Nationalisme, cosmopolitisme et fédéralisme

Le nationalisme se définit toujours par un dehors, par un extérieur, par un ennemi. Est dans la nation celui qui réside à l’intérieur de ses frontières. Est étranger à la nation celui qui réside en dehors, qui n’en possède pas la nationalité. « Les nations sont des peuples, des frontières et une transcendance » écrivait Régis Debray. Mais après les deux guerres mondiales et la mondialisation toujours plus poussée de l’économie, les frontières n’en sont plus vraiment et les peuples se sont mélangés, du fait des flux de migration. Quant à la transcendance, c’est-a-dire l’invocation du grand récit de la Nation visant à susciter un engagement de type sacerdotal, elle a petit a petit disparu elle aussi.

Un courant cosmopolite est apparu. Le Président Wilson, portant le projet de Société des Nations après la Première Guerre mondiale, peut être considéré comme l’un de ses pères fondateurs. Fondé d’après l’idéologie des droits de l’homme, héritage des Lumières, le cosmopolitisme veut unifier la Terre en lui donnant un gouvernement mondial. Pour encadrer l’étendue du Marché qui est aujourd’hui global, il vise à instaurer une gouvernance mondiale et ne considère plus les Nations comme les seules détentrices de la souveraineté. Bien au contraire, il se pense comme un mouvement transnational, voulant dépasser les antagonismes nationaux.

Mais comment être représentatif d’une « population mondiale » prise dans son ensemble? Quelle gouvernance mettre en place? D’où procède la légitimité? Comment faire pour que les décisions prises soient respectueuses du principe démocratique ? Le cosmopolitisme à l’heure actuelle résulte plutôt d’une utopie, d’un idéal à atteindre. Kant le disait lui-même dans Idée d’une Histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique : le cosmopolitisme est une limite, un idéal. Pour le réaliser, pour unifier la Terre, il est peut-être nécessaire d’envisager un extérieur, qui serait par définition « extra-terrestre ». Seule l’urgence du danger, seule une menace imminente sur l’humanité prise dans son ensemble pousserait les hommes à s’unir et à dépasser leurs différends. Et tant que la vie « extra-terrestre » n’a pas été prouvée, tant que la planète n’est pas en danger de mort immédiat (pollution, réchauffement climatique), les hommes continueront à se battre entre eux.

Il est raisonnable de penser que nous sommes pris en tenaille aujourd’hui entre ces deux courants. Si l’idéologie nationaliste m’apparaît comme un recul, comme un manque de courage lié à la peur de l’avenir, je considère le cosmopolitisme comme une utopie.

C’est pourquoi le fédéralisme m’apparaît comme la seule solution à l’heure actuelle. Respectueux des cultures et des identités locales, il permet d’organiser la souveraineté selon le principe de subsidiarité qui consiste à laisser la décision à l’échelon le plus apte pour la prendre. Ainsi considéré, le fédéralisme serait une superposition de territoires, de la commune au continent européen pris dans son ensemble, en passant par les régions et les nations. Le fédéralisme, contrairement à ce qui est dit, ne détruit pas les nations. Il permet leur articulation dans un ensemble.

De plus, le fédéralisme est selon moi le seul système capable d’articuler démocratie participative et représentative. En faisant reposer la responsabilité de la décision sur l’échelon le plus adéquat pour la prendre, il invite les hommes à devenir citoyens, à se concerner pour la vie en communauté. Un des problèmes de la France aujourd’hui est probablement un excès de centralisme qui incite les français à se défausser sur l’Etat et ses représentants (qui ne peuvent plus grand-chose) au lieu de s’impliquer réellement dans la vie politique.

Exigence démocratique et efficience du système politique : le fédéralisme semble la solution institutionnelle à la crise. Mais l’Union européenne en est encore loin. Le chemin est long pour parvenir à l’instauration d’institutions réellement fédérales. Les nations européennes ne semblent pas encore prêtes à passer un cap supérieur et il est probable que les dissensions de l’Europe mettent à bas le projet européen fédéral. Peut-être sera-ce le moyen de redonner souffle à un projet européen qui soit véritablement porté par les peuples et l’occasion de bâtir des institutions qui soient responsables…

La France et la mondialisation

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La France doit s’adapter au monde qui change. Elle doit prendre en compte la mondialisation et s’y adapter coûte que coûte si elle ne veut pas disparaître lentement mais sûrement de la scène politique internationale. Pour cela, elle doit se repenser en profondeur.

La mondialisation est un processus englobant qui n’admet pas d’alternative. C’est un mouvement inéluctable qui se déploie indépendamment de toute idéologie, de tout discours qui s’élève pour l’endiguer. Une guerre est en jeu entre des pays qui vont accéder inéluctablement à la prospérité économique et d’autres qui voient leurs parts de marché s’amenuir. La France doit s’adapter à cette guerre économique ou mourir sous tutelle du FMI.

La France est victime de ses querelles idéologiques, qui ont toujours pris le pas sur un pragmatisme considéré comme un renoncement. En faisant émerger des acteurs globaux comme les multinationales, la mondialisation relègue au second rang l’influence des Etats, qui ne sont plus les principaux acteurs de l’économie comme autrefois, lorsqu’il avait fallu reconstruire après la guerre.

Après avoir été acteurs, ils doivent devenir metteurs en scène. Ils doivent définir les règles du jeu, accompagner, favoriser l’émergence d’acteurs nouveaux. Ils doivent faire la part belle à l’initiative individuelle qui seule est suffisamment réactive pour répondre au besoin de plus en plus pressant d’innovation.

La France, par son histoire, surtout récente,  s’est trop reposée sur son Etat. Les français vont devoir apprendre à vivre sans et à évoluer dans un monde qui prône haut et fort les valeurs de liberté et de responsabilité. L’Etat ne jouira désormais que des prérogatives auxquelles il sera seul à même de répondre. Les associations, les communes, les départements, les régions, l’Europe le suppléeront ou le remplaceront dans la prise de décision lorsqu’il ne sera pas l’échelon le plus adapté pour y répondre. La souveraineté de la décision sera ainsi exercée par l’échelon le plus compétent et ne découlera plus automatiquement d’un Etat jacobin, dont la légitimité, rappelons-le, trouve sa source dans l’absolutisme royal (nécessaire à l’époque pour unir les provinces).

La France doit donc profondément changer de mentalité. Elle a d’immenses atouts, notamment une jeunesse très bien armée pour affronter la mondialisation, mais sa classe politique reste étatiste et jacobine et retarde ainsi une mue qui sera inéluctable.

Favoriser l’initiative individuelle, exalter la responsabilité : des raisons pour considérer le monde qui vient comme une opportunité et non seulement comme une menace !

Pourquoi l’Europe ?

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En réfléchissant sur l’actualité italienne, il m’est venu la question suivante : pourquoi l’Europe ? Quand tant de mesures politiques draconiennes se justifient au nom de l’Europe et sont commentées ou retoquées par des technocrates non élus mais nommés, le réflexe naturel est de haïr la cause, où ce qu’on nous désigne comme la cause, de tous nos maux.

Pourquoi l’Europe ?

Si je veux l’Europe, si je suis européen, c’est d’abord parce que je pense que les pays européens ont plus de convergences que de divergences et que dans le monde actuel, il est nécessaire qu’ils s’allient et surmontent leurs différends.

Si je veux l’Europe, c’est que je veux que sa voix porte. Une voix nuancée, garante du pluralisme, de la diversité des cultures, une Europe qui aura appris de son Histoire et ne tentera pas d’imposer unilatéralement son modèle, comme elle a tenté de le faire auparavant.

Une Europe solidaire du modèle américain mais qui sache lui dire non, qui sache opposer un refus catégorique à la politique extérieure américaine quand celle-ci répand la terreur au nom des Droits de l’Homme. Une Europe qui serait la garante d’un monde pluriel, multipolaire, et empêcherait à tout prix le clash des civilisations, qui n’est que la rhétorique de la frange néoconservatrice américaine pour répandre son idéologie sur le monde. Une Europe qui se serait donc démarquée de la face noire des Droits de l’Homme qu’elle a pourtant engendrés, qui consiste à croire que chaque homme est le même, indépendamment de son histoire, de son lieu de naissance, de sa civilisation et qu’il doit être ainsi assujetti à la démocratie à l’occidentale, et ce quel qu’en soit le coût.

Le temps est venu que cette Europe là s’affirme, et s’affirme d’abord contre les Etats-Unis, qui la voient désormais d’un mauvais œil après l’avoir encouragée. L’Europe a son mot à dire sur la scène internationale. La prédominance de la politique extérieure américaine n’est pas une fatalité. Unie, ne l’oublions pas, l’Europe est la première puissance mondiale.

Le chemin est long, très long pour y parvenir. Ma vision est d’ailleurs certainement utopique. Mais l’Europe et ses citoyens ne peuvent se dispenser d’une telle réflexion. A la vitesse à laquelle se succèdent les événements dramatiques, on ne peut plus éluder ce questionnement fondamental. L’Europe a besoin de sens et de vie. Elle reste un magnifique projet, mais qui doit être totalement repensé. Bâtir le plus grand marché commun du monde n’apporte aucun sens. Exporter fièrement un matérialisme où une consommation démente s’exhibe comme le plus haut degré de la liberté est absurde, et rebutant. L’Europe doit être capable de se penser, de revenir puiser dans ses racines pour ne pas se haïr et échapper à ce présent mortifère…

Dedans, sans dehors

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Nous vivons à une époque où le monde, malgré de fortes tensions, prend conscience de son unité. Nous le voyons dans l’émergence de problèmes globaux, qui demandent des réponses globales et des actions coordonnées des Nations, que ce soit dans le domaine de la sécurité, de l’écologie ou de la finance. Mais au moment où le monde prend conscience de son unité, il se clôt sur lui-même. Il n’a plus de dehors : les arrière-mondes, l’au-delà, la transcendance ont disparu. Dès lors, d’où peut advenir le sens ?

Il y a fort longtemps, les dieux païens cimentaient la vie des sociétés pré-monothéistes. Pendant des siècles, les hommes ont vécu au rythme des âges et des saisons en adorant leurs dieux, qu’ils chérissaient et honoraient à l’occasion de leurs multiples rites.

Puis les monothéismes se sont imposés. Au départ une simple secte d’Afrique du Nord, le christianisme s’est diffusé en Europe en reprenant à son compte quelques rites païens pour mieux pénétrer les sociétés. A la conception cyclique de l’histoire des sociétés païennes (le déclin et le progrès n’étaient considérés que comme les phases d’un cycle), il en oppose une conception linéaire : l’homme est sur Terre pour réaliser le salut de son âme qui trouvera le repos éternel au Paradis. Profitant de la chute de l’Empire Romain qui a démembré le pouvoir central et provoqué la résurgence de multiples féodalités, le christianisme a étendu petit à petit son emprise sur le pouvoir temporel en Europe, et se trouve au faîte de sa puissance au 15ème siècle.

A partir du 16ème siècle, nous assistons à la fin de l’hégémonie de l’Eglise de Rome sur le plan temporel : des Etats centraux, forts, commencent à se former au détriment des féodalités qui, divisées, avaient laissé le champ libre à l’Eglise pour unir les forces et de diriger les consciences. Les nations prennent conscience d’elles-mêmes. Chaque individu est prêt au sacrifice de sa vie et de celle de ses enfants pour défendre une identité, une cause qu’il croit juste.

Nous assistons alors à un glissement du sens du religieux vers le politique : le christianisme décroit à mesure que la croyance en la Nation se répand. Dès le 19ème siècle, différentes théories nationalistes se diffusent en même temps que les guerres se multiplient. Le nationalisme culmine au 20ème siècle et provoque deux guerres mondiales : la Nation, en tant que transcendance collective, a vécu.

Ainsi aujourd’hui, de même que l’Eglise a progressivement cessé d’organiser et de gouverner la vie collective, de même la politique, en tant que transcendance collective, se fane. Les nations n’ont plus réellement de frontières et les Etats n’ont plus les moyens de résoudre seuls les problèmes qui se posent d’emblée comme mondiaux. La globalisation économique refaçonne des pans entiers de territoires sans que l’Etat ne puisse réellement s’opposer au processus. La politique est devenue la technocratie que Saint-Simon appelait de ses vœux et ne transcende plus, puisqu’elle n’a plus prise sur les vies.

Bien sûr, la politique ne mourra jamais, au sens où elle est ce qui lie les hommes entre eux et organise leurs rapports et leurs relations. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura de la politique. Mais sa forme actuelle se flétrit. Les partis ne fédèrent plus, ne créent plus de lien social. Au sortir de la seconde guerre mondiale, être affilié à un parti révélait une identité immédiate. L’adhérent se reconnaissait pleinement dans son parti où il défendait ses plus intimes convictions. Qui peut dire aujourd’hui quelles sont les différences de fond entre les membres du PS et ceux de l’UMP ? Les partis se sont mués en machines électorales obnubilées par la présidentielle et les quelques élections nationales dont dépendent leur survie. Il en résulte un mécontentement de plus en plus élevé (qui peut croire aujourd’hui que Mendès France avait 95% d’opinions favorables ?) mais surtout un désintérêt croissant des français qui se manifeste dans leur abstention.

Parallèlement à cette perte de contrôle, de prise, d’enracinement du politique, nous assistons à l’unification du monde par l’économie et la technologie. La révolution des NTIC et la pénétration de l’économie dans tous les champs de la vie (l’éducation, la culture) constituent les plus grands bouleversements qui soient arrivés dans la vie des hommes récemment. Le monde s’unifie via les moyens de communication qui suppriment les distances mais également par l’abolition des frontières et par un phénomène de migrations qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Les différents endroits du globe sont désormais tous connectés entre eux et une communication s’établit.

Mais si la révolution des NTIC, accompagnée de la mondialisation économique qui suppose les migrations humaines, nous fait comprendre que nous vivons dans le même monde, soumis aux mêmes règles, elle ne donne pas de sens pour autant. Neutre, elle n’est porteuse d’aucune transcendance, d’aucun sens. Le monde en s’unissant se clôt sur lui-même et ferme la porte à un dehors.

Au temps du paganisme et du christianisme, les dieux et le Dieu irriguaient au quotidien les vies, singulière et collective. Il y avait le monde et son au-delà, l’ici-bas et le ciel.

Puis la Nation, « un peuple, des frontières et une transcendance » (Debray), a ensuite donné sens à la vie collective. Le dehors était alors l’extérieur qui se distinguait de l’intérieur, compris dans les frontières. Tout nationalisme, qu’il soit porteur d’idées universelles ou non, ne se définit que par un dehors, par un extérieur ou par un ennemi.

A l’heure où les frontières n’en sont plus, il n’y a plus d’extérieur. La politique nationale telle que nous l’entendons n’a plus d’objet, plus d’ennemi et par conséquent ne peut plus fédérer car elle n’a plus de raison d’être.

Dès lors, d’où peut advenir le sens ?

Il ne sera ni messianique, ni religieux, ni politique. Dans un monde clos, intérieur sans extérieur, dedans sans dehors, le sens n’adviendra ni d’un Dieu ni de la société, mais naîtra de la générosité d’un geste, de la gratuité d’une action, de la pureté d’un don.

La souveraineté n’est pas l’identité : l’exemple du Québec

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La France a perdu le Québec (anciennement Canada), principale province de la Nouvelle France, par la signature d’un des traités les plus douloureux de son histoire, le traité de Paris (1763).

Le traité de Paris met fin à la guerre de sept ans entre la France, l’Angleterre, l’Espagne et le Portugal. La France se voit dépossédée au profit de l’Angleterre de Minorque en Europe, de l’Île Royale, l’Isle Saint-Jean, l’Acadie et surtout du Canada en Amérique. Elle obtiendra en échange Saint-Pierre et Miquelon et recouvrera ses droits sur ses comptoirs indiens mais le traité entérine de fait le renoncement par la France de son ambition sur le monde et laisse les Anglais maîtres absolus sur mer.

Le Québec, abandonné à la souveraineté anglaise, a néanmoins fortement conservé ses traditions et sa langue d’origine, le français. Aujourd’hui, près de 250 ans après le retrait de la France, le Québec est une province francophone du Canada dont la langue officielle est le français. Parmi ses 8 millions d’habitants, 80% d’entre eux ont comme langue maternelle le français (contre à peine 8% pour l’anglais). Ainsi, non seulement la perte de souveraineté québécoise au profit des anglais n’a pas entraîné la perte de son identité française, mais dans une certaine mesure nous pouvons affirmer qu’elle l’a renforcée.

La souveraineté ne doit donc pas être confondue avec l’identité. Affirmer que la France se confond avec son Etat ou avec son régime politique reviendrait à dire qu’une délégation de souveraineté altérerait l’identité française. L’exemple du Québec nous prouve que non. Si nous voulons que la France redevienne fière d’elle-même, il ne faut pas l’enfermer dans le carcan de son passé. Le malaise français actuel vient du fait que le pouvoir se situe de moins en moins au niveau de l’Etat, alors qu’on entretient en France l’illusion que tout se décide au niveau de l’Elysée. Beaucoup de bruit médiatique pour rien au niveau politique explique le mécontentement des français.

Soyons lucides et assumons enfin que la France seule, que les pays européens seuls ne peuvent plus répondre à la Chine, à l’Inde, aux Etats-Unis et que les défis que nous pose la mondialisation ne peuvent être résolus qu’à l’échelle continentale. Assumons la délégation du pouvoir au niveau supra-étatique et tâchons de construire une Europe qui soit la plus démocratique possible.

La France ne s’en portera que mieux : c’est en construisant l’Histoire et non en la regardant défiler sous nos yeux que nous nous retrouverons !

Alain de Benoist interrogé par Frédéric Taddéi sur France Culture

Frédéric Taddéi interroge Alain de Benoist à propos de la sortie de Mémoire vive, son autobiographie.

C’est l’occasion de revenir sur le parcours intellectuel d’un grand penseur, marginalisé en France :

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4433473

Hollande, le salut par l’Europe ?

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Dans l’entretien que François Hollande vient d’accorder aux principaux journaux européens, dont Le Monde, il y a de quoi être satisfait de l’esquisse d’un projet européen.

François Hollande annonce une Europe renforcée dans ses institutions, dont la légitimité démocratique sera éprouvée lors des prochaines élections européennes, à l’orée 2014.

En attendant 2014, les mécanismes permettant « l’union budgétaire, l’union bancaire, l’union sociale » seront renforcés. « C’est le contenu qui doit l’emporter sur le cadre » insiste Hollande, à l’inverse de ce qui avait été fait à Maastricht, où le politique avait pris le pas sur le technocratique, où la volonté d’une monnaie unique n’avait pas été accompagnée de la mise en place de structures contraignantes mais nécessaires au bon fonctionnement de l’euro.

François Hollande est conscient que faire ratifier son projet par un référendum risque de le tuer dans l’œuf. Il assume donc le risque de ne pas demander son avis au peuple et de continuer à renforcer les institutions européennes, passant outre la contrainte de la démocratie directe. Cela lui sera reproché, à juste titre. On peut y voir, comme le verront sûrement les souverainistes, un passage en force d’une idée qui a été rejetée par le peuple en 2005 : l’idée d’une constitution européenne, l’idée d’une Europe fédérale.

Cependant, Hollande l’assume. La volonté européenne du peuple est considérée comme acquise, car il a élu son président sur un projet européen.

Si nous sommes conscients que la véritable démocratie ne se résume pas à la démocratie représentative (qui ne consiste aujourd’hui qu’à légitimer les idées d’un représentant et non de retranscrire la volonté populaire), il est néanmoins très difficile de contester la légitimité de Hollande à construire un projet européen.

Certes, il y a la un véritable déni démocratique dans la mesure où les capacités des institutions françaises seront modifiées sans que le peuple puisse sanctionner ce choix. L’initiative en revient seule au Président de la République, au gouvernement et à sa majorité parlementaire.

Certes, l’Europe continuera d’avancer et de vider de leur substance les quelques pouvoirs qui restent entre les mains des Etats, en retirant l’initiative aux représentants de la souveraineté populaire.

Certes, les moyens de gouverner des  institutions supranationales, qui sont actuellement dirigées par des hommes non élus mais nommés, voire cooptés, vont être renforcés.

Mais Hollande en est conscient, et l’assume. L’Europe est déjà un une institution supranationale qui n’ose pas s’affirmer. Elle s’affirmera dans son « contenu » nous dit Hollande, et le temps politique viendra après, en 2014. Les moyens avant la fin, car la fin est admise. C’est bien l’affirmation du règne de la technocratie, de la gestion par les experts. Mais c’est enfin assumé par un politique, qui pour une fois ne se dérobe pas et ne décharge pas son impuissance à agir sur une Bruxelles qu’il contribue en sous-mains à construire.

Cet entretien fera hurler les souverainistes dont les arguments seront recevables.

Mais c’est la seule façon de construire une Europe nécessaire dans un monde gouverné par la logique froide, anonyme et a-territorialisante d’une globalisation qui le façonne selon l’impératif de rentabilité.

Pour l’affronter et la réguler, le projet européen doit dépasser les égoïsmes nationaux pour la seule raison qu’aujourd’hui même, le cri de révolte de la France contre la déferlante des délocalisations est une bouteille jetée à la mer.

La globalisation ne peut que se combattre par le haut car les Etats nations comme la France et l’Allemagne, drapées dans les oripeaux de leur puissance vétuste, n’ont plus les moyens de leur ambition.

L’Europe est la seule solution : contribuer à la construire tout en expliquant au peuple sa démarche nous semble une bonne politique. Les élections européennes de 2014 en seront d’autant plus importantes qu’elles sanctionneront ce qui aura été fait.

L’Europe, inéluctablement

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Le traité européen dit traité sur la stabilité, la coopération et la gouvernance (TSCG), qui va très probablement être voté par l’Assemblée Nationale, suscite de vifs débats.

Plusieurs arguments sont avancés par ses opposants, d’ordre politique et économique.

Premièrement, la France, par ce traité, entérine sa perte de souveraineté et sera pieds et mains liées à l’Europe. Le traité, en fixant à tous les Etats membres des objectifs économiques et budgétaires à atteindre, enlève de facto toute latitude aux Parlements nationaux, qui héritent à peine d’un droit de remontrance, comme sous l’Ancien Régime. Bruxelles décide, Paris exécute.

Deuxièmement, ce traité, par les objectifs qu’il affiche (à savoir 0,5% de déficit structurel et réduction de la dette à un montant inférieur à 60% du PIB) et les amendes infligées par la Cour de Justice Européenne en cas où ils ne seraient pas atteints (à hauteur de 0,1% du PIB), pousse certains économistes à dire que l’euro va tuer l’Europe. Le gouvernement économique européen qui se fait jour, tel qu’il aurait du prendre place dès Maastricht, impose des contraintes fortes sur les budgets nationaux et réduit drastiquement les marges de manœuvre des Etats, à l’heure où une relance est peut être nécessaire. Selon plusieurs économistes, ce traité va asphyxier encore plus les  économies européennes pour sauvegarder une monnaie unique qui n’était pas viable dès sa construction, car ne s’appliquant pas sur une zone monétaire optimale.

Le débat fait rage mais bien malin qui pourra prévoir avec certitude la fin de l’euro.

Quoiqu’il arrive, si la France devait sortir de l’euro, elle ne devrait pas s’en réjouir, car l’idée de l’Europe en prendrait un coup. Nous défendons ici l’impérieuse nécessité de la formation d’une véritable fédération européenne, qui soit démocratique (au sens participatif du terme et non seulement représentatif). Dans la perspective d’un monde qui se réorganise en grands blocs, en aires civilisationnelles, il est impératif que l’Europe puisse parler d’une voix forte pour participer à l’histoire du monde. Les Etats seuls, la France, l’Allemagne ne pèseront plus rien dans trente à cinquante ans sur la scène internationale alors qu’une Europe unie peut assurer un leadership fort et faire entendre sa voix, en tant que première puissance mondiale.

Prendre, partager, paître

Dans Le Nomos de la Terre (1950), le juriste allemand Carl Schmitt définit à partir d’une redécouverte du concept de nomos trois ordres, trois équilibres de la Terre dans l’histoire de l’humanité.

Le nomos, au sens traditionnel du terme, est la loi, la norme, la règle. Le terme est l’équivalent du jus romain.

Pour Carl Schmitt, le nomos ne se résume pas à la loi mais est tridimensionnel : il est d’abord la prise, l’appropriation d’un territoire, puis son partage et enfin son exploitation. Le nomos suit le mouvement suivant : prendre, partager, paître. Tout système juridique, avant d’être un ordre normatif qui permet ensuite un partage puis une exploitation, résulte d’abord d’une appropriation d’un espace par l’homme. Tout système juridique résulte d’un ordre spatial. Partant de cette définition, Carl Schmitt distingue trois ordres géopolitiques, trois équilibres du monde tout au long de l’histoire de l’humanité, qu’il appelle des nomos de la Terre.

Durant le premier nomos de la Terre, qui s’étend de l’Antiquité au Moyen-Age, l’Europe connait des phases d’unification successives. L’Empire Romain, premièrement, impose sa loi et accorde progressivement sa citoyenneté à tous les hommes libres de l’Empire. Après la chute de sa partie occidentale en 476, c’est la papauté qui entend à son tour unifier l’Europe par la chrétienté. Léon III sacre Charlemagne empereur à Aix-la-Chapelle en l’an 800, par qui l’Empire Romain ressuscite. L’Empire devient chrétien et l’Empereur le défenseur de la Cité de Dieu. Malgré une histoire mouvementée (déplacement de son centre de gravité à l’Est dès 962, Querelle des Investitures etc.), l’Empire restera la principale puissance politique européenne jusqu’au 15ème siècle, époque à partir de laquelle l’Empire décroît.

Pour Carl Schmitt, l’unification par le droit de cet espace qu’est l’Europe médiévale se fait en raison de l’existence d’un dehors, d’un espace libre qui échappe au droit : la Mer. Il n’y a possibilité de légiférer un dedans que parce qu’il existe un dehors qui échappe au droit. Ainsi l’unification du continent européen, qui se pensait seul sur Terre, s’est réalisée grâce à une étendue floue et liquide qui dessinait nettement les contours de l’Europe. A l’appropriation du territoire européen, à son unification par la loi, a succédé un partage de ses terres, puis leur exploitation. Prendre, partager, paître, tels sont les trois mouvements du nomos.

Dès 1492 et les grandes découvertes, s’annonce le deuxième nomos de la Terre. A une phase d’unification succède une phase de division, de guerres. Les différentes nations européennes vont alors se concurrencer pour étendre leur suprématie sur les territoires du Nouveau Monde. C’est la lutte des nations, entérinée par le traité de Westphalie (1648), qui annonce la souveraineté nationale en reconnaissant l’Etat comme le seul maître de son territoire. L’Empire Autrichien est démantelé en 350 minuscules Etats qui sont désormais seuls habilités à légiférer sur leur territoire. 150 ans plus tard, cet ordre est remis en cause la Révolution française et les guerres napoléoniennes mais le Congrès de Vienne (1815), redessine l’Europe pour 100 ans. Quant au destin du reste du monde, il est le fruit de la conférence de Berlin (1889), durant laquelle les principaux empires coloniaux délimitent arbitrairement ses frontières. Prendre, partager, paître. Ce partage du monde au gré des guerres européennes se prolonge jusqu’au milieu du 20ème siècle et la fin de la seconde guerre mondiale, qui signe le déclin du monde européen et voit l’avènement d’un nouvel ordre.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, un nouveau nomos se fait jour.

Nouveau nomos car la fin de l’ordre européen voit l’avènement d’un monde bipolaire, séparé par un rideau de fer entre deux grandes puissances : les Etats-Unis et l’URSS. Le monde devient « un seul lit pour deux rêves » et voit l’affrontement entre deux idéologies, le libéralisme et le communisme. Au conflit direct sur un champ de bataille se substitue la guerre froide, plus insidieuse.

Nouveau nomos également car la notion de nomos change. L’humanité s’approprie de nouveaux territoires. Non seulement la Terre, mais la Mer, le Ciel et l’Espace deviennent objets du droit. On passe littéralement d’un nomos de la Terre à un nomos du Cosmos. Le droit international légifère sur les eaux territoriales et un droit cosmopolitique apparaît : le lancement de Spoutnik en 1957 provoque la création l’année suivante à l’ONU d’un comité chargé de soulever les questions juridiques sur les conquêtes de l’espace. Ainsi en 1967, l’Outerspace Treaty définit les règles de droit international pour l’exploration et l’exploitation de L’Espace. Prendre, partager, paître. Cet ordre du monde s’écroule avec la chute du Mur de Berlin en 1989 qui provoque la dissolution de l’URSS le 26 décembre 1991.

Aujourd’hui, nous assistons sans doute à la naissance d’un quatrième nomos de la Terre. Les Etats-Unis sont certes la seule grande nation qui dispose de tous les attributs de la puissance (militaire, technologique, culturelle, médiatique, économique et financière), mais le monde s’agence progressivement en blocs, en continents, en civilisations. Les Etats-Unis retardent le passage d’un monde qui se défait de leur emprise à un monde qui se morcelle inéluctablement en aires d’influence diverses, comme en témoigne l’émergence de la Chine et de l’Inde. Le nomos change encore de nature. Après la Terre, la Mer, le Ciel et l’Espace, c’est désormais l’immatériel qui devient objet de l’appropriation de l’homme. La globalisation donne naissance à un « nomos de l’économie » où, petit à petit, la logique du marché s’impose à tous les domaines de la vie. La culture, l’éducation, le sport sont progressivement happés par la raison marchande qui est régie par la loi du profit. L’homme semble bien ne plus savoir quels territoires conquérir ni quoi se partager, et le nomos paraît se réduire à sa dimension d’exploitation.

Prendre, partager, paître ?

Europe et Mondialisation, d’Alain de Benoist

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Nous reproduisons ici un texte, extrait d’une conférence d’Alain de Benoist, que nous considérons comme fondateur de notre pensée politique :

EUROPE ET MONDIALISATION

L’Europe est aujourd’hui la première puissance commerciale et la deuxième puissance économique du monde. L’Union européenne représente à elle seule le quart du produit intérieur brut (PIB) mondial. Sa monnaie unique est déjà la deuxième monnaie de réserve internationale derrière le dollar. Forte de 372 millions de citoyens, elle deviendra après son élargissement à l’Europe centrale et orientale la première puissance démographique du monde occidental. Son système éducatif et la qualité de ses populations lui permettent de produire des élites dans tous les domaines de la recherche fondamentale. Son patrimoine archéologique, historique, littéraire, musical, technologique et scientifique figure parmi les plus riches de la planète. Mère de la philosophie, ses concepts, ses idées et ses représentations irriguent une tradition de pensée ininterrompue depuis près de trois mille ans.

On le voit : l’Europe possède aujourd’hui tous les atouts nécessaires pour détrôner l’hégémonie américaine et s’imposer sans complexe comme la première puissance du monde. Mais elle ne veut pas — pas encore — en assumer la responsabilité historique. Elle offre sa richesse à l’emprise prédatrice des firmes multinationales et des marchés financiers. Elle laisse partir ses élites vers les Etats-Unis qui, privés de cet apport de cerveaux, seraient relégués au rang de puissance moyenne en termes de créativité scientifique et technologique. Elle abandonne sa défense à une Alliance gouvernée depuis Washington tout en soumettant son embryonnaire diplomatie commune aux diktats d’un pays qui n’a pas hésité à bombarder récemment encore l’un de ses peuples. Elle gomme en quelques générations son identité multimillénaire et sa civilisation multiséculaire dans la société de consommation et la société du spectacle. Elle se bâtit enfin de manière confuse, à travers une Union européenne qui n’ose pas s’affirmer comme ce qu’elle est — le socle d’un Etat fédéral à vocation continentale — et qui se résume trop souvent, pour l’opinion publique, à un Parlement de politiciens fantômes et à une Commission de technocrates omnipotents.

On ne peut apprécier la situation actuelle de l’Europe qu’en la situant dans le contexte plus large du nouvel ordre mondial en voie d’émergence depuis la chute du Mur de Berlin. L’ordre des Etats-nations, né en 1648 avec les traités de Westphalie, avait duré 150 ans ; celui du Congrès de Vienne, 100 ans ; celui des accords de Yalta, à peine plus de 40 ans.

Ces mutations de plus en plus rapides signalent l’apparition de ce que Carl Schmitt nommait un « Nomos de la Terre », c’est-à-dire un ordonnancement global par lequel le monde parvient à un équilibre. Le premier Nomos de la Terre fut celui des civilisations plus ou moins autarciques de l’Antiquité et du Moyen Age : l’Europe y connut ses premières tentatives d’unification, à travers l’Empire romain, la papauté et l’Empire romain germanique. Le deuxième Nomos fut celui de la dispersion : les nations européennes, d’abord divisées par les guerres de religion, se placent à partir de la Renaissance en position de concurrence pour la colonisation du monde et la domination de l’Europe : l’époque s’achève par la grande guerre civile de trente ans (1914-1945). Le troisième Nomos s’est articulé autour de l’ordre bipolaire Est-Ouest, affrontement idéologique du libéralisme et du communisme, affrontement géopolitique de la Terre (puissance continentale européenne) et de la Mer (puissance maritime américaine).

Depuis la chute du Mur de Berlin, nous sommes entré dans le quatrième Nomos de la Terre. Celui-ci est marqué par la recomposition du monde en grandes aires de civilisation, qui constituent potentiellement autant de grands espaces politiques. Mais cette multipolarité du monde n’est encore que virtuelle. Car une seule civilisation, celle des Etats-Unis d’Amérique, occupe aujourd’hui une position hégémonique dans les six grands domaines de la puissance : technologique, économique, financier, militaire, médiatique et culturel. L’objectif des Américains est simple : retarder autant qu’il est possible la transformation de l’universum occidental en pluriversum planétaire. Malgré les apparences, leur adversaire principal n’est ni la Chine ni le monde musulman, mais bien l’Europe : que celle-ci se libère de sa tutelle en affirmant sa souveraineté et les Etats-Unis perdront le contrôle quasi-exclusif du monde et se trouveront obligés de composer avec les puissance émergentes. Sans le savoir, l’Europe tient ainsi dans ses mains le destin du monde.

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Mais le nouveau Nomos de la Terre, c’est aussi la globalisation, terme qui s’est imposé depuis quelques années pour décrire un phénomène qui s’accomplit sous nos yeux : la déterritorialisation de la plupart des problématiques contemporaines et la tendance à l’unification de la Terre. Ce phénomène n’est pas une idée ou un simple projet, dont serait porteur une famille politique ou une idéologie particulière.

C’est une réalité à laquelle concourent objectivement la plupart des tendances actuelles. L’ampleur du phénomène en laisse prévoir la durée. La globalisation, pour le dire autrement, constitue désormais le cadre de notre histoire présente. C’est pourquoi se déclarer « contre la globalisation » n’a aujourd’hui plus beaucoup de sens. On peut en revanche en élucider la signification, et tenter d’agir sur ses formes et son contenu.

Deux facteurs ont joué un rôle essentiel dans l’avènement de la globalisation.

D’une part, l’essor de l’électronique et des technologies de la communication, qui a permis la mise en place de réseaux s’étendant sur toute la surface de la Terre. D’autre part, l’effondrement du système soviétique qui, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, constituait une sorte de contrepoids à l’extension de la puissance américaine. Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu’il faille regretter la disparition du communisme. En politique, il n’est pas rare qu’un mal puisse sortir d’un bien (ou le contraire). C’est ce que Max Weber appelait le paradoxe des conséquences.

Avec la globalisation, la Terre ne s’unifie pas n’importe comment. Elle s’unifie tendanciellement sous la forme d’un marché, c’est-à-dire sous l’unique horizon de la logique de la marchandise et de la recherche d’une hausse permanente des profits. Cet avènement d’un marché mondial s’accompagne d’une transformation des mentalités. L’intériorisation du modèle du marché consacre, dans les esprits comme dans les comportements, le primat des valeurs marchandes. La plupart des domaines qui, auparavant, échappaient encore dans une certaine mesure à la logique du capital (art, culture, sport, éducation, etc.), y sont aujourd’hui pleinement intégrés. Le modèle anthropologique désormais dominant est un modèle utilitariste : l’homme se définit comme un individu essentiellement soucieux de produire et (surtout) de consommer, comme un agent économique censé rechercher en permanence à maximiser son meilleur intérêt. On passe ainsi d’une société avec marché à une société de marché. Mais il va sans dire que le développement des échanges ne fait disparaître ni l’aliénation ni le préjudice : la seule demande qui peut être prise en compte par le marché est la demande solvable.

Ce n’est pas la gauche « cosmopolite », mais la droite libérale qui a réalisé ou permis la globalisation. Celle-ci correspond à la tendance séculaire du capitalisme : par définition, le marché n’a d’autres bornes que lui-même. Le constat selon lequel le capitalisme s’est avéré plus efficace que le communisme à réaliser l’« idéal internationaliste » n’est donc qu’apparemment paradoxal. Historiquement, le  «cosmopolitisme » s’est surtout exprimé à gauche, mais aujourd’hui ce ne sont pas les partis de gauche qui favorisent le plus activement la globalisation. Qui critique la globalisation sans rien dire de la logique du capital, ferait mieux de se taire.

Quels sont les effets de la globalisation ? Le plus évident tient dans l’extension et la concrétisation de ce que j’appellerai l’idéologie du Même : homogénéisation planétaire, uniformisation des comportements, disparition des modes de vie différenciés, généralisation d’un modèle uniforme de « développement », etc. Cette homogénéisation, qui fait que d’un bout à l’autre de la Terre les hommes consomment de plus en plus les mêmes produits, regardent de plus en plus les mêmes spectacles, habitent de plus en plus des villes conçues selon le même modèle, etc., est appuyé par une propagande implicite qui tend à discréditer tout modèle alternatif. L’idée générale sans cesse martelée par les politiciens comme par les médias est que nous vivons, non pas dans le meilleur des mondes possibles, mais dans un monde qui, quoique imparfait, n’en est pas moins préférable à tout autre. Parallèlement, on voit se mettre en place des procédures de contrôle qui, elles aussi, s’étendent à l’échelle mondiale — et dans lesquelles on peut voir les prodromes d’une sorte de Panopticon planétaire : l’avènement de la société de surveillance totale. Cette homogénéisation, enfin, généralise un modèle particulier, le modèle économique et technologique occidental, désormais présenté comme l’inéluctable « destin » de toutes les cultures. La globalisation se confond ainsi, dans une large mesure, avec une occidentalisation dont la puissance américaine est pour l’heure le moteur principal.

Cependant, il faut noter en même temps le caractère dialectique de la globalisation. Cette dialectique représente sa contradiction principale. Dans la mesure même où la globalisation apparaît, non sans raison, comme l’imposition unilatérale du mode de vie occidental, elle suscite un peu partout dans le monde de fortes résistances «identitaires». Plus la globalisation actualise l’unification, plus elle potentialise la fragmentation ; plus elle actualise le global, plus elle potentialise le local. On pourrait bien entendu s’en réjouir. Toutefois, si la globalisation détruit et ressuscite les identités d’un même mouvement, celles qu’elle fait réapparaître ne sont pas les mêmes. La globalisation fait disparaître les identités organiques, équilibrées, et les restitue sous une forme purement réactive, voire convulsive. C’est le phénomène que Benjamin Barber a résumé d’une formule : « Djihad vs. MacWorld ».

La globalisation réalise par ailleurs l’abolition du temps et de l’espace. L’abolition du temps résulte de ce que, grâce aux techniques instantanées d’information et de communication, tout arrive et se propage désormais en « temps zéro » : les mêmes événements (qu’il s’agisse des attentats du 11 septembre aux Etats-Unis ou de la finale de la Coupe du monde de football) sont vus et « vécus » au même moment par les téléspectateurs de la planète entière, les flux financiers se transmettent instantanément d’un bout à l’autre de la Terre, etc. Quant à l’abolition de l’espace, elle tient au fait que les frontières n’arrêtent plus rien, en sorte qu’aucun territoire n’a plus de centralité particulière. A l’époque de la guerre froide, il existait une frontière entre le monde communiste et ce qu’on appelait alors, audacieusement, le « monde libre ». Aujourd’hui, il n’y a plus de frontière. Les informations, les programmes, les flux financiers, les marchandises, les hommes eux mêmes, circulent de plus en plus librement d’un pays à l’autre ou se distribuent simultanément dans tous les pays. A l’intérieur de chaque pays, la distinction entre l’intérieur et l’extérieur ne correspond plus à rien. Naguère, par exemple, la police se chargeait du maintien de l’ordre intérieur, tandis que l’armée se chargeait des interventions extérieures. Il est significatif qu’aujourd’hui la police ait de plus en plus fréquemment recours à des moyens militaires, tandis que l’armée se livre à des « opérations de police internationales ». L’apparition d’un néoterrorisme global est elle aussi révélatrice : aux Etats-Unis, le FBI et la CIA ont désormais les mêmes adversaires. (Pour reprendre la formule citée tout à l’heure, ce n’est plus « Djihad vs. McWorld », mais « Djihad in McWorld »). La globalisation signe ainsi l’avènement d’un monde sans extérieur. Le néologisme de « globalitarisme » a été inventé pour décrire ce monde qui n’a plus rien au-dessus de lui, cette emprise globale qui par nature n’est limitée par rien.

L’avènement de la globalisation correspond également à la fin de la modernité. La chute du Mur de Berlin, pour prendre ce repère, n’a pas seulement marqué la fin de l’après guerre ou la fin du XXe siècle. Elle a aussi représenté l’entrée dans la postmodernité. Dans le monde postmoderne, toutes les formes politiques héritées de la modernité deviennent obsolètes. La vie politique ne se résume plus à la concurrence des partis. Le modèle « léniniste », dans lequel les partis cherchaient à arriver au pouvoir pour appliquer leur programme, est largement périmé, car la marge de manoeuvre des gouvernements se réduit un peu plus tous les jours. Les Etats-Nations perdent à la fois leur centralité et leur légitimité. Leur centralité parce qu’ils sont désormais trop grands pour répondre aux attentes quotidiennes des gens, mais en même temps trop petits pour faire face au déploiement planétaire des problématiques et des contraintes. Leur légitimité parce que, les creusets institutionnels d’intégration sur lesquels ils s’appuyaient autrefois (l’école, l’armée, les syndicats, les partis, etc.) étant tous entrés en crise les uns après les autres, ils ne sont plus producteurs de social. Le lien social se reconstitue dès lors à l’écart des autorités administratives et des institutions surplombantes. La globalisation entraîne un divorce entre le sens et le signe, qui se traduit par une désymbolisation généralisée de la vie politique. La crise de la représentation, la montée de l’abstention dans les consultations électorales, la floraison des populismes et des nouveaux mouvements sociaux, sont encore d’autres symptômes caractéristiques de cette évolution. Nous assistons simultanément à la fin des Etats-nations au profit des communautés et des continents, à la fin des organisations de masse au profit des réseaux, à la fin du modèle de l’explosion/révolution au profit de celui de l’implosion/dispersion, à la fin des logiques territoriales au profit des logiques transnationales, à la fin de l’individualisme solitaire au profit de l’intersubjectivité des groupes.

Le monde globalisé est avant tout un monde de réseaux. Ces réseaux associent des individus en fonction de leurs affinités, de leurs opinions ou de leurs centres d’intérêt, sans qu’entre en ligne de compte leur plus ou moins grande proximité territoriale. Leur grande caractéristique — qui les distingue des autres organisations — est qu’il n’ont ni centre ni périphérie : tout point d’un réseau est à la fois central et périphérique. Les réseaux sont aujourd’hui de toutes sortes : réseaux industriels et financiers, réseaux d’information, réseaux criminels, réseaux terroristes, etc. Leur mode de fonctionnement est essentiellement celui de la délocalisation. Les grandes firmes multinationales, les grandes sociétés industrielles, les cartels de narcotrafiquants, les groupes néoterroristes et les mafias agissent exactement de la même manière : ils choisissent les endroits les plus propices à leur activité et partent s’installer ailleurs chaque fois qu’ils y trouvent des conditions meilleures. La logique disruptive de l’univers des réseaux est une logique virale.

Il y aurait ici beaucoup à dire sur le caractère paradigmatique du modèle du virus. Ce n’est pas un hasard si les grandes maladies infectieuses dont on parle le plus aujourd’hui (sida, maladie de la vache folle, etc.) sont des maladies virales. Elles se propagent exactement de la même manière que les virus qui se transmettent dans les ordinateurs d’un bout à l’autre de la planète. Le virus est par excellence l’élément perturbateur du réseau.

Ces quelques considérations suffisent à comprendre combien il serait vain de chercher à identifier un « chef d’orchestre » de la globalisation. Dans la mesure où elle consiste essentiellement en une multiplication de réseaux, la globalisation n’a ni centre ni opérateur ou poste de commandement central. La puissance américaine, qui en est aujourd’hui le vecteur principal du fait qu’elle constitue la seule grande puissance mondiale, n’en représente elle-même qu’une partie subordonnée. Tout comme la finance ou la technique, la globalisation fonctionne selon sa logique propre : modèle horizontal, et non pas vertical, « cybernétique » et non pas actionné ou commandé à distance. La cause du développement de la globalisation tient dans sa seule existence.

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Deux autres remarques importantes doivent être faites.

La première est que le caractère global de la globalisation, qui fait incontestablement sa force, est aussi ce qui d’une certaine façon fait sa faiblesse. Dans une monde globalisé, tout retentit sur tout de façon instantanée. Rien n’arrête plus la propagation des ondes de choc, ainsi qu’on le voit avec les grandes crises financières qui, éclatant en un point quelconque de la planète, ont immédiatement des répercussions dans le monde entier.

La seconde remarque est que l’extension des réseaux, qui constitue l’un des traits les plus caractéristiques de la globalisation, représente aussi l’un des moyens d’en atténuer ou d’en combattre les effets. Les réseaux sont une arme. Ils permettent aux éléments dissidents et aux rebelles de se regrouper d’un bout à l’autre du globe et de coordonner leur action. La même évolution redonne aussi toute sa place à l’action locale. A une puissance globale, il serait parfaitement vain de vouloir opposer une autre puissance globale. La stratégie de rupture consiste au contraire à opposer le local au global, le très petit au très grand. Dans la postmodernité, les rapports de force ont changé de nature. Il y a encore cinquante ans, l’objectif de chaque puissance consistait à tenter de se doter de moyens aussi importants — et si possible plus importants — que ceux de la puissance adverse (l’« équilibre de la terreur » de l’époque de la guerre froide).

Aujourd’hui, les conflits se caractérisent plutôt par l’asymétrie des forces en présence, comme on a encore pu le voir, de manière spectaculaire, avec les attentats du 11 septembre. A l’époque postmoderne, il ne sert à rien de combattre frontalement la globalisation. Il est beaucoup plus important de créer des communautés autonomes, organisées localement sur la base d’objectifs communs et de valeurs partagées. Le déclin des Etats-nations libère les énergie à la base. Il favorise les possibilités d’action locale et, du même coup, la réapparition de la dimension politique du social. L’application à tous les niveaux du principe de subsidiarité, qui consiste à ne laisser remonter vers le haut que ce pour quoi les niveaux inférieurs n’ont pas de compétences concrètes, serait l’un des meilleurs moyens de porter remède au contenu actuel de la globalisation.

La seconde remarque a trait au niveau continental. J’ai déjà dit tout à l’heure que les Etats nations deviennent de plus en plus incapables de faire face aux problèmes actuels, parce qu’ils sont désormais trop grands pour résoudre les difficultés quotidiennes et trop petits pour contrôler à eux seuls les situations globales (déploiement mondial des puissances économiques et financières, diffusion par satellites des programmes d’information, commercialisation planétaire des nouvelles technologies, gestion des problèmes écologiques, trafics transnationaux, etc.). Cela montre la nécessité d’une réorganisation des peuples et des nations à l’échelle des grands ensembles de civilisation et des continents. C’est en effet seulement à cette échelle qu’on peut espérer retrouver les possibilités de contrôle que les Etats isolés ont de toute évidence perdues. Et c’est ici que l’on retrouve la nécessité de la construction d’un « bloc » européen.

Les réticences que l’on peut constater aujourd’hui vis-à-vis de l’Europe s’alimentent des incontestables défauts de la construction européenne. On ne peut qu’être frappé à cet égard du total décalage existant entre une Union européenne particulièrement avancée sur le plan commercial et financier et quasiment inexistante dans les domaines militaire, politique et social. L’Europe ne dispose aujourd’hui d’aucun exécutif digne de ce nom. Elle est créatrice d’obligations par le biais du droit communautaire, mais semble incapable d’en donner la justification. Le discours sur la subsidiarité est contredit par la mise en place d’une bureaucratie qui se veut omnicompétente. Faute d’une instance constituante, rompant avec la méthode opaque des conférences intergouvernementales, l’Europe devient productrice de flou. Ne comprenant plus rien à l’enchevêtrement des compétences et des pouvoirs, inquiets devant des « abandons de souveraineté » qu’ils ne voient pas compensés par l’émergence d’une souveraineté européenne, menacés dans leur vie quotidienne par un double déficit démocratique et social, ayant le sentiment que l’Europe se résume aux banquiers de Francfort, aux technocrates de Bruxelles et aux juges de La Haye, beaucoup de citoyens tendent à regarder l’Europe comme un problème plus que comme une solution.

En réalité, ce qu’on peut le plus reprocher à la construction européenne actuelle, c’est de ne rechercher une légitimité qu’en termes d’output, c’est-à-dire en termes d’efficacité de résultats mesurés et prédéterminés par un cadre régulateur d’intégration au marché. La dynamique d’intégration s’oriente alors fondamentalement vers une société de marché transnationale et socialement dérégulée, dont la valeur se résume à la stabilité monétaire et à la compétitivité des entreprises. Or, ce qu’il faut rechercher, c’est au contraire une légitimité en termes d’input, la construction européenne devant avoir pour objectif de permettre à toutes les parties associées de traiter elles-mêmes librement, chaque fois qu’elles le peuvent, les problèmes qui les concernent, en acceptant les conséquences qui découlent de cette liberté.

L’« Europe des États », l’« Europe des patries » ou l’« Europe des nations », formules commodes pour masquer un refus fondamental de l’Europe, ne permettent pas d’atteindre un tel objectif. Il en va de même d’une « nation européenne », qui reporterait au niveau supra-national toutes les tares propres à la logique unitaire de l’État-nation jacobin — et aussi d’un fédéralisme « par le haut » qui n’est trop souvent que l’alibi de l’hégémonisme. Seul le fédéralisme « par le bas », dit aussi fédéralisme intégral ou sociétal, fondé sur une application rigoureuse du principe de subsidiarité, peut permettre, en faisant partir la construction européenne du niveau communautaire, local et régional, de rejeter d’un même mouvement l’impuissance et le nivellement.

Il faut se défaire de cette vision étatiste et absolutiste qui a trop longtemps interdit de penser l’exercice de la démocratie dans un cadre autre que celui de l’État-nation, alors qu’elle a partout entraîné l’uniformisation, la relégation dans le privé des liens substantiels entre les membres des diverses communautés, la suppression des enracinements concrets et des appartenances particulières, la centralisation et la concentration des pouvoirs entre les mains d’une Nouvelle Classe de gestionnaires et de techniciens. Comme l’avait déjà noté Nicolas Berdiaev, l’État n’a de sens que pour autant qu’il crée les conditions du vouloir vivre-ensemble, en faisant participer à la vie publique tous les membres du corps politique tout en étant le « garant de l’ordre des autonomies ». Cela signifie que les petits États européens doivent se fédérer entre eux, et que les grands doivent se fédéraliser à l’intérieur de leurs frontières. Il s’agit de retrouver les échelons intermédiaires supprimés par des siècles de jacobinisme, et de faire resurgir une vie locale fondée sur des valeurs partagées, aujourd’hui menacées par la montée de la rationalité anonyme, des valeurs marchandes et de la globalisation.

Je dirai enfin, pour conclure, qu’il s’agit dans une certaine mesure d’envisager une autre globalisation. Non pas une globalisation orientée vers l’homogène, vers la diffusion uniforme des valeurs marchandes, non pas une globalisation consacrant la victoire planétaire de la Forme-Capital, mais une globalisation fondée sur le maintien de la diversité (léguer à nos descendants un monde qui ne soit pas moins riche en différences que celui que nous avons reçu), la formation de grands espaces continentaux autocentrés, la pluralité des puissances, l’autonomie locale, la démocratie participative (et non plus seulement représentative) et le principe de subsidiarité.

Alain de Benoist