La Vie d’Adèle, d’Abdellatif Kéchiche (2013)

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Quelques réflexions éparses sur le film La Vie d’Adèle, primé en 2013 à Cannes. Le film raconte l’histoire d’amour entre Emma et Adèle.

Kéchiche ressemble à Sautet, à Pialat, aux Dardenne, à tous ceux qui veulent capturer la vie à l’écran sans la magnifier, sans la maquiller, à tous ceux qui veulent la montrer nue, sans artifice, sans fard.

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Le film de Kéchiche s’adresse exclusivement à la sensibilité et par conséquent rebute l’analyse. A la manière du funambule qui, s’il se met à penser au fait qu’il marche sur un fil, va perdre l’équilibre, celui qui s’aventure à analyser, à disséquer scène par scène La Vie d’Adèle risque de perdre le film, son mouvement, son souffle. Car c’est un tout indivisible et vivant, un tout indivisible car vivant.

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Il n’est pas de titre mieux choisi que La Vie d’Adèle pour nommer ces trois heures que sont effectivement la vie d’Adèle, lycéenne de 15 ans qui découvre ses désirs, s’éveille à la complexité du monde et commence à écrire son histoire au contact d’Emma, jeune artiste à la chevelure bleue de quelques années son aînée. Emma active en elle ce qui n’était que balbutiant, enfoui, hésitant, confus et qui se transforme en affirmation, en sourire, en caresse. Au début incomprise, timide et parfois agressive, Adèle devient plus dense, plus sûre, plus sereine.

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 « Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau », disait Paul Valéry. Ce qu’il y a de plus profond dans le film de Kéchiche, ce sont leurs peaux qui se rencontrent. Tout se joue à la surface des corps et non dans les profondeurs métaphysiques des dialogues. La philosophie est ici un repoussoir, un jeu avec des concepts, une activité superfétatoire qui exclue ceux qui n’en maîtrisent pas les codes. Adèle se sent perdue au milieu des amis d’Emma, qui dissertent sur l’universel tout en n’ayant pas conscience d’être enfermés dans leur bogue germanopratine. 

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La découverte entre les deux jeunes femmes est aussi et avant tout sexuelle. Kéchiche peint ici la rencontre de deux chairs qui se prouvent et s’éprouvent au contact de l’autre, deux chairs impeccablement lisses et rondes, pleines et éclatantes comme des pommes de Cézanne. A la manière du peintre d’Aix, Kéchiche semble absorbé par la présence de ce qu’il filme, obnubilé par son motif. Le réalisateur n’a pas pour but de domestiquer le réel ni de lui donner un sens. Il est celui qui essaie de rendre compte de ce qui est, il laisse être le donné. Kéchiche parvient ainsi à rendre toute sa vérité au visage d’Adèle.

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La recherche du plaisir et les moyens pour y parvenir sont filmés de façon brute tout en évitant la pornographie. Cette dernière suppose un regard extérieur, un dehors. Elle vise à exciter le spectateur. Ici nous sommes immergés dans l’intimité des deux femmes, il n’y a pas de dehors. Les scènes d’amour sont vraies car crues. Tout vise au vrai, et non au vrai qui serait sur-joué dans une scène à visée pornographique.