Huit et demi, de Federico Fellini (1963)

Image

Un interminable embouteillage dans un tunnel. Un homme tente de sortir de sa voiture qui se remplit de gaz. Il se bat comme un diable pour ouvrir la porte, est sur le point de suffoquer mais parvient in extremis à s’extraire du véhicule. Il respire puis s’échappe du tunnel en marchant allègrement sur les toits des voitures. Il entrevoit le soleil. Il est libre.

Huit et demi nous peint le tourbillon de la vie d’un réalisateur, Guido (Marcello Mastroianni), désabusé par le film qu’il est censé faire, mais qui ne peut y échapper car son producteur, les acteurs, les techniciens et le public ne cessent de le solliciter. Et quand il s’enfuit dans une cure pour retrouver le calme et l’apaisement de la solitude, il retrouve sa maîtresse, sa femme, ses souvenirs et les tracas d’une vie rongée par l’irrésolution et le mensonge. Car Guido ment tout le temps : à son producteur, à sa femme, à sa maîtresse, à ses actrices mais surtout à lui-même. Sa vie est une fuite perpétuelle, un désordre ininterrompu que Guido tente d’ordonner par l’art. Mettre un peu d’ordre pour donner sens à ce qui n’en a pas, telle est la quête fondamentale de Guido, dont l’ambition ultime est de faire un film où s’épousent les contraires. Par l’art, par le cinéma, Guido veut panser toute déchirure, refermer les brèches, unir dans un même souffle tout ce qui se succède et défile sans but.

Mais cette recherche incessante, seule porte de sortie, est toujours confrontée à la réalité d’un quotidien totalement désuni. Dans une Italie coupée en deux entre le marxisme et le catholicisme, Guido se rend compte que les points de vue sont irréconciliables. Lui-même, qui se veut libre de toute idéologie, rejette la parole de l’Eglise qui l’a traumatisée lors de son enfance, lorsqu’il était en pension chez les Pères. Mais il ne peut se résoudre au discours de l’intellectuel marxiste dont le matérialisme historique refoule une pensée aride et désenchantée. Alors il revient adulte vers l’Eglise pour trouver la parole bienveillante d’un cardinal, mais tombe sur la voix sépulcrale d’un vieillard cacochyme aux portes de la mort. Guido oscille perpétuellement, cherche à se raccrocher à un fil qui lui permettrait de trouver le bonheur. Et quand il croit le trouver avec sa femme (Anouk Aimée), il se rend compte qu’elle n’est pour lui qu’un phare immuable à qui il peut se fier lorsqu’il traverse la tempête. Elle n’existe que quand il se sent seul, lui, l’égoïste, le séducteur invétéré qui se révèle être prisonnier de sa relation aux femmes, magnifiquement filmées par Fellini (superbes apparitions d’Anouk Aimée, de Claudia Cardinale et de Barbara Steele).

Image

Huit et demi est donc cette succession de scènes de la vie de Guido, cycle ininterrompu de festins dyonisiaques et d’aubes solitaires. Mastroianni est au sommet de son art, éblouissant de maitrise et de style, incroyablement fin dans ses nuances, incarnant avec une facilité déconcertante tout le dégradé de la palette des émotions de l’existence. Si l’on peut sans doute reprocher au film son côté diffus (Fellini est Guido qui tente de mettre de l’ordre dans cet immense désordre qu’est la vie), on ne peut en revanche qu’être subjugué par la maitrise technique et la beauté de certaines scènes qui noient le spectateur dans un tsunami d’images, de musique et de dialogues toujours justes.

L’histoire de Guido est au fond l’histoire de tout homme qui cherche à tout prix à donner un sens à ce qui n’en a pas. Et qui, comme Guido le soir quand il rentre seul dans sa chambre, titube et joue à tituber. Car Guido, s’il titube, sait au fond pourquoi : il est tel qu’il est et ne changerait pour rien au monde. A lui et à ceux qui l’aiment d’en accepter les conséquences. Mais en réalisant ce film, Fellini semble répondre à l’éternelle interrogation de Guido (et à la sienne) : seule l’œuvre d’art peut accomplir son aspiration à la totalité. Car, infiniment profonde et belle, elle s’offre dans sa plénitude et se suffit à elle-même.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s