La France à l’heure du choix

« Que je sens de rudes combats !

Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :

Il faut venger un père, et perdre une maitresse :

L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras

Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,

Ou de vivre en infâme,

Des deux côtés mon mal est infini.

O Dieu ! l’étrange peine !

Faut-il laisser l’affront impuni ?

Faut-il punir le père de Chimène ? »

La France est aux prises d’un dilemme cornélien : ou bien elle accepte une véritable flexibilité du travail et prend le risque de produire des travailleurs pauvres, ou bien elle ne l’accepte pas et devra ainsi supporter des millions de chômeurs supplémentaires.

Instaurer la première option revient à créer une mini-révolution dans le pays. Car c’est s’élever contre tous les corps intermédiaires et remettre en cause beaucoup d’acquis sociaux.

Mais refuser la première option revient à augmenter les impôts de manière à ce que les recettes couvrent nos dépenses, alors que le taux d’imposition en France est déjà l’un des plus élevés d’Europe. Cette politique prend le risque de faire fuir ceux qui peuvent contribuer le plus et d’appauvrir ainsi encore plus le pays.

Non seulement la première option m’apparaît plus morale (je préfère une société qui valorise le travail, fut-il mal payé, à une société qui entretient le chômage), mais elle me semble être l’unique politique possible pour faire évoluer la situation en Europe.

Car on ne sortira pas de la crise sans changer les institutions européennes. Soit nous reviendrons à la souveraineté pleine et entière des Etats-Nations, soit nous nous délesterons encore un peu plus de notre souveraineté et sauterons le pas pour donner à l’Europe les moyens d’une véritable politique fédérale.

Ma conviction est qu’une Europe réellement fédérale est la seule à même de mener une politique de relance qui combatte efficacement le chômage et crée des millions d’emploi. Seule l’Europe peut nous sortir durablement de la crise. Mais cela implique non seulement une révolution des mentalités, notamment française, mais également une vraie volonté politique.

Seulement, la France a perdu la main en Europe. François Hollande, en voulant se démarquer de l’austérité incarnée par la personne de Merkel, arguant que cette politique était responsable de la crise, a clairement indiqué aux allemands que les français refuseraient de consentir aux efforts auxquels les premiers ont souscrits pendant dix ans. Comment dès lors obtenir des allemands des concessions et la volonté de bâtir une Europe fédérale sans leur offrir une seule contrepartie ?

Aujourd’hui, la situation de l’Europe est au point mort. La France est isolée et représente la principale menace de déclencher une nouvelle crise. François Hollande doit accepter de désenclaver les rigidités d’un marché du travail qui nuisent cruellement à l’emploi et doit dans le même temps reprendre les négociations avec la chancelière Merkel pour mettre en place des institutions fédérales, qui soient responsables devant les citoyens. Ne pas le faire, c’est condamner la France à des tensions sociales de plus en plus fortes et prendre le risque de raviver les haines entre pays européens.

Huit et demi, de Federico Fellini (1963)

Image

Un interminable embouteillage dans un tunnel. Un homme tente de sortir de sa voiture qui se remplit de gaz. Il se bat comme un diable pour ouvrir la porte, est sur le point de suffoquer mais parvient in extremis à s’extraire du véhicule. Il respire puis s’échappe du tunnel en marchant allègrement sur les toits des voitures. Il entrevoit le soleil. Il est libre.

Huit et demi nous peint le tourbillon de la vie d’un réalisateur, Guido (Marcello Mastroianni), désabusé par le film qu’il est censé faire, mais qui ne peut y échapper car son producteur, les acteurs, les techniciens et le public ne cessent de le solliciter. Et quand il s’enfuit dans une cure pour retrouver le calme et l’apaisement de la solitude, il retrouve sa maîtresse, sa femme, ses souvenirs et les tracas d’une vie rongée par l’irrésolution et le mensonge. Car Guido ment tout le temps : à son producteur, à sa femme, à sa maîtresse, à ses actrices mais surtout à lui-même. Sa vie est une fuite perpétuelle, un désordre ininterrompu que Guido tente d’ordonner par l’art. Mettre un peu d’ordre pour donner sens à ce qui n’en a pas, telle est la quête fondamentale de Guido, dont l’ambition ultime est de faire un film où s’épousent les contraires. Par l’art, par le cinéma, Guido veut panser toute déchirure, refermer les brèches, unir dans un même souffle tout ce qui se succède et défile sans but.

Mais cette recherche incessante, seule porte de sortie, est toujours confrontée à la réalité d’un quotidien totalement désuni. Dans une Italie coupée en deux entre le marxisme et le catholicisme, Guido se rend compte que les points de vue sont irréconciliables. Lui-même, qui se veut libre de toute idéologie, rejette la parole de l’Eglise qui l’a traumatisée lors de son enfance, lorsqu’il était en pension chez les Pères. Mais il ne peut se résoudre au discours de l’intellectuel marxiste dont le matérialisme historique refoule une pensée aride et désenchantée. Alors il revient adulte vers l’Eglise pour trouver la parole bienveillante d’un cardinal, mais tombe sur la voix sépulcrale d’un vieillard cacochyme aux portes de la mort. Guido oscille perpétuellement, cherche à se raccrocher à un fil qui lui permettrait de trouver le bonheur. Et quand il croit le trouver avec sa femme (Anouk Aimée), il se rend compte qu’elle n’est pour lui qu’un phare immuable à qui il peut se fier lorsqu’il traverse la tempête. Elle n’existe que quand il se sent seul, lui, l’égoïste, le séducteur invétéré qui se révèle être prisonnier de sa relation aux femmes, magnifiquement filmées par Fellini (superbes apparitions d’Anouk Aimée, de Claudia Cardinale et de Barbara Steele).

Image

Huit et demi est donc cette succession de scènes de la vie de Guido, cycle ininterrompu de festins dyonisiaques et d’aubes solitaires. Mastroianni est au sommet de son art, éblouissant de maitrise et de style, incroyablement fin dans ses nuances, incarnant avec une facilité déconcertante tout le dégradé de la palette des émotions de l’existence. Si l’on peut sans doute reprocher au film son côté diffus (Fellini est Guido qui tente de mettre de l’ordre dans cet immense désordre qu’est la vie), on ne peut en revanche qu’être subjugué par la maitrise technique et la beauté de certaines scènes qui noient le spectateur dans un tsunami d’images, de musique et de dialogues toujours justes.

L’histoire de Guido est au fond l’histoire de tout homme qui cherche à tout prix à donner un sens à ce qui n’en a pas. Et qui, comme Guido le soir quand il rentre seul dans sa chambre, titube et joue à tituber. Car Guido, s’il titube, sait au fond pourquoi : il est tel qu’il est et ne changerait pour rien au monde. A lui et à ceux qui l’aiment d’en accepter les conséquences. Mais en réalisant ce film, Fellini semble répondre à l’éternelle interrogation de Guido (et à la sienne) : seule l’œuvre d’art peut accomplir son aspiration à la totalité. Car, infiniment profonde et belle, elle s’offre dans sa plénitude et se suffit à elle-même.

Nationalisme, cosmopolitisme et fédéralisme

Le nationalisme se définit toujours par un dehors, par un extérieur, par un ennemi. Est dans la nation celui qui réside à l’intérieur de ses frontières. Est étranger à la nation celui qui réside en dehors, qui n’en possède pas la nationalité. « Les nations sont des peuples, des frontières et une transcendance » écrivait Régis Debray. Mais après les deux guerres mondiales et la mondialisation toujours plus poussée de l’économie, les frontières n’en sont plus vraiment et les peuples se sont mélangés, du fait des flux de migration. Quant à la transcendance, c’est-a-dire l’invocation du grand récit de la Nation visant à susciter un engagement de type sacerdotal, elle a petit a petit disparu elle aussi.

Un courant cosmopolite est apparu. Le Président Wilson, portant le projet de Société des Nations après la Première Guerre mondiale, peut être considéré comme l’un de ses pères fondateurs. Fondé d’après l’idéologie des droits de l’homme, héritage des Lumières, le cosmopolitisme veut unifier la Terre en lui donnant un gouvernement mondial. Pour encadrer l’étendue du Marché qui est aujourd’hui global, il vise à instaurer une gouvernance mondiale et ne considère plus les Nations comme les seules détentrices de la souveraineté. Bien au contraire, il se pense comme un mouvement transnational, voulant dépasser les antagonismes nationaux.

Mais comment être représentatif d’une « population mondiale » prise dans son ensemble? Quelle gouvernance mettre en place? D’où procède la légitimité? Comment faire pour que les décisions prises soient respectueuses du principe démocratique ? Le cosmopolitisme à l’heure actuelle résulte plutôt d’une utopie, d’un idéal à atteindre. Kant le disait lui-même dans Idée d’une Histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique : le cosmopolitisme est une limite, un idéal. Pour le réaliser, pour unifier la Terre, il est peut-être nécessaire d’envisager un extérieur, qui serait par définition « extra-terrestre ». Seule l’urgence du danger, seule une menace imminente sur l’humanité prise dans son ensemble pousserait les hommes à s’unir et à dépasser leurs différends. Et tant que la vie « extra-terrestre » n’a pas été prouvée, tant que la planète n’est pas en danger de mort immédiat (pollution, réchauffement climatique), les hommes continueront à se battre entre eux.

Il est raisonnable de penser que nous sommes pris en tenaille aujourd’hui entre ces deux courants. Si l’idéologie nationaliste m’apparaît comme un recul, comme un manque de courage lié à la peur de l’avenir, je considère le cosmopolitisme comme une utopie.

C’est pourquoi le fédéralisme m’apparaît comme la seule solution à l’heure actuelle. Respectueux des cultures et des identités locales, il permet d’organiser la souveraineté selon le principe de subsidiarité qui consiste à laisser la décision à l’échelon le plus apte pour la prendre. Ainsi considéré, le fédéralisme serait une superposition de territoires, de la commune au continent européen pris dans son ensemble, en passant par les régions et les nations. Le fédéralisme, contrairement à ce qui est dit, ne détruit pas les nations. Il permet leur articulation dans un ensemble.

De plus, le fédéralisme est selon moi le seul système capable d’articuler démocratie participative et représentative. En faisant reposer la responsabilité de la décision sur l’échelon le plus adéquat pour la prendre, il invite les hommes à devenir citoyens, à se concerner pour la vie en communauté. Un des problèmes de la France aujourd’hui est probablement un excès de centralisme qui incite les français à se défausser sur l’Etat et ses représentants (qui ne peuvent plus grand-chose) au lieu de s’impliquer réellement dans la vie politique.

Exigence démocratique et efficience du système politique : le fédéralisme semble la solution institutionnelle à la crise. Mais l’Union européenne en est encore loin. Le chemin est long pour parvenir à l’instauration d’institutions réellement fédérales. Les nations européennes ne semblent pas encore prêtes à passer un cap supérieur et il est probable que les dissensions de l’Europe mettent à bas le projet européen fédéral. Peut-être sera-ce le moyen de redonner souffle à un projet européen qui soit véritablement porté par les peuples et l’occasion de bâtir des institutions qui soient responsables…