Sans toit ni loi, d’Agnès Varda (1985)

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Mona (Sandrine Bonnaire) est une vagabonde qui s’accroche et se décroche au gré des circonstances. Rien ne la retient, elle qui glisse sur les choses, sans attache, éternelle nomade, libre de ses mouvements…mais sans argent et sans la moindre volonté d’en gagner, donc de travailler. Un chemin sans autre issue qu’un fossé où elle s’écroule, épuisée de fatigue et de froid. Ironie de l’histoire, Mona rend l’âme au moment où elle prend racine. Agnès Varda nous fait revivre les dernières semaines de sa vie au contact des gens qu’elle a rencontrés, côtoyés, croisés ou juste frôlés, mais qu’elle a tous interpellés.

Sympathique, sale, fainéante, aguicheuse, paumée, libre, dépravée, insouciante, les adjectifs pleuvent mais aucun n’arrive à décrire, à saisir l’énigme qu’est Mona. Une mauvaise herbe, un platane contaminé qu’il faut traiter…une « erreur », ira jusqu’à penser le philosophe-berger, qui a fui les études pour cultiver son lopin de terre, et qui reste interdit devant le refus de Mona de lui emboîter le pas. Telle est Mona, volante, virevoltante et désolante, mais surtout embarrassante pour une France terrienne qui vit au rythme des saisons, dans un présent toujours recommencé. Un ordre que Mona veut fuir, un cercle qu’elle veut briser en empruntant la tangente pour vivre en funambule, sur le fil, entre deux bords.

Personne ne peut comprendre Mona, qui zigzague sans but précis, ni heureuse ni malheureuse, seulement tiraillée quelquefois par la faim et par le froid. Parfois contrainte de fuir un endroit, souvent décidée à quitter les lieux à la moindre complication. Peut-être au fond cherche-t-elle l’évidence même de la vie, à exister pleinement, et pour cela à se libérer de la chaîne de la cause et de l’effet. Ou peut-être ne cherche-t-elle rien, qu’elle n’attend rien car elle sait ce qui l’attend, justement. Mona force à revenir sur soi, à réfléchir à ce qui meut ou arrête. La regarder fuir sans cesse, refuser toute attache, revient à interroger les nôtres. L’extrémité du comportement de Mona nous questionne, son entièreté aussi. La voir condamnée à se détruire inéluctablement, mais volontairement, fait sourdre en nous la question du sens. Car Mona est un chemin parmi d’autres, mais un chemin entier, sans aucune concession. Une liberté indéniable tracée dans les sillons de la campagne française, une affirmation insolente qui nous heurte et nous met mal à l’aise, un cri étouffé par chacun de nous.

Suivre Mona est également l’occasion de côtoyer une France qui n’a plus voix au chapitre, la France des champs et des petits villages environnant, une France à la marge, elle aussi…Agnès Varda filme magnifiquement ces hommes et femmes de la terre, sans chercher à comprendre, à analyser ou à expliquer. Sans toit ni loi nous immerge dans leur quotidien et fait affleurer l’intime sans apposer un regard extérieur ni un jugement : loin du film social ou de la revendication politique, l’œuvre d’Agnès Varda doit être vue comme une peinture, à la manière des Glaneuses de Millet ou des scènes de genre de Courbet à Ornans.