L’Homme pressé, de Paul Morand (1941)

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Pierre Nioxe est un antiquaire de 35 ans qui ne cesse de courir. Il ne s’arrête jamais de peur d’être immobile. Pour Pierre, le repos, c’est la mort. L’homme pressé, comme son nom l’indique, est un roman sur le temps. Le temps qui passe et fuit, ce fleuve qui s’écoule et que Pierre tente de remonter. Tel un nageur qui essaie de vaincre le courant, Pierre s’essouffle vainement et entraîne avec lui tous ceux qui le côtoient. Pour un temps. Car ils finissent tous par se laisser porter. Et Pierre, petit à petit, se retrouve seul dans une course que ni l’amitié ni l’amour ne réussissent à arrêter.

Ecrit en 1941 par le futur académicien Paul Morand, L’Homme pressé est un roman qui évoque avec plein d’humour et dans une langue très riche un sujet éternel : le temps. Tout au long du livre, Morand joue savamment d’un malicieux paradoxe : la course contre le temps d’un antiquaire.

La figure de l’antiquaire, d’ordinaire amateur du temps long, intériorisé, se trouve transfigurée en la personne de Pierre Nioxe, sprinteur de premier ordre. Pierre n’a aucune profondeur. Il glisse sur les choses, qui n’ont aucune aspérité pour lui, aucune prise, qui n’existent pas. Spécialisé dans la Haute époque, il ne révèle aucune émotion particulière pour les chefs d’œuvres qui ont survécu aux siècles. S’il les aime et les apprécie, c’est en tant qu’objets rares, pièces de collection. Amateur d’art au jugement prononcé, il semble cependant n’avoir aucune poésie des choses. Jamais il n’est arrêté par la beauté soudaine d’un objet, d’un paysage, dont le pouvoir est de suspendre le temps. Jamais il ne flotte ni ne s’oublie, toujours il se projette et anticipe.

A l’inverse, la famille Boisrosé, à qui Pierre a racheté le Mas Vieux, est une halte perpétuelle, une éternelle réitération du même. Composée de quatre femmes, la mère et ses trois filles Angélique, Hedwige et Fromentine, les Boisrosé sont une famille hors temps. Tous les jours, les mêmes rites s’opèrent, les mêmes habitudes se prennent avec délectation, les mêmes conversations se tissent. Isolées du monde, les quatre femmes acceptent comme un pis-aller la présence des hommes. Angélique est mariée mais elle ne passe que le temps requis par ses devoirs conjugaux en compagnie de son époux. Quant à Hedwige et Fromentine, elles restent constamment avec leur mère.

Ces deux temporalités qui s’excluent vont se rencontrer lorsque Pierre va côtoyer Hedwige. Pierre va-t-il enfin s’arrêter, bâtir, couver ? Hedwige va-t-elle se projeter hors du foyer familial et se lover dans le rythme fatal de Pierre ? Par ce détour, nous pouvons deviner la conception que Paul Morand se fait de l’homme et de la femme, du masculin et du féminin. Lui, toujours en projection, toujours hors de lui et pour lui, nomade infatigable. Elle, sédentaire qui lui donne envie de s’arrêter et de construire, dans le don, pleine d’amour. L’histoire d’Hedwige et de Pierre, c’est l’histoire éternelle de l’homme et de la femme, la rencontre de deux natures essentiellement différentes par leur rapport au temps. Quand l’être en devenir perpétuel rencontre la répétition du même, quand une ligne rencontre un cercle, c’est toujours en un point, insaisissable limite. Cet équilibre fragile va-t-il durer ? Le temps de chacun va-t-il devenir leur temps, subtile mélange de départs et d’arrivées ? Ou bien leur rapport au temps est-il fatalement indépassable et les séparera inéluctablement ?

Paul Morand apporte sa réponse à la fin de ce livre, L’Homme pressé, qui se lit vite en même temps qu’il nous invite à faire une petite halte pour réfléchir.

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