Amarcord, de Federico Fellini (1974)

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Amarcord, « je me souviens » en romagnol, est une fresque comique et poétique dans l’Italie des années 30. Fellini replonge dans son enfance et nous emmène à Rimini, sa ville natale, que nous découvrirons par l’œil de Titta, un adolescent de quatorze ans.

Titta vit avec ses parents, son frère, son oncle et sa femme et son grand-père. Dans cette famille italienne traditionnelle, les disputes ne cessent jamais. Titta est souvent obligé de sortir de table en courant, coursé par son père qui s’époumone de menaces qui ne seront pourtant jamais suivies d’effets. La Mama s’affole et tente de s’interposer entre le fils et le père alors que les autres membres de la famille ne lèvent pas un sourcil et en profitent pour se resservir, apparemment habitués à ces scènes de ménage quotidiennes. Le grand-père a la main baladeuse avec sa bru et raconte en mimant des anecdotes grivoises, tandis que l’oncle, adulte resté enfant, profite de l’absence de son frère pour apprendre au petit à jouer avec la nourriture.

Titta est un cancre, comme tous ses copains de l’école communale. A peine ses professeurs  ont le dos tourné qu’ils rotent et pètent pour faire rire à l’envie leurs camarades de classe. La grandeur de Rome et de l’Italie, le respect du régime et le culte du Duce sont inculqués dans une grandiloquence de chaire et un tel sérieux que Fellini s’amuse à peindre les professeurs en vivants fossilisés, dont le physique grotesque et sépulcral fait écho à la caricature de leur enseignement, de leur savoir. Un éclat de rire moqueur semble être ainsi la seule réponse au jansénisme d’une Eglise catholique entièrement dans les mains d’un fascisme triomphant.

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Parallèlement, cette volonté de diriger les consciences libère en contre partie une imagination entièrement tournée vers l’interdit sexuel.

La professeur de mathématique, dont les courbes et les rondeurs baroques forment un contraste éclatant avec sa sécheresse autoritaire, nourrit les fantasmes de tous les adolescents. Dans le village, la Volpina, prostituée à l’œil aguicheur, rôde, provocatrice, autour de tous les hommes. Elle est l’interdit incarné, la chair refoulée, le visage ogre du désir. Les hommes sont tous épris de Gradisca (Magali Noel), la beauté du village en manteau rouge. Inaccessible, elle nourrit les déceptions et les espoirs des riminiens et rêve de s’enfuir aux bras de Gary Cooper, dont les films animent le petit cinéma communal. Sans oublier la buraliste à l’hénaurme poitrine, qui terrorise en même temps qu’elle fascine Titta et ses amis. Les hommes ont les yeux rivés vers les femmes. La morale est si présente, la séduction est si bridée qu’ils se réfugient dans leurs fantasmes et leurs obsessions, comme lorsqu’ils regardent passer ces femmes à vélo, dont les plis des robes laissent deviner leurs formes.

Les tableaux de Rimini s’enchaînent et deviennent de plus en plus sombres à mesure que s’enracine le fascisme. La musique de Nino Rotta, dont le thème principal se déploie tout au long du film, ralentit. Le fascisme pénètre progressivement la vie du village mais sans la bouleverser. Au trait insouciant et léger des premières scènes s’ajoute un fond plus lourd, plus grave, presque tragique parfois. Les habitants de Rimini sont petit à petit désorientés, aveugles, à l’image du grand-père qui ne retrouve plus le chemin de sa maison tant la brume est épaisse. Fellini peint ici l’isolement, l’hébétude qui résultent de l’ignorance, de l’irresponsabilité d’individus qui remettent leur destin dans les mains d’institutions qui pensent à leur place (l’Ecole, l’Eglise, le régime).

Cependant, avant d’être un film politique, Amarcord est une œuvre poétique. Le fascisme n’est pas abordé d’un point de vue historique mais est interprété par la mémoire de Fellini qui, en grand artiste peintre, l’intègre dans sa fresque de créatures baroques, dont les formes débordent de l’écran et plongent le spectateur dans l’imagination d’un adolescent de quatorze ans découvrant le monde. Le monde d’un petit village italien dont les yeux s’ouvrent et scintillent au passage d’un paquebot géant, symbole d’infini et de modernité. Un ailleurs qu’on désire mais une réalité qu’on a du mal à quitter, comme Gradisca qui fond en larmes au moment de s’envoler pour de bon aux bras d’un officier. A l’instar également de Fellini, qui replonge dans son passé pour nous offrir une nouvelle fois un chef d’œuvre absolu.

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