Roma, de Federico Fellini (1972)

Image Rome, 1939. Un jeune journaliste de province, Federico, pose ses valises dans la demeure baroque d’une famille romaine. Une fois installé, il déambule dans les quartiers des alentours. Les cris, les pleurs, les disputes, les réconciliations animent le quotidien des rues, où l’on dine tous ensemble, autour d’une bonne bouteille de vin, en riant aux chansons égrillardes qu’entonnent avec malice des gamins de dix ans. Règne une ambiance de fête et de partage : les musiciens bohêmes passent gaiement entre les tables et repartent l’esprit léger et le pas lourd.

Le jeune Federico découvre aussi les bordels sales où prostituées adipeuses aguichent une foule de petits pères goguenards, les grandes et luxueuses maisons closes fascistes dirigées de main de maître par de sèches maquerelles au chignon impeccable, où se nouent et se dénouent les intrigues du régime, les salles de théâtre miteuses où les romains se rendent le dimanche pour grogner, siffler ou applaudir à tout rompre les inégaux numéros qui s’enchaînent sans fin, l’Opéra, enfin, où l’on joue solennel l’assassinat de César par Brutus. Orgie burlesque, que seule la guerre et ses bombardements interrompent pour quelques instants. Le temps de descendre dans les abris anti-aériens, les romains font alors une halte, s’interrogent sur le sens de la guerre, de la patrie, du régime, mais repartent de plus belle en invitant leurs conquêtes des sous-sols à partager un bout de chemin. Ville de l’illusion, la Rome de 1939 est constamment en représentation. Elle se nourrit des fabuleux contrastes de son passé, de ses rencontres improbables et impromptues, des interjections théâtrales de tous ses habitants-personnages.

Rome, 1972. Le jeune journaliste est devenu ce Federico Fellini qui a quitté la scène pour devenir une voix off qui nous guide, inquiète. Des énormes pelleteuses cassent méthodiquement les murs des souterrains pour construire le futur métropolitain. Et lorsqu’on découvre une maison romaine datant de l’Antiquité, les ingénieurs, nouvelles figures contemporaines, laissent s’infiltrer l’air dans la pièce et effacer par la même occasion les peintures murales qui datent de plus de deux mille ans. Au dehors, des hippies occupent les jardins qui jouxtent le Colisée et des supporters de football s’insultent gratuitement à un péage …l’invective anonyme a supplanté la poésie des rues d’une métropole désormais colonisée par les voitures, qui en obstruent les perspectives.

1972…1972 ! Qu’importent Rome, son histoire et la conservation de ses monuments ! Ils ne sont que les vestiges d’un passé révolu. Les colonnes romaines, les statues antiques, les bustes et tableaux de maître, les innombrables églises et cathédrales, les chefs d’œuvre baroques, sont devenus l’arrière-plan d’une ville qui n’est plus qu’un décor où se joue une toute autre pièce.

L’angoisse étreint la voix de ce Fellini devenu vieux.

L’angoisse de voir tout disparaître sans comprendre ce qui se trame car tout semble défiler sans discontinuer, comme cette horde de motards qui déboule dans Rome à toute allure. L’angoisse de voir son identité se dissoudre sous les coups de boutoir de la modernité, qui recouvre le passé de ses froids blocs de béton. L’angoisse de voir sa ville, phare de la civilisation européenne, s’éteindre, et peut-être à jamais. roma défilé cardinaux

Que sont devenus les cardinaux romains d’hier dont les longues robes illuminaient de rouge les dîners de la haute aristocratie ? Des spectateurs…désormais, ils assistent passifs à un défilé de mode ecclésiastique. Séquence magistralement baroque, mise en scène prodigieusement comique que cette procession déjantée où des bonnes sœurs en soutane plastifiée succèdent à des curés de campagne qui enfourchent des bicyclettes du dernier cri, avant de laisser place à un duo de pourpres cardinalices en patins à roulette. Suit un cortège de toges et de mitres serties de grosses pierres dont le scintillement s’étiole aussitôt qu’apparaît sur un trône majestueux l’éclatante parure du souverain Pontife, qui émeut jusqu’aux larmes une assistance définitivement conquise.

Outrageuses et dégoulinantes richesses, perte du sens du sacré, signes évidents d’une décadence inéluctable…Rome, la ville éternelle, serait-elle en train de mourir ? L’époque qui vient et balaie tout, du passé jusqu’au présent de la vie même, va-t-elle aussi emporter l’avenir et tout espoir d’une renaissance ? La réponse d’Anna Magnani, la plus grande actrice italienne de l’époque, en qui Fellini voit l’incarnation la plus parfaite de Rome, « aristocrate et bouffonne », calme pour un moment l’angoisse du réalisateur : « Va donc te coucher Federico, il est tard ! ».

Roma, film du grand Federico Fellini, est un chef d’œuvre baroque, une orgie visuelle. Ayant choisi de ne pas suivre une structure narrative (comme dans La dolce vita), Fellini nous entraîne dans une succession de tableaux maîtrisés sur le bout des doigts. La ville éternelle sert de fil conducteur à toutes les interrogations du réalisateur, qui nous livre son testament cinématographique en mêlant à ses souvenirs de jeune homme les délires géniaux de son imagination féérique.

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