Note de lecture – Où atterrir ?, Bruno Latour, 2017

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Je profite de cette période de confinement pour relancer ce blog qui végétait depuis plusieurs années.

Convaincu que nous vivons un basculement de civilisation mais non la fin du monde, mes lectures s’orientent vers des auteurs qui essaient de penser le monde qui vient de manière à susciter l’action.

C’est ce qui m’a plu dans le livre de Bruno Latour, dont le présent livre tente de définir ce qu’il appelle un nouvel « attracteur » politique qui prenne en compte une nouvelle définition de l’homme conçu comme partie prenante de son environnement, à la perpendiculaire de la vision moderne où la Terre n’est qu’un simple substrat.

Ci-dessous un petit résumé de ce que j’ai compris de la pensée de Latour, dont je n’ai lu que ce seul livre à ce jour.

Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Bruno Latour, 2017

Depuis les débuts de la Modernité, l’axe majeur qui a orienté les politiques est celui qui va du local vers le global. C’est ce qu’on appelle la mondialisation, ou la globalisation.

Il y a deux sous catégories dans cette mondialisation : la mondialisation-moins et la mondialisation-plus.

La mondialisation-plus est celle qui permet d’enrichir son point de vue sur le monde en laissant s’exprimer les divergences, celle qui fait cohabiter les différents points de vue et modes de vie, d’existence. Cette mondialisation reconnait l’autre comme nécessaire, admet la différence, car elle sait que la multiplicité des expériences bénéficie à chacun.

La mondialisation-moins est celle qui unifie en imposant son point de vue sur le monde, qui n’admet pas les récalcitrants. C’est elle qui a pris le dessus aujourd’hui, impose un monde dominé par la marchandise, édicte sa vision du droit, de l’économie et de la démocratie. Celle qui ne peut admettre en son sein une voix trop discordante, une expérience ou une vision radicalement autre. Elle admet le principe d’accroissement des inégalités en partant du principe que la réussite de quelques-uns se répandra sur la masse. Elle pense l’homme comme « extra-terrestre », hors sol, et considère uniquement sa dimension d’universalité en faisant peu de cas des différentes cultures, des traditions, de l’enracinement de chacun, qui sont vus comme des entraves au progrès inéluctable vers lequel elle tend. La mondialisation-moins n’a par définition pas de limite terrestre car la Terre n’est pas l’alpha et l’oméga de l’homme, étant partie prenante d’un système bien plus vaste.

Cette mondialisation est critiquée de toute part aujourd’hui par les tenants d’un retour au Local.

Il y a deux sous-catégories dans ce Local : le local-moins et le local-plus.

Le local-plus est celui qui promet l’attachement à une terre, met en valeur ses traditions, entretient les racines. C’est celui qui défend qu’il n’y pas d’existence qui tienne sans sentiment d’appartenance à un milieu, sans avoir les pieds sur terre. L’homme est issu d’une culture, d’un milieu, d’un environnement qui fait partie de lui autant qu’il le constitue. Mais ce n’est pas un espace clos, un environnement statique. Il est ouvert à l’autre car il se sait en perpétuelle évolution, il admet qu’on puisse le changer, il est dynamique.

Le local-moins enferme l’homme dans son environnement, dans sa culture, nie la dimension d’universalité de l’homme. Le local prend ici une dimension figée, statique, définitive. Pour le local-moins les frontières sont des murs et il est impossible qu’un homme issu d’une autre culture puisse se fondre dans un autre environnement, puisse nourrir un autre. Le local-moins est l’antithèse de la mondialisation-moins, qui considère elle que chaque homme est le même, quelque soit sa culture, son sol. Le local-moins réduit lui l’homme à sa culture, à son micro-milieu, et entre ainsi en réaction avec une mondialisation-moins qui nie la particularité de l’homme.

Or, l’axe majeur qui a orienté toutes les politiques depuis le début de la Modernité, ce Local – Global, est aujourd’hui inopérant car il part du principe que le monde tel que perçu, tel que défini dans la modernité est un Dehors toujours là, à disposition des hommes. La Modernité a toujours pensé qu’il y a l’homme et le monde, l’humain et des ressources à sa disposition. L’environnement, le monde, est sur ce quoi l’homme appose son action. Il est hors de l’homme et ne le constitue pas, ce qui se module en fonction des désirs de l’homme.

Or le monde, ou la Terre comme le définit Latour, « réagit » à l’action de l’homme. La réponse de la Terre a été proportionnelle à l’extension sans limite de la mondialisation-moins depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (la Grande Accélération selon Latour). La Terre montre ainsi qu’elle fait partie du vivant, elle n’est plus ce simple dehors, ce donné, elle est partie prenante de l’homme. Elle ne peut être simplement considérée comme ce « sur quoi » l’homme agit car elle agit en retour et par conséquence elle influence à son tour les réactions de l’homme. C’est ce que ne veulent pas voir les tenants de la mondialisation-moins pour qui la limite est extra-terrestre puisque leur raisonnement se fonde en dehors de tout contexte, de tout espace, de tout lieu. Ou, dans une analyse plus cynique, Latour avance que les tenants de la mondialisation-moins ont très bien compris qu’il ne suffirait pas d’une Terre pour que tous les humains en profitent à leur façon et qu’ils nient délibérément ce phénomène car ils seront les derniers impactés puisqu’ils disposent des leviers de commande actuels. Ce sont aujourd’hui les tenants du Hors Sol.

Il est donc urgent de développer une autre politique, qui tienne compte du fait que la Terre est une donée de l’équation, qu’elle n’est pas ce « sur quoi » l’homme exerce son action mais qu’elle doit être au centre de ses préoccupations comme faisant partie de lui. L’homme ne peut plus se penser comme hors du monde mais il doit se comprendre comme faisant partie du vivant, de son environnement, et cela doit être la base d’une nouvelle politique : ce que Latour nomme le Terrestre. Or cette réalité scientifique qui émerge et qui met en branle les aspirations des tenants de la mondialisation-moins est nié par les tenants du Hors Sol.

Ainsi se dessine, à la perpendiculaire de l’axe Local-Global qui a structuré toute la période de la modernité, un autre axe Terrestre-Hors Sol. Tout l’enjeu des années à venir, c’est de convaincre, d’attirer ceux qui se positionnent encore sur l’axe Local-Global de se tourner vers le Terrestre plutôt que vers le Hors Sol. Le Terrestre contient à la fois les aspirations du local-plus et de la mondialisation-plus :

  • il est cet environnement, ce lieu, ce milieu, ce tissu d’interactions, cet ensemble de vivants, ce territoire desquels se doivent de partir toute nouvelle réflexion politique. C’est par le bas, depuis « quelque part » que vont émerger des réponses adéquates à la vie et à la survie de ces milieux mêmes, considérés ainsi dans leur particularité.
  • mais il est également convaincu que c’est par l’échange et la diversité qu’un milieu se perpétue et il n’a pas une conception « fermée » du territoire. Le territoire ainsi conçu peut accueillir l’autre et lui permette de s’insérer et d’alimenter son éco-système.

La France et la mondialisation

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La France doit s’adapter au monde qui change. Elle doit prendre en compte la mondialisation et s’y adapter coûte que coûte si elle ne veut pas disparaître lentement mais sûrement de la scène politique internationale. Pour cela, elle doit se repenser en profondeur.

La mondialisation est un processus englobant qui n’admet pas d’alternative. C’est un mouvement inéluctable qui se déploie indépendamment de toute idéologie, de tout discours qui s’élève pour l’endiguer. Une guerre est en jeu entre des pays qui vont accéder inéluctablement à la prospérité économique et d’autres qui voient leurs parts de marché s’amenuir. La France doit s’adapter à cette guerre économique ou mourir sous tutelle du FMI.

La France est victime de ses querelles idéologiques, qui ont toujours pris le pas sur un pragmatisme considéré comme un renoncement. En faisant émerger des acteurs globaux comme les multinationales, la mondialisation relègue au second rang l’influence des Etats, qui ne sont plus les principaux acteurs de l’économie comme autrefois, lorsqu’il avait fallu reconstruire après la guerre.

Après avoir été acteurs, ils doivent devenir metteurs en scène. Ils doivent définir les règles du jeu, accompagner, favoriser l’émergence d’acteurs nouveaux. Ils doivent faire la part belle à l’initiative individuelle qui seule est suffisamment réactive pour répondre au besoin de plus en plus pressant d’innovation.

La France, par son histoire, surtout récente,  s’est trop reposée sur son Etat. Les français vont devoir apprendre à vivre sans et à évoluer dans un monde qui prône haut et fort les valeurs de liberté et de responsabilité. L’Etat ne jouira désormais que des prérogatives auxquelles il sera seul à même de répondre. Les associations, les communes, les départements, les régions, l’Europe le suppléeront ou le remplaceront dans la prise de décision lorsqu’il ne sera pas l’échelon le plus adapté pour y répondre. La souveraineté de la décision sera ainsi exercée par l’échelon le plus compétent et ne découlera plus automatiquement d’un Etat jacobin, dont la légitimité, rappelons-le, trouve sa source dans l’absolutisme royal (nécessaire à l’époque pour unir les provinces).

La France doit donc profondément changer de mentalité. Elle a d’immenses atouts, notamment une jeunesse très bien armée pour affronter la mondialisation, mais sa classe politique reste étatiste et jacobine et retarde ainsi une mue qui sera inéluctable.

Favoriser l’initiative individuelle, exalter la responsabilité : des raisons pour considérer le monde qui vient comme une opportunité et non seulement comme une menace !

Haro sur l’euro !

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L’euro est-il LE coupable ?

Les fermetures d’usine se multiplient et on entend renaître les critiques qui se font de plus en plus virulentes contre l’euro, qui serait responsable de tous les maux.

Oui, l’euro est trop fort. Il est la monnaie qui sied le plus à l’Allemagne, à son modèle économique, à sa trajectoire démographique.

L’Allemagne a tourné son modèle économique vers l’exportation. Elle exporte des produits de qualité haut de gamme qu’elle vend à une clientèle internationale très aisée qui n’est pas très sensible au prix. Un riche industriel chinois achètera une voiture allemande. Que son prix subisse des variations d’un à deux mille euros importe peu.

L’euro est fort car l’Allemagne est un pays vieillissant, à la démographie en berne. Les retraités allemands, qui épargnent, ne veulent pas d’une dévaluation qui dévaluerait par là même la valeur réelle de leur pension. Ils souhaitent ainsi une inflation régulée, maitrisée, qui leur permette de jouir des intérêts réels que leur rapportent leurs placements. Dévaluer, baisser la valeur de l’euro, ce serait autant de placements perdus. Provoquer de l’inflation, pour diminuer par exemple le coût réel de la dette pour les pays très endettés, diminuerait l’intérêt réel perçu par les épargnants, qui parient sur le différentiel positif de leur taux de placement avec le taux d’inflation. Les retraités allemands sont donc contre la dévaluation et contre l’inflation.

Or, dans beaucoup d’usines, dans beaucoup d’industries, notamment en France, un euro fort pénalise l’exportation. Contrairement à l’Allemagne, la France n’est pas positionné exclusivement sur le haut de gamme, et ses exportations dépendent pour une part importante de l’appréciation de l’euro sur le marché des monnaies. A l’heure où le dollar, le yen et la livre sterling se dévaluent par rapport à l’euro, l’euro est trop fort, trop apprécié par rapport aux principales monnaies mondiales pour que les exportations des pays de la zone euro soient compétitives. L’euro est trop fort pour des industries fragiles, en perte de vitesse, très sensibles au prix.

Mais doit-on tout rejeter sur le dos de l’euro ? Ce qui se passe à Aulnay actuellement, ce qui se passe malheureusement dans nombre d’usines en France, relève-t-il exclusivement d’un euro trop fort ?

Beaucoup d’entreprises françaises ont manqué le coche de la mondialisation, et n’ont pas su délocaliser à temps ni s’adresser à une nouvelle clientèle. La mondialisation est impitoyable, mais elle est inéluctable. Tout le monde le sait, tout le monde le sent. C’est pourquoi la diatribe contre la mondialisation de notre Ministre du Redressement productif qui proposait de « démondialiser le monde » prête à sourire.  Refuser d’acter son principe, de s’adresser à de nouveaux marchés émergents, bref, d’anticiper l’avenir, là est le crime. PSA n’a pas su s’atteler un partenaire d’envergure qui lui permette de s’engager sur les nouveaux marchés mondiaux. PSA n’a pas su s’adapter à la concurrence mondiale ni se positionner sur le bas de gamme ou sur le haut de gamme. PSA a continué à fabriquer des voitures moyen de gamme, comme la C3, qui souffrent cruellement de la concurrence mondiale.

La responsabilité principale des fermetures d’usine n’incombe pas à l’euro, mais bien à des entreprises qui n’ont pas su prendre les virages nécessaires à l’heure d’une économie mondialisée, où tout est en concurrence. Certes, un euro plus faible ne serait pas malvenu pour des entreprises dont les produits sont très sensibles au prix. Mais il  resterait une aide d’appoint qui ne peut dispenser l’industrie française d’une profonde réflexion sur la réorientation de la gamme de ses produits. C’est ce à quoi doivent s’atteler en priorité les Ministres de l’Economie et du Redressement productif. Ils doivent bien sûr parer au plus presser et tenter de sauver ce qu’il est possible de sauver. Mais ils doivent surtout préparer une ré-industrialisation nécessaire et intelligente qui prenne en compte les avantages et les désavantages comparatifs de la France désormais indissociables, faut-il le rappeler, de ceux de l’Europe.

L’Europe, inéluctablement

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Le traité européen dit traité sur la stabilité, la coopération et la gouvernance (TSCG), qui va très probablement être voté par l’Assemblée Nationale, suscite de vifs débats.

Plusieurs arguments sont avancés par ses opposants, d’ordre politique et économique.

Premièrement, la France, par ce traité, entérine sa perte de souveraineté et sera pieds et mains liées à l’Europe. Le traité, en fixant à tous les Etats membres des objectifs économiques et budgétaires à atteindre, enlève de facto toute latitude aux Parlements nationaux, qui héritent à peine d’un droit de remontrance, comme sous l’Ancien Régime. Bruxelles décide, Paris exécute.

Deuxièmement, ce traité, par les objectifs qu’il affiche (à savoir 0,5% de déficit structurel et réduction de la dette à un montant inférieur à 60% du PIB) et les amendes infligées par la Cour de Justice Européenne en cas où ils ne seraient pas atteints (à hauteur de 0,1% du PIB), pousse certains économistes à dire que l’euro va tuer l’Europe. Le gouvernement économique européen qui se fait jour, tel qu’il aurait du prendre place dès Maastricht, impose des contraintes fortes sur les budgets nationaux et réduit drastiquement les marges de manœuvre des Etats, à l’heure où une relance est peut être nécessaire. Selon plusieurs économistes, ce traité va asphyxier encore plus les  économies européennes pour sauvegarder une monnaie unique qui n’était pas viable dès sa construction, car ne s’appliquant pas sur une zone monétaire optimale.

Le débat fait rage mais bien malin qui pourra prévoir avec certitude la fin de l’euro.

Quoiqu’il arrive, si la France devait sortir de l’euro, elle ne devrait pas s’en réjouir, car l’idée de l’Europe en prendrait un coup. Nous défendons ici l’impérieuse nécessité de la formation d’une véritable fédération européenne, qui soit démocratique (au sens participatif du terme et non seulement représentatif). Dans la perspective d’un monde qui se réorganise en grands blocs, en aires civilisationnelles, il est impératif que l’Europe puisse parler d’une voix forte pour participer à l’histoire du monde. Les Etats seuls, la France, l’Allemagne ne pèseront plus rien dans trente à cinquante ans sur la scène internationale alors qu’une Europe unie peut assurer un leadership fort et faire entendre sa voix, en tant que première puissance mondiale.