Pour une résistance des existences : la REEXISTENCE , de Jean-Paul Galibert (2013)

« Sans les relier, étrangement, le numéro de juin de Philosophie  Magazine nous offre trois grandes leçons de résistance de l’existence. Trois lignes, trois signes, trois voix pour suggérer des milliers de voies, pour exister à nouveau.

Julien Assange vit confiné. Menacé d’arrestation, réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres, le fondateur de Wikileaks présente son nouveau projet : il ne s’agit plus de provoquer la transparence des Etats ou des entreprises, mais de crypter nos messages en sorte qu’ils ne puissent plus les lire, les ficher ou les transformer. Face aux sociétés privées qui surveillent et conservent tous nos messages à des fins de délation ou de profit, il s’agit d’obtenir l’inobservable, l’infalsifiable, une sorte d’indélébilité de la signature qui garantirait l’éternité du texte.

Liao Yiwu est un poète dissident Chinois. Il a imaginé et décrit Tien an men quelques jours avant le massacre. L’expérience de la prison lui révèle un monde qu’il découvre en sortant être le sien. Il prévoit l’effondrement de la Chine actuelle, minée par la corruption des dirigeants et des entrepreneurs, prêts à fuir le pays avec ses richesses.

Boltanski ne se lasse pas de refléter le monde. Joncher de vêtements le sol d’un musée, c’est offrir aux enfants un riant espace de jeux, provoquer chez les adultes un profond malaise, suggérer aux asiatiques quelque vide originel. Cet usage intempestif des objets quotidiens touche à l’éternité.

Trois existences en quelques pages, que seule relie leur irréductibilité : trois leçons de résistance de l’existence. En deçà des surveillances, par delà les répressions, au-delà des dépendances, elles tracent des voies pour cette existence irrépressible, insoumise et créatrice qu’il nous faut reconquérir et réinventer.

Résistance de l’existence : on sent l’idée qui point et cherche un mot : ce sera « réexistence ». Car résistance est un idéal du passé. Il suppose une occupation et vise une libération, mais il conduirait à une enquête sur les origines nazies de l’ordre actuel que bien peu sont prêts à regarder en face.

Qu’elle soit personnelle ou culturelle, toute existence aujourd’hui est fascinée, captée, menacée de disparaître. Les classes sociales se tendent en classes vitales : les personnes et les cultures doivent se vendre ou disparaître. Cessant d’être un fait, l’existence devient un projet quasiment utopique.

Face à tout cela, la réexistence n’est pas seulement une résistance de l’existence. Elle propose une alliance avec le réel, pour une réelle existence. Elle s’annonce comme une époque, aussi humaniste et baroque, aussi libre et inventive que la Renaissance. Car elle ne se contente pas de refonder la culture contre les arbitraires des commerces et pouvoirs en vigueur qui nous empêchent d’exister. Comme la Renaissance proposait de sortir de la mort, la réexistence propose d’en finir avec l’inexistence. »

Jean-Paul Galibert

http://jeanpaulgalibert.wordpress.com

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La droite et la gauche, avant et dans la mondialisation

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Ce qui m’intéresse ici n’est pas de m’interroger sur l’essence de la droite ni sur celle de la gauche, mais d’essayer de dégager les grandes lignes de leurs clivages tout au long de leur histoire, afin de les situer l’une par rapport à l’autre aujourd’hui. Je pense en effet que nous vivons une période qui brouille ces différences, ce qui requiert par conséquent un travail de la pensée.

De prime abord, il est intéressant de remarquer que les notions de droite et de gauche ont à peine plus de deux siècles. Elles sont tellement enracinées dans les consciences et dans le jeu politique qu’on oublie que pendant plus de quinze siècles d’histoire il n’en a jamais été ainsi. En effet, historiquement, la droite et la gauche sont des notions géographiques qui remontent à 1789. Lors d’un débat sur la place de l’autorité royale face au pouvoir de l’assemblée populaire, les partisans du véto royal (principalement membres de l’aristocratie et du clergé) se sont placés à droite du président de l’Assemblée tandis que les adversaires du véto (les patriotes) se sont placés à gauche. D’où la représentation commune d’une droite conservatrice, voire réactionnaire, et d’une gauche réformiste, voire révolutionnaire.

Le clivage entre la droite et la gauche a d’abord été institutionnel. Il n’a jamais été aussi fort que lorsqu’il a fallu imposer la République contre la Monarchie, substituer la Nation au Roi, et faire face aux 1er et au second Empire (il est d’ailleurs intéressant de noter que les nationalistes et les patriotes étaient à cette époque à gauche voire à l’extrême gauche alors qu’aujourd’hui la nation est un thème identitaire de l’extrême-droite : les idées changent de camp à mesure que les siècles passent). Une grande partie de la droite restait attachée au retour de la monarchie et ne voulait pas participer au système politique de la « Gueuse », à l’instar des membres de l’Action française et des Camelots du Roi. Longtemps, la droite a donc été focalisée sur un débat institutionnel avec la gauche. Ce n’est que bien plus tard que la droite s’est convertie majoritairement à la République.

Puis, une fois la République solidement établie, le clivage entre la droite et la gauche a glissé du terrain institutionnel vers le terrain économique et social. Dès la fin du XIXème siècle, la gauche a focalisé son combat sur la défense des ouvriers, afin qu’ils aient accès à des droits, se syndiquent et puissent se défendre contre un patronat essentiellement industriel.

Après la seconde guerre mondiale et le rôle crucial dans la victoire des alliés de l’URSS, la gauche est devenue internationaliste et contre l’économie de marché, tandis que la droite au pouvoir était nationale et libérale. Autrefois républicaine, la rhétorique de la gauche est devenue celle de Marx, auquel elle a emprunté une vision de la société comme lutte des classes, rapport de forces indépassable que ne peut transcender une figure, si française, incarnant la Nation. Mais l’échec de la politique étatiste et des nationalisations en 1981 et 1982 a converti une partie de la gauche au libéralisme, tandis qu’elle a contribué à construire une Europe supranationale avec la mise en place de l’euro. La droite, elle, a accepté l’Europe.

Aujourd’hui donc, la majorité de la droite et de la gauche républicaine sont d’accord sur l’essentiel : l’Europe et la nécessité de s’insérer au mieux dans le système économique (et non de le combattre) que l’on peut nommer mondialisation. Si la gauche est plus susceptible de faire avancer l’Europe, la droite reste probablement plus pragmatique sur l’économie. Il n’empêche que s’y l’on s’en tient aux principales formations républicaines, les clivages s’estompent si bien qu’on ne discerne plus très bien ce qui distingue la droite de la gauche, qui n’ont plus d’identités propres.

Avec la mondialisation, les clivages deviennent autres et fissurent de l’intérieur la droite comme la gauche : accepter la mondialisation et par conséquent vouloir la guider, ou vouloir s’en isoler; accepter l’Europe et par conséquent vouloir la transformer de l’intérieur, ou la déconstruire au prétexte qu’elle est un agent de la destruction des nations au profit d’une idéologie mondialiste et ultralibérale, qui promeut le culte de l’argent roi en faisant sauter toutes les structures qui permettent de l’endiguer.

Admettre que le véritable clivage politique est bien le précédent implique deux choses :

– sur le plan politique, la clarification d’une alliance entre la droite et la gauche dites de gouvernement, qui sont d’accord sur l’essentiel. Certes, les notions de justice et de travail ne sont pas comprises de la même façon dans chaque camp, mais ces différences apparaissent secondaires au regard de leurs points d’accord. D’où le titre de l’article : la droite et la gauche, collaborant ensemble.

– sur le plan de la société, l’acceptation dans la sphère démocratique d’un débat entre les partisans de la mondialisation et ses détracteurs, les partisans de la nation souveraine et ceux d’une Europe fédérale. Il faut que ces débats aient lieu sans stigmatisation, sans outrance, sans référence à un passé douteux et douloureux. Car ces questions aux enjeux fondamentaux déchirent les pays comme les consciences. Et pour les poser lucidement, il faut se libérer d’un passé qui, en France et en Europe, a justement du mal à passer. Un débat fort mais audible, virulent mais respectueux, profond mais porté sur le réel, est le signe d’une société qui respire la démocratie et veut prendre son destin en main.

Mes prises de positions quant à ce clivage ont été largement développées ici.

– L’Europe fédérale me semble le seul horizon possible pour les pays d’Europe, s’ils veulent conserver un tant soit peu la mainmise sur leur destin.

Géopolitiquement, d’abord. Le monde devient multipolaire et se réorganise en grands blocs qui ont la taille de continents : l’Amérique du Nord, la Chine, l’Inde, le Brésil etc. Seule une Europe unie, politiquement unie (et non seulement un marché commun pseudo-gouverné par une hydre à 27 têtes) peut avoir son mot à dire et avancer avec autorité ses pions sur l’échiquier géopolitique mondial.

Philosophiquement ensuite. L’Europe a une histoire et des racines communes, elle est une civilisation à elle toute seule, la civilisation de l’autonomie, des droits de l’homme. Elle est une tentative d’organisation politique, plutôt d’essence sociale-démocrate. Elle n’est en tout cas ni la Chine, ni l’Inde, ni les Etats-Unis et il suffit de voyager dans ces pays là pour se rendre compte que ce qui sépare les européens est infiniment plus ténu que ce qui les rapproche.

L’insertion dans la mondialisation, qui implique la libéralisation de l’économie et la dérégulation du travail me semble inéluctable, tant la concurrence mondiale est forte et demande de la réactivité et de la flexibilité, afin de s’adapter le plus rapidement possible à un univers en perpétuel changement. La France, qui a de grands acquis sociaux financés par une part importante de son PIB (56%), ne peut pas se permettre de conserver ses acquis au détriment de sa compétitivité. L’Etat, dont la puissance est vouée à s’amenuir, doit concentrer son action sur le domaine régalien (éducation, justice, sécurité) et mettre en place les conditions qui soient les plus favorables à la création et au développement des entreprises, qui seules créent et créeront de l’emploi.

Ces deux propositions sont inextricables : seule une Europe politiquement unie pourra renverser les flux de la mondialisation à son avantage, ce que ne pourrait pas une nation seule de la taille de la France. Elle aurait certes une pleine souveraineté de droit mais une illusion de souveraineté de fait et serait contrainte de réagir plutôt que de pouvoir présider collégialement aux événements.

Nous sommes dans un entre-deux et le choix ne va pas tarder à se manifester : espérons que cette mutation se fera le plus paisiblement possible et dans un respect de la démocratie. Mais pour cela, un discours de vérité et de l’écoute doivent être exigés de la part de nos représentants politiques.

L’Homme pressé, de Paul Morand (1941)

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Pierre Nioxe est un antiquaire de 35 ans qui ne cesse de courir. Il ne s’arrête jamais de peur d’être immobile. Pour Pierre, le repos, c’est la mort. L’homme pressé, comme son nom l’indique, est un roman sur le temps. Le temps qui passe et fuit, ce fleuve qui s’écoule et que Pierre tente de remonter. Tel un nageur qui essaie de vaincre le courant, Pierre s’essouffle vainement et entraîne avec lui tous ceux qui le côtoient. Pour un temps. Car ils finissent tous par se laisser porter. Et Pierre, petit à petit, se retrouve seul dans une course que ni l’amitié ni l’amour ne réussissent à arrêter.

Ecrit en 1941 par le futur académicien Paul Morand, L’Homme pressé est un roman qui évoque avec plein d’humour et dans une langue très riche un sujet éternel : le temps. Tout au long du livre, Morand joue savamment d’un malicieux paradoxe : la course contre le temps d’un antiquaire.

La figure de l’antiquaire, d’ordinaire amateur du temps long, intériorisé, se trouve transfigurée en la personne de Pierre Nioxe, sprinteur de premier ordre. Pierre n’a aucune profondeur. Il glisse sur les choses, qui n’ont aucune aspérité pour lui, aucune prise, qui n’existent pas. Spécialisé dans la Haute époque, il ne révèle aucune émotion particulière pour les chefs d’œuvres qui ont survécu aux siècles. S’il les aime et les apprécie, c’est en tant qu’objets rares, pièces de collection. Amateur d’art au jugement prononcé, il semble cependant n’avoir aucune poésie des choses. Jamais il n’est arrêté par la beauté soudaine d’un objet, d’un paysage, dont le pouvoir est de suspendre le temps. Jamais il ne flotte ni ne s’oublie, toujours il se projette et anticipe.

A l’inverse, la famille Boisrosé, à qui Pierre a racheté le Mas Vieux, est une halte perpétuelle, une éternelle réitération du même. Composée de quatre femmes, la mère et ses trois filles Angélique, Hedwige et Fromentine, les Boisrosé sont une famille hors temps. Tous les jours, les mêmes rites s’opèrent, les mêmes habitudes se prennent avec délectation, les mêmes conversations se tissent. Isolées du monde, les quatre femmes acceptent comme un pis-aller la présence des hommes. Angélique est mariée mais elle ne passe que le temps requis par ses devoirs conjugaux en compagnie de son époux. Quant à Hedwige et Fromentine, elles restent constamment avec leur mère.

Ces deux temporalités qui s’excluent vont se rencontrer lorsque Pierre va côtoyer Hedwige. Pierre va-t-il enfin s’arrêter, bâtir, couver ? Hedwige va-t-elle se projeter hors du foyer familial et se lover dans le rythme fatal de Pierre ? Par ce détour, nous pouvons deviner la conception que Paul Morand se fait de l’homme et de la femme, du masculin et du féminin. Lui, toujours en projection, toujours hors de lui et pour lui, nomade infatigable. Elle, sédentaire qui lui donne envie de s’arrêter et de construire, dans le don, pleine d’amour. L’histoire d’Hedwige et de Pierre, c’est l’histoire éternelle de l’homme et de la femme, la rencontre de deux natures essentiellement différentes par leur rapport au temps. Quand l’être en devenir perpétuel rencontre la répétition du même, quand une ligne rencontre un cercle, c’est toujours en un point, insaisissable limite. Cet équilibre fragile va-t-il durer ? Le temps de chacun va-t-il devenir leur temps, subtile mélange de départs et d’arrivées ? Ou bien leur rapport au temps est-il fatalement indépassable et les séparera inéluctablement ?

Paul Morand apporte sa réponse à la fin de ce livre, L’Homme pressé, qui se lit vite en même temps qu’il nous invite à faire une petite halte pour réfléchir.

L’engagement politique

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Est-il devenu plus difficile aujourd’hui qu’hier de s’engager politiquement ? La jeunesse est-elle plus individualiste, moins concernée ou est-ce le monde qui a changé, rendant par la même les structures traditionnelles de l’engagement brouillées, inopérantes ?

Ce qui rend à mon sens l’engagement politique moins évident aujourd’hui, c’est en quelque sorte l’absence de choix que nous avons. Hier, la République s’opposait à la monarchie, l’économie de marché à l’économie étatique et planifiée. Des visions de l’homme totalement différentes impliquaient des programmes radicalement opposés qui touchaient à l’intime. Ainsi compris, l’engagement politique englobait l’instinct le plus brut comme la métaphysique la plus profonde.

Aujourd’hui, l’alternative a disparu. L’économie de marché n’est plus remise en question (ou seulement à la marge) et prend le pas progressivement sur l’initiative politique. Certes, la mondialisation ne se déploie pas sans anicroche mais personne aujourd’hui ne remet en cause le mouvement d’unification du globe par le marché et par la diffusion progressive des droits de l’homme. L’horizon du monde n’est pas fragilisé aujourd’hui par une grande puissance qui veut imposer un contre-modèle. Bien au contraire, nous allons vers de plus en plus d’interdépendance et vers une concurrence de plus en plus forte entre des pays fondamentalement solidaires. Bien sûr, l’équilibre est fragile : il existe des tensions fortes, exacerbées par ce mouvement d’unification et d’uniformisation qu’opère la mondialisation. Ce processus est toujours à parachever, mais les bases sont suffisamment solides pour que l’édifice ne s’écroule pas.

C’est à quoi se résume aujourd’hui l’engagement politique : tenter d’atténuer les contradictions d’un système qui, lui, n’est pas contredit. Certes, la fin du XXème siècle a vu émerger l’idéologie écologique, qui a promu une vision du monde radicalement autre. Mais ce qui devait être une révolution s’est en réalité muée en transition. Et l’écologie, qui se voulait une alternative au capitalisme, a été absorbée par ce dernier.

Voilà ce qui explique en partie le malaise politique actuel. La politique a cessé (momentanément ?) de présider aux destinées du monde. Elle est devenue une science, une technocratie peuplée d’experts dont l’objet est de perfectionner un système déjà-là. Accaparée par les partis politiques, rampes de lancement pour les politiciens professionnels, elle relève aujourd’hui d’un débat sur les moyens plutôt que d’un débat sur les fins du système en place.

Mais l’engagement désintéressé, purement politique, lui, ne disparait pas. Les associations, les réseaux et les blogs prolifèrent qui jaunissent l’étiquette individualiste souvent collée au front des générations nouvelles. Les hommes s’expriment, se préoccupent des autres et désirent s’engager, mais de plus en plus loin des structures traditionnelles. Nous assistons peut-être à une grande révolution : et si la véritable politique se trouvait hors des partis politiques ?

Le cimetière marin, de Paul Valéry (1920)

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Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée!
O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux!

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir!
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Oeil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
O mon silence!… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit!

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change!
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié!
Je te tends pure à ta place première:
Regarde-toi!… Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un coeur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur!

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!

Chienne splendide, écarte l’idolâtre!
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux!

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
A je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes!
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs!
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières?
La larve file où se formaient des pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu!

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse?
Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi!

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse!
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel!

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas!

Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir!
Qu’importe! Il voit, il veut, il songe, il touche!
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir!

Zénon! Cruel Zénon! Zénon d’Elée!
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
Le son m’enfante et la flèche me tue!
Ah! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas!

Non, non!… Debout! Dans l’ère successive
Brisez, mon corps, cette forme pensive!
Buvez, mon sein, la naissance du vent!
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… O puissance salée!
Courons à l’onde en rejaillir vivant.

Oui! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève!… Il faut tenter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs!

Itinéraire d’un enfant gâté, de Claude Lelouch (1988)

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Abandonné par sa mère devant un manège alors qu’il n’avait pas cinq ans, Sam Lion (Jean-Paul Belmondo) sera recueilli et élevé par le milieu du cirque. A quinze ans il aspire à devenir trapéziste mais une grave chute met fin à son rêve. Devenu à cinquante ans le chef d’une entreprise florissante dans le domaine du nettoyage urbain, Sam n’est cependant pas heureux. Las du poids des responsabilités qui s’accumulent, las de ses enfants à qui il a trop donné, las d’une vie qui défile sans discontinuer, il aspire à la solitude, à retrouver le temps perdu. Il s’embarque alors sur un bateau pour faire le tour du monde en solitaire et, profitant d’une tempête, quitte son voilier pour une embarcation de fortune et se laisse guider par les vagues. Porté disparu, il est considéré comme mort par l’opinion publique et par ses proches et profite enfin de son anonymat pour jouir des trésors de la nature.

Mais sa retraite est interrompue par Al (Richard Anconina), ancien employé de son entreprise venu tenter sa chance en Afrique, qui le reconnaît et le convainc de revenir à sa vie d’avant. Il décide alors de revenir en France mais caché, reclus dans l’hôtel miteux que tient le père d’Al (Daniel Gélin) en région parisienne. Là, il forme Al à la comptabilité et à la finance et le pousse au devant de Victoria et de Jean-Christophe, ses enfants. Al se réclame d’une lettre où Sam désire qu’il devienne le comptable de son entreprise : le cheval est dans Troie. Sam va-t-il définitivement revenir ?

Avec Itinéraire d’un enfant gâté, Claude Lelouch offre à Belmondo l’un des tout plus beaux rôles de son époustouflante carrière (ajoutons Un singe en hiver et Le Magnifique). Vieux loup solitaire, force de caractère qui a surmonté les épreuves d’une vie fracassée par l’abandon de sa mère et la mort tragique de sa première femme, Sam Lion aspire désormais au calme, à la mer, à l’éternité. Avec pour seul horizon la beauté infinie de paysages rêvés, il est semblable au poète, au Jacques Brel des Marquises, auquel le film rend un vibrant hommage. Ivre de solitude, délivré de la vie de ses contingences, Sam se baigne dans la mer cristalline, pêche des après-midis entiers, donne à manger aux mouettes, assiste sans se lasser au somptueux rituel du coucher du soleil.

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes ;

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer, toujours recommencée 

O récompense après une pensée

Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Mais l’irruption d’Al va le contraindre à abandonner son cimetière marin, sa rêverie éveillée. L’appel à l’aide, l’appel de l’autre, est plus fort. S’il est certain de ne plus vouloir revenir aux affaires, il ne peut ignorer la souffrance de sa fille, Victoria, qui le croit mort depuis trois ans déjà. Il avait voulu donner une leçon: faîtes sans moi, apprenez à vivre sans moi, grandissez au soleil et non dans mon ombre. Mais il n’avait pu le faire, n’en ayant pas le courage. Alors il avait choisi la fuite salutaire, l’absence qui n’en était pas une, l’illusion d’un départ irréversible. Quand Al vient le chercher, c’est la vie qui le rappelle. La vie hybride, impure, la vie de l’action et de la projection absurde et non cette perfection qu’est la rêverie poétique. L’éternité a fait son temps : l’arrivée d’Al signifie l’impossibilité d’échapper à ce repos éternel, conscient, contemplatif. Sam dès lors ne peut plus se dérober, refuser de tendre la main, ignorer la souffrance qu’il a provoquée, quelque bonnes que soient ses intentions.

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Le vent se lève !…il faut tenter de vivre !

L’air immense ouvre et referme mon livre,

La vague en poudre ose jaillir des rocs !

Envolez-vous, pages tout éblouies !

Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies

Ce toit tranquille où picoraient des focs !

Al est le vent qui ose déranger la quiétude du poète et dont le sifflement, une fois parvenu à ses oreilles, ne cesse de s’amplifier. Impossible d’y échapper : il faut revenir à ses pénates, tenter de s’expliquer. L’appel de la vie est trop fort et Sam emmène Al dans ses bagages, le liant à son destin. Ensemble ils vont organiser son retour qui sera également synonyme d’envol pour Al. Car si la vie ne lui a rien donné, Al ne fait rien pour lui prendre. De bonne volonté, il n’en demeure pas moins velléitaire. Sam sera sa chance, son opportunité de se révéler, de prendre confiance en lui afin de magnifier ses qualités immenses. Timide et obséquieux, Al va s’affermir et s’imposer pour conquérir le cœur de la fille de son mentor et les réconcilier. Sam va dès lors pouvoir repartir, sa mission accomplie.

Ce film bouleversant, porté par deux acteurs au sommet de leur art, vaudra à Jean-Paul Belmondo son unique César en 1989. Mais l’ombre omniprésente d’un troisième acteur, décédé depuis dix ans, plane sur cette histoire et lui donne son sens : Jacques Brel, le chanteur, le poète, celui qui a tenté de fuir mais qui est revenu avec Les Marquises. Ses chansons rythment les deux mouvements du film : Une Ile sublime la fuite et l’idéal de la rêverie poétique, tandis qu’Isabelle entonne le retour à la vie et la naissance d’un enfant.

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