont une famille hors temps. Tous les jours, les mêmes rites s’opèrent, les mêmes habitudes se prennent avec délectation, les mêmes conversations se tissent. Isolées du monde, les quatre femmes acceptent comme un pis-aller la présence des hommes. Angélique est mariée mais elle ne passe que le temps requis par ses devoirs conjugaux en compagnie de son époux. Quant à Hedwige et Fromentine, elles restent constamment avec leur mère.

Ces deux temporalités qui s’excluent vont se rencontrer lorsque Pierre va côtoyer Hedwige. Pierre va-t-il enfin s’arrêter, bâtir, couver ? Hedwige va-t-elle se projeter hors du foyer familial et se lover dans le rythme fatal de Pierre ? Par ce détour, nous pouvons deviner la conception que Paul Morand se fait de l’homme et de la femme, du masculin et du féminin. Lui, toujours en projection, toujours hors de lui et pour lui, nomade infatigable. Elle, sédentaire qui lui donne envie de s’arrêter et de construire, dans le don, pleine d’amour. L’histoire d’Hedwige et de Pierre, c’est l’histoire éternelle de l’homme et de la femme, la rencontre de deux natures essentiellement différentes par leur rapport au temps. Quand l’être en devenir perpétuel rencontre la répétition du même, quand une ligne rencontre un cercle, c’est toujours en un point, insaisissable limite. Cet équilibre fragile va-t-il durer ? Le temps de chacun va-t-il devenir leur temps, subtile mélange de départs et d’arrivées ? Ou bien leur rapport au temps est-il fatalement indépassable et les séparera inéluctablement ?

Paul Morand apporte sa réponse à la fin de ce livre, L’Homme pressé, qui se lit vite en même temps qu’il nous invite à faire une petite halte pour réfléchir.

Le cimetière marin, de Paul Valéry (1920)

Sete_cimetiere_marin

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée!
O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux!

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir!
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Oeil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
O mon silence!… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit!

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change!
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié!
Je te tends pure à ta place première:
Regarde-toi!… Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un coeur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur!

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!

Chienne splendide, écarte l’idolâtre!
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux!

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
A je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes!
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs!
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières?
La larve file où se formaient des pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu!

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse?
Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi!

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse!
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel!

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas!

Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir!
Qu’importe! Il voit, il veut, il songe, il touche!
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir!

Zénon! Cruel Zénon! Zénon d’Elée!
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
Le son m’enfante et la flèche me tue!
Ah! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas!

Non, non!… Debout! Dans l’ère successive
Brisez, mon corps, cette forme pensive!
Buvez, mon sein, la naissance du vent!
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… O puissance salée!
Courons à l’onde en rejaillir vivant.

Oui! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève!… Il faut tenter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs!

Entre désespoir et dérision : le rire jaculatoire de Philippe Muray

Image

« […] Il y a une vie après l’Histoire. Il n’y a même plus que cela.

Il n’y a plus que de la vie à n’en plus finir. Une véritable forêt de vie véhémente et bruyante, une forêt vierge de vie humaine d’autant plus empressée de s’affirmer, de s’illustrer, de se faire reconnaître, dans la persécution comme dans la libération, dans l’exigence virulente d’irresponsabilité comme dans la demande criarde de sanctions, dans la surveillance comme dans l’impudeur, dans la vigilance la plus raide comme dans l’indécence la mieux programmée, dans la légifération comme dans la revendication, dans la fabrication de droits burlesques et de statuts oniriques, dans l’invention de catégories pénales fantastiques, dans la plainte et dans le punissage, dans le sanglot et dans le châtiment, qu’elle ne sert plus à rien et qu’elle le sait.

Il ne lui reste plus qu’à s’épuiser et à proliférer dans l’espoir de se prouver par tous les moyens, surtout les pires : par croissance, par saturation, agitation, aggravation, multiplication sans fin de ses tendances les plus récriminantes et répressives. Pour le reste, l’argent va plus vite qu’elle. Il se multiplie plus rapidement encore. Il n’a plus tellement besoin de sa participation. En tout cas pas tout le temps ; et, en fin de compte, très peu. L’argent, la biologie, la justice, la télévision, les réseaux, les médias comme on dit. L’humanité, sur tous ces plans, est battue à plates coutures. Partout en Occident, ou du moins en Europe, elle est devenue superflue. Et elle le sera de plus en plus. Et elle le sentira d’autant plus cruellement que les pantins morbides de la démagogie, laquelle recouvre sans appel ce que l’on nomme encore la gauche, toute la gauche (et aussi la droite qui ne peut plus qu’imiter la gauche), lui diront qu’elle est irremplaçable. Mais ils ne lui diront que pour accélérer sa dépendance, ses demandes pathétiques d’antidépresseurs éthiques, d’anxiolytiques artistiques, de psychotropes judiciaires et de somnifères culturels, autant de marchandises dont il ont besoin qu’elle ait besoin pour qu’elle ait besoin d’eux. L’homme de gauche est le dealer universel de cette humanité en sécession d’humanité : il ne peut subsister que s’il accroît sans relâche sa clientèle de malades, qu’il rencontre le soir au coin des rues du nouveau monde et dont il augmente de manière systématique les doses de protection sociale et de destruction sociétale par lesquelles il s’assure la fidélité à toute épreuve d’une population ainsi refaçonnée à son image et convenance, pour ainsi dire recréée, et en tout cas sans guère de points communs avec les humanités précédentes.

Cette nouvelle population s’incarne désormais dans le nouveau personnage conceptuel qui coiffe de son nom l’ensemble de nos entretiens : Festivus festivus. Ce festivocrate de la nouvelle génération, qui vient après Homo festivus comme Sapiens sapiens a succédé à Homo sapiens, est l’individu qui festive qu’il festive à la façon dont Sapiens sapiens est celui qui sait qu’il sait ; et s’il a fallu lui donner un nouveau nom, ce n’était pas dans la vaine ambition d’ainsi inventer un nouvel individu, mais parce que ce nouvel individu était bel et bien là, partout observable, et qu’il reléguait déjà son ancêtre Homo festivus au musée des âges obscurs du festivisme taillé.

[…]

Que craindre d’un univers qui a la vacance comme arme et comme programme ? Et dont la chance est maintenant d’avoir le terrorisme islamique planétaire comme repoussoir ? Avec de tels ennemis on peut se passer d’amis, et aller de l’avant, et consolider chaque jour le nouveau monde où l’invention perpétuelle de nouvelles infractions pénales est un sport de combat et où toutes les énergies se conjuguent pour liquider le véritable adversaire de l’avenir radieux : la domination masculine. De celle-ci, comme on sait, procèdent tous les maux, et ses derniers résidus empêchent qu’advienne enfin le nouveau panthéisme tant espéré, que refleurissent mille charmantes divinités des sources et des forêts, que se réinstalle le culte trop longtemps brimé des grandes déesses et de ce Féminin sacré dont l’approche irrésistible, prélude à une dérégulation du dernier verrou de sûreté de l’ancien monde, celui de l’interdit de l’inceste, ouvrira la voie à une civilisation de la promiscuité absolue qu’il est déjà possible de définir comme un primitivisme assisté par la cybernétique. Qui s’étonnera de me voir, face à de si déraisonnables perspectives, faire tranquillement et sans répit, entre les lignes et dans les lignes, l’apologie de l’homme, de l’individu, de la famille, des femmes, de la loi naturelle, de la vision aristocratique du monde et bien entendu de l’hétérosexualité ?

Festivus festivus est passé maître dans l’art d’accomoder les mots qui restent. Il appelle « conservateur » quiconque tente de limiter ses dégâts et « réactionnaire » celui qui l’envoie gentiment se faire foutre. Il parle de « discours idéologiques » pour tout ce qui met des bâtons dans les roues de son idéologie et de « populisme » quand le peuple lui échappe. Il vitupère l’« Amérique tribale de l’inconscient », quand elle ne vote pas comme il voudrait, au nom de sa bonne inconscience progressiste, et vomit sous le nom de « valeurs conservatrices » tout ce qui contredit ses anti-valeurs dévastatrices. Cette grenouille des nouvelles sacristies traite de punaise de bénitier toute personne qui ne piétine pas ostensiblement la Bible et ne récite pas sur le champ le nouveau catéchisme dont il vient juste de torcher les pitoyables formules.

[…]

Festivus festivus a posé tant de choses allant de soi, et il a maçonné ces fausses évidences avec tant d’ardeur, qu’il tombe des nues chaque fois qu’un peu de réalité résiduelle se met en travers de ses malversations construites comme autant de monuments dédiés à l’Innocence récupérée. Il n’a alors qu’un mot, où se rassemble ce qu’il voudrait que l’on prenne pour sa bonne foi outrée : « On croît rêver ! ».On se réveille, au contraire, en le voyant si tartuffiennement bouche bée.

Il y a une vie après l’Histoire, et elle se reconstruit un peu partout avec ce qu’elle trouve, du carton, des bouts de ficelle, du sable de perlimpinpin, quelques planches, des brumisateurs, beaucoup de mensonges, des fleurs en pot, des palettes graphiques, des pixels et un peu de peinture bleue. Avec cela on fait des décors très ressemblants, très présentables, des crèches, des théâtres, des procès, des rumeurs, des plages, un espace européen, des victimes et des bourreaux, des débats et des interdits, des lynchages autorisés et des campagnes de délation, des sondages péremptoires et des affolements.

Mais ce qu’il y a de curieux, c’est que tous ces cirques de puces occidentaux dans lesquels on voit chaque jour essayer de se reconstituer par petits bouts l’humanité, comme les familles recomposées se rafistolent au cours d’interminables thérapies familiales, sont environnés de dangers inouïs. Et toutes ces néo-maisons de poupée, où ce ne sont que des sabres de jeux vidéo, faux nez de faux clowns, joies ou malheurs simplistes comme des logiciels, se retrouvent cernées de périls excessifs, absolument pas en rapport avec ce qui s’y déroule. Dehors, en effet, dans le jardin des supplices de toutes les négativités, les monstres réels rôdent, saccagent tout, s’énervent, rugissent, déracinent les arbres, barrissent, vrombissent, braient, sifflent, croassent, hurlent à la lune et piétinent les pelouses.

[…]

L’Histoire est-elle finie ? Cette interrogation n’aurait de sens que si l’Histoire existait en dehors des hommes qui la font. Mais quand Festivus festivus étend partout son insolente domination, décrète ce qui est bon et ce qui est mauvais et promulgue ses lois, de la folie qui alors passe pour norme la simple raison ne peut plus rendre compte, et la folie elle-même ne se laisse plus envisager comme folie : elle est devenue incompatible avec la pensée, et cette pensée même est devenue folie pour la non-pensée des nouveaux vivants.

Cette non-pensée, quant à elle, doit être sans répit protégée du libre examen par des bavardages miséreux chargés de la recouvrir d’un semblant de logique, et c’est à quoi sert la propagande des nervis du nouveau monde : nervis-experts, nervis-journalistes, nervis-universitaires, nervis-anthropologues, nervis-intermittents-militants dont le travail se ramène à effacer le sentiment de vertige partout répandu et à faire semblant de proposer de quelconques nouvelles « ontologies », quand il ne s’agit dans tous les domaines que de franchir le plus vite possible, avec armes et bagages (les armes et bagages de l’ancien arsenal cognitif), ce point au-delà duquel l’humanité, n’étant plus humaine mais simplement et animalement ahurie, ne s’étonne même plus qu’on lui raconte n’importe quoi sur n’importe quel sujet.

C’est alors que l’on peut commencer à lui vendre les sinistres merveilles de la « famille homoparentale » ou la prochaine levée de l’interdit de l’inceste, en lui parlant des Baruya de la Nouvelle-Guinée, des Nuer du Soudan ou des « chimpanzés et autres Bonobos chez qui autosexualité, hétérosexualité et homosexualité semblent faire bon ménage ». On lui parle aussi du bon vieux temps de l’Iran mazdéen où se marier avec sa sœur « n’était en rien un inceste mais la forme la plus accomplie d’union des humains à l’image et au service des dieux » (on se garde cependant bien de préciser s’il faudrait, pour retrouver de telles délices, rétablir les sacrifices sanglants qui allaient avec). Et ainsi use-t-on avec ingénuité de la vieille arnaque relativiste que Sade justifiant l’inceste par le fait que « les nègres de la Côte d’Ivoire et de Rio-Gabon prostituent leurs femmes à leurs propres enfants » et que « les peuples du Chili couchent indifféremment avec leurs sœurs, leurs filles, et épousent souvent à la fois la mère et la fille ». Encore un petit effort, et l’on fera pompeusement l’éloge du meurtre dans les feuilles de chou les plus influentes. Là aussi, on pourra en prendre de la graine chez Sade : « A Sparte, à Lacédémone, on allait à la chasse aux ilotes comme nous allons en France à celle des perdrix ». Ou encore : « A Mindanao, celui qui veut commettre un meurtre est élevé au rang des braves : on le décore aussitôt d’un turban. »

Qui ne rêve déjà de se promener paré d’un tel turban ?

C’est dans ces conditions, lorsque toute raison a été bannie et tout jugement mis à mort, et que l’on devrait même rougir, comme disait à peu près Chateaubriand, d’user son existence à la peinture d’un monde auquel personne ne comprend plus rien, que l’accord général se fait au moins sur un point : il n’y a qu’à vendre du moderne, le seul moderne est vendable. C’est alors que l’on peut voir de vieux mafieux longtemps moisis dans les pires jésuitières avant-gardistes jaillir par intervalles des nouveaux bénitiers de l’approbation et se présenter comme hérétiques de toujours, clandestins de partout, persécutés par tous les clergés, puis, sous couvert de ce statut flatteur, donner leur bénédiction ébouriffée aux plus noirs ravages de l’époque.

Dans le même temps, de plus jeunes transfuges entreprennent de se faire entendre rien que pour dire que tout va bien, ou plutôt mieux qu’hier, et en tout cas qu’il ne faut pas se laisser aller au catastrophisme professionnel ; mais ils se demandent surtout en douce comment survivre sur les deux tableaux. Ils ne veulent même plus ménager l’avenir, comme on dit, mais le présent : on mesure à cela l’envergure de leur ambition ; et qu’obscurément ils la savent sans avenir. Ruinées par leurs propres contradictions, ces belles âmes reconnaissent qu’à défaut de pouvoir seulement nommer les conditions nouvelles d’existence, il ne leur reste plus qu’à s’y soumettre indéfiniment.

Encore ces belles âmes ne savent-elles pas qu’il leur faudra, par-dessus le marché, en justifier l’abomination, et même la célébrer, et que ce travail lui aussi sera sans fin.

[…]

La fin de l’Histoire est une conspiration contre la liberté menée par tous les monstres de l’avancisme, par tous les thuriféraires du présent, par tous les rossignols du carnage modernant. La fin de l’Histoire est un vandalisme qu’il ne faut plus arrêter de vandaliser. La fin de l’Histoire est une fiction sinistre dont il faut écrire le roman drôle.

Il n’y a pas encore de rire après l’Histoire. Il faut qu’il n’y ait plus que cela. »

Philippe Muray, Préface (élaguée) de Festivus festivus (conversations avec Elisabeth Lévy), décembre 2004.

La singularité de Paris, du temps de Paul Valéry

Image

« Une très grande ville a besoin du reste du monde, s’alimente comme une flamme aux dépens d’un territoire et d’un peuple dont elle consume et change en esprit, en paroles, en nouveautés, en actes et en oeuvres les trésors muets et les réserves profondes. Elle rend vif, ardent, brillant, bref et actif ce qui dormait, couvait, s’amassait, mûrissait ou se décomposait sans éclat dans l’étendue vague et semblable à elle-même d’une vaste contrée. Les terres habitées se forment ainsi des manières de glandes, organes qui élaborent ce qu’il faut aux hommes de plus exquis, de plus violent, de plus vain, de plus abstrait, de plus excitant, de moins nécessaire à l’existence élémentaire; quoique indispensable à l’édification d’êtres supérieurs, puissants et complexes, et à l’exaltation de leurs valeurs.

Toute grande ville d’Europe ou d’Amérique est cosmopolite : ce qui peut se traduire ainsi : plus elle est vaste, plus elle est diverse, plus grand est le nombre des races qui y sont représentées, des langues qui s’y parlent, des dieux qui s’y trouvent adorés simultanément.

Chacune de ces trop grandes et trop vivantes cités, créations de l’inquiétude, de l’avidité, de la volonté combinées avec la figure locale du sol et la situation géographique, se conserve et s’accroît en attirant à soi ce qu’il y a de plus ambitieux, de plus remuant, de plus libre d’esprit, de plus raffiné dans les goûts, de plus vaniteux, de plus luxurieux et de plus lâche quant aux murs. On vient aux grands centres pour avancer, pour triompher, pour s’élever ; pour jouir, pour s’y consumer ; pour s’y fondre et s’y métamorphoser ; et en somme pour jouer, pour se trouver à la portée du plus grand nombre possible de chances et de proies, — femmes, places, clartés, relations, facilités diverses ; — pour attendre ou provoquer l’événement favorable dans un milieu dense et chargé d’occasions, de circonstances, et comme riche d’imprévu, qui engendre à l’imagination toutes les promesses de l’incertain. Chaque grande ville est une immense maison de jeux.

Mais dans chacune il est quelque jeu qui domine. L’une s’enorgueillit d’être le marché de tout le diamant de la terre ; l’autre tient le contrôle du coton. Telle porte le sceptre du café, ou des fourrures, ou des soies ; telle autre fixe le cours des frets, ou des fauves, ou des métaux. Toute une ville sent le cuir ; l’autre, la poudre parfumée.

Paris fait un peu de tout. Ce n’est point qu’il n’ait sa spécialité et sa propriété particulière ; mais elle est d’un ordre plus subtil, et la fonction qui lui appartient à lui seul est plus difficile à définir que celles des autres cités. La parure des femmes et la variation de cette parure ; la production des romans et des comédies ; les arts divers qui tendent au raffinement des plaisirs fondamentaux de l’espèce, tout ceci lui est communément et facilement attribué.

Mais il faut y regarder plus attentivement et chercher un peu plus à fond le caractère essentiel de cet illustre Paris.

Il est d’abord à mes yeux la ville la plus complète qui soit au monde, car je n’en vois point où la diversité des occupations, des industries, des fonctions, des produits et des idées soit plus riche et mêlée qu’ici. Être à soi seule la capitale politique, littéraire, scientifique, financière, commerciale, voluptuaire et somptuaire d’un grand pays ; en représenter toute l’histoire ; en absorber et en concentrer toute la substance pensante aussi bien que tout le crédit et presque toutes les facultés et disponibilités d’argent, — et tout ceci, bon et mauvais pour la nation qu’elle couronne, c’est par quoi se distingue entre toutes les villes géantes, la Ville de Paris. Les conséquences, les immenses avantages, les inconvénients, les graves dangers de cette concentration sont aisés à imaginer.

Ce rapprochement si remarquable d’êtres diversement inquiets, d’intérêts tout différents entre eux qui s’entre croisent ; de recherches qui se poursuivent dans le même air, qui, s’ignorant, ne peuvent toutefois qu’elles ne se modifient l’une l’autre par influence ; ces mélanges précoces de jeunes hommes dans leurs cafés, ces combinaisons fortuites et ces reconnaissances tardives d’hommes mûrs et parvenus dans les salons, le jeu beau coup plus facile et accéléré qu’ailleurs des individus dans l’édifice social, suggèrent une image de Paris toute « psychologique ».

Paris fait songer à je ne sais quel grossissement d’un organe de l’esprit. Il y règne une mobilité toute mentale. Les généralisations, les dissociations, les reprises de conscience, l’oubli, y sont plus prompts et plus fréquents qu’en aucun lieu de la terre. Un homme par un seul mot s’y fait un nom ou se détruit en un instant. Les êtres ennuyeux n’y trouvent pas autant de faveur qu’on leur en accorde en d’autres villes de l’Europe ; et ceci au détriment quelquefois des idées profondes. Le charlatanisme y existe, mais presque aussitôt reconnu et défini. Il n’est pas mauvais à Paris de dégoiser ce que l’on a de solide et de péniblement acquis sous une légèreté et une grâce qui préservent les secrètes vertus de la pensée attentive et étudiée. Cette sorte de pudeur ou de prudence est si commune à Paris qu’elle lui donne au regard étranger l’apparence d’une ville de pur luxe et de moeurs faciles. Le plaisir est en évidence. On y vient expressément pour s’y délivrer, pour se divertir. On y prend aisément bien des idées fausses sur la nation la plus mystérieuse du monde, d’ailleurs la plus ouverte.

Encore quelques mots sur un grand sujet qu’il ne s’agit point ici d’épuiser.

Ce Paris, dont le caractère résulte d’une très longue expérience, d’une infinité de vicissitudes historiques ; qui, dans un espace de trois cents ans, a été deux ou trois fois la tête de l’Europe, deux ou trois fois conquis par l’ennemi, le théâtre d’une demi -douzaine de révolutions politiques, le créateur d’un nombre admirable de renommées, le destructeur d’une quantité de niaiseries ; et qui appelle continuellement à soi la fleur et la lie de la race, s’est fait la métropole de diverses libertés et la capitale de la sociabilité humaine.

L’accroissement de la crédulité dans le monde, qui est dû à la fatigue de l’idée nette, à l’accession de populations exotiques à la vie civilisée, menace ce qui distinguait l’esprit de Paris. Nous l’avons connu capitale de la qualité, et capitale de la critique. Tout fait craindre pour ces couronnes que des siècles de délicates expériences, d’éclaircissements et de choix avaient ouvrées. »

Paul Valéry, La fonction de Paris dans Regards sur le monde actuel, 1931

La France de Paul Valéry

Image

« Il n’est pas de nation plus ouverte, ni sans doute de plus mystérieuse que la française ; point de nation plus aisée à observer et à croire connaître du premier coup. On s’avise par la suite qu’il n’en est point de plus difficile à prévoir dans ses mouvements, de plus capable de reprises et de retournements inattendus. Son histoire offre un tableau de situations extrêmes, une chaîne de cimes et d’abîmes plus nombreux et plus rapprochés dans le temps que toute autre histoire n’en montre. A la lueur même de tant d’orages, la réflexion peu à peu fait apparaître une idée qui exprime assez exactement ce que l’observation vient de suggérer : on dirait que ce pays soit voué par sa nature et par sa structure à réaliser dans l’espace et dans l’histoire combinés, une sorte de figure d’équilibre, douée d’une étrange stabilité, autour de laquelle les événements, les vicissitudes inévitables et inséparables de toute vie, les explosions intérieures, les séismes politiques extérieurs, les orages venus du dehors, le font osciller plus d’une fois par siècle depuis des siècles. La France s’élève, chancelle, tombe, se relève, se restreint, reprend sa grandeur, se déchire, se concentre, montrant tour à tour la fierté, la résignation, l’insouciance, l’ardeur, et se distinguant entre les nations par un caractère curieusement personnel.

Cette nation nerveuse et pleine de contrastes trouve dans ses contrastes des ressources tout imprévues. Le secret de sa prodigieuse résistance gît peut-être dans les grandes et multiples différences qu’elle combine en soi. Chez les Français, la légèreté apparente du caractère s’accompagne d’une endurance et d’une élasticité singulières. La facilité générale et l’aménité des rapports se joignent chez eux à un sentiment critique redoutable et toujours éveillé. Peut-être la France est-elle le seul pays où le ridicule ait joué un rôle historique ; il a miné, détruit quelques régimes, et il y suffit d’un « mot », d’un trait heureux (et parfois trop heureux), pour ruiner dans l’esprit public, en quelques instants, des puissances et des situations considérables. On observe d’ailleurs chez les Français une certaine indiscipline naturelle qui le cède toujours à l’évidence de la nécessité d’une discipline, Il arrive qu’on trouve la nation brusquement unie quand on pouvait s’attendre à la trouver divisée. »

Paul Valéry, Introduction aux images sur la France dans Regards sur le monde actuel (1931)