Rosetta, de Luc et Jean-Pierre Dardenne (1999)

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Le cou tendu, la tête rentrée dans les épaules, une furie dont les cheveux sont recouverts d’une charlotte en papier tente de faire exploser les battants en inox des portes d’une usine. Un garde tente de la retenir mais en vain : Rosetta (Emilie Dequenne) vient de perdre son boulot. Elle travaille bien, pourtant. Mais il n’y a plus de place pour elle. Impossible de renouveler sa période d’essai. Elle doit rendre sa blouse et sortir. S’en retourner dans son mobile home, où elle vit avec sa mère (Anne Yernaux) qui a abdiqué et boit pour s’envoyer en l’air avec le gardien du camping (Bernard Marbaix) afin qu’il ne coupe pas l’eau et qu’il remplace le gaz. Veiller sur elle et la complimenter comme une enfant pour les vêtements qu’elle coud, et que Rosetta tente d’écouler dans des friperies à prix bradés.

Rosetta est un visage. Le visage en gros plan d’Emilie Dequenne que la caméra ne lâche pas une seconde. Une jeune fille revêche, aux yeux bleus qu’on ne remarque pas tant son regard est sombre. Une volonté farouche d’échapper à la fatalité qui l’accable. Car comme Sisyphe roulant son rocher sur la colline, Rosetta traverse chaque jour l’autoroute qui sépare la ville du camping, en espérant du travail pour partir. Mais à peine en trouve-t-elle qu’il lui glisse entre les doigts, comme une couleuvre entre deux cailloux. Il y a pourtant Riquet (Fabrizio Rongione), qui semble bien l’aimer. Il tient une baraque à gaufres et la rencarde vers son patron (Olivier Gourmet). Celui-ci accepte de la prendre mais ne peut la garder longtemps. Là encore, rien n’y fait. Alors, une fois l’intérim passé, elle dénonce au patron Riquet, qui le vole en vendant ses propres gaufres, faites avec sa propre pâte. Riquet est viré et Rosetta prend sa place. Nécessité fait loi. Touchera-t-elle du doigt cette vie normale, qu’elle appelle de ses vœux le soir, en se couchant ?

Récompensé par la Palme d’or du Festival de Cannes en 1999, Rosetta décrit sans fard le quotidien noir d’une jeune fille rejetée aux marges d’une ville de banlieue belge, qui cherche du travail, mais ne trouve pas. La cruauté, la crudité des scènes, leur réalisme poignant font penser au premier film de Pialat, L’Enfance nue. Le quotidien de Rosetta est une cage dont il est impossible de sortir, un enfer interminable…un combat à mort entre l’honneur de ne pas mendier et la nécessité de trouver de l’aide. A travers Rosetta, le film décrit le drame du chômage et de la précarité qui sévit en Belgique. Le film inspirera d’ailleurs le gouvernement qui créera un Plan Rosetta, dont l’objectif sera d’offrir à un maximum de jeunes la possibilité d’intégrer le marché du travail dans les six mois qui suivent la fin de leur scolarité.

Film saisissant, bouleversant, parfois à la limite du soutenable tant la vie de Rosetta semble sans issue, Rosetta constitue néanmoins un message d’espoir. Il arrive parfois que quelques mains se cherchent et se rejoignent, dans une cuisine, pour danser. La vie peut ainsi mordre de temps en temps sur l’espace d’une fatalité économique qui est certes beaucoup, mais pas tout.

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