Entre désespoir et dérision : le rire jaculatoire de Philippe Muray

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« […] Il y a une vie après l’Histoire. Il n’y a même plus que cela.

Il n’y a plus que de la vie à n’en plus finir. Une véritable forêt de vie véhémente et bruyante, une forêt vierge de vie humaine d’autant plus empressée de s’affirmer, de s’illustrer, de se faire reconnaître, dans la persécution comme dans la libération, dans l’exigence virulente d’irresponsabilité comme dans la demande criarde de sanctions, dans la surveillance comme dans l’impudeur, dans la vigilance la plus raide comme dans l’indécence la mieux programmée, dans la légifération comme dans la revendication, dans la fabrication de droits burlesques et de statuts oniriques, dans l’invention de catégories pénales fantastiques, dans la plainte et dans le punissage, dans le sanglot et dans le châtiment, qu’elle ne sert plus à rien et qu’elle le sait.

Il ne lui reste plus qu’à s’épuiser et à proliférer dans l’espoir de se prouver par tous les moyens, surtout les pires : par croissance, par saturation, agitation, aggravation, multiplication sans fin de ses tendances les plus récriminantes et répressives. Pour le reste, l’argent va plus vite qu’elle. Il se multiplie plus rapidement encore. Il n’a plus tellement besoin de sa participation. En tout cas pas tout le temps ; et, en fin de compte, très peu. L’argent, la biologie, la justice, la télévision, les réseaux, les médias comme on dit. L’humanité, sur tous ces plans, est battue à plates coutures. Partout en Occident, ou du moins en Europe, elle est devenue superflue. Et elle le sera de plus en plus. Et elle le sentira d’autant plus cruellement que les pantins morbides de la démagogie, laquelle recouvre sans appel ce que l’on nomme encore la gauche, toute la gauche (et aussi la droite qui ne peut plus qu’imiter la gauche), lui diront qu’elle est irremplaçable. Mais ils ne lui diront que pour accélérer sa dépendance, ses demandes pathétiques d’antidépresseurs éthiques, d’anxiolytiques artistiques, de psychotropes judiciaires et de somnifères culturels, autant de marchandises dont il ont besoin qu’elle ait besoin pour qu’elle ait besoin d’eux. L’homme de gauche est le dealer universel de cette humanité en sécession d’humanité : il ne peut subsister que s’il accroît sans relâche sa clientèle de malades, qu’il rencontre le soir au coin des rues du nouveau monde et dont il augmente de manière systématique les doses de protection sociale et de destruction sociétale par lesquelles il s’assure la fidélité à toute épreuve d’une population ainsi refaçonnée à son image et convenance, pour ainsi dire recréée, et en tout cas sans guère de points communs avec les humanités précédentes.

Cette nouvelle population s’incarne désormais dans le nouveau personnage conceptuel qui coiffe de son nom l’ensemble de nos entretiens : Festivus festivus. Ce festivocrate de la nouvelle génération, qui vient après Homo festivus comme Sapiens sapiens a succédé à Homo sapiens, est l’individu qui festive qu’il festive à la façon dont Sapiens sapiens est celui qui sait qu’il sait ; et s’il a fallu lui donner un nouveau nom, ce n’était pas dans la vaine ambition d’ainsi inventer un nouvel individu, mais parce que ce nouvel individu était bel et bien là, partout observable, et qu’il reléguait déjà son ancêtre Homo festivus au musée des âges obscurs du festivisme taillé.

[…]

Que craindre d’un univers qui a la vacance comme arme et comme programme ? Et dont la chance est maintenant d’avoir le terrorisme islamique planétaire comme repoussoir ? Avec de tels ennemis on peut se passer d’amis, et aller de l’avant, et consolider chaque jour le nouveau monde où l’invention perpétuelle de nouvelles infractions pénales est un sport de combat et où toutes les énergies se conjuguent pour liquider le véritable adversaire de l’avenir radieux : la domination masculine. De celle-ci, comme on sait, procèdent tous les maux, et ses derniers résidus empêchent qu’advienne enfin le nouveau panthéisme tant espéré, que refleurissent mille charmantes divinités des sources et des forêts, que se réinstalle le culte trop longtemps brimé des grandes déesses et de ce Féminin sacré dont l’approche irrésistible, prélude à une dérégulation du dernier verrou de sûreté de l’ancien monde, celui de l’interdit de l’inceste, ouvrira la voie à une civilisation de la promiscuité absolue qu’il est déjà possible de définir comme un primitivisme assisté par la cybernétique. Qui s’étonnera de me voir, face à de si déraisonnables perspectives, faire tranquillement et sans répit, entre les lignes et dans les lignes, l’apologie de l’homme, de l’individu, de la famille, des femmes, de la loi naturelle, de la vision aristocratique du monde et bien entendu de l’hétérosexualité ?

Festivus festivus est passé maître dans l’art d’accomoder les mots qui restent. Il appelle « conservateur » quiconque tente de limiter ses dégâts et « réactionnaire » celui qui l’envoie gentiment se faire foutre. Il parle de « discours idéologiques » pour tout ce qui met des bâtons dans les roues de son idéologie et de « populisme » quand le peuple lui échappe. Il vitupère l’« Amérique tribale de l’inconscient », quand elle ne vote pas comme il voudrait, au nom de sa bonne inconscience progressiste, et vomit sous le nom de « valeurs conservatrices » tout ce qui contredit ses anti-valeurs dévastatrices. Cette grenouille des nouvelles sacristies traite de punaise de bénitier toute personne qui ne piétine pas ostensiblement la Bible et ne récite pas sur le champ le nouveau catéchisme dont il vient juste de torcher les pitoyables formules.

[…]

Festivus festivus a posé tant de choses allant de soi, et il a maçonné ces fausses évidences avec tant d’ardeur, qu’il tombe des nues chaque fois qu’un peu de réalité résiduelle se met en travers de ses malversations construites comme autant de monuments dédiés à l’Innocence récupérée. Il n’a alors qu’un mot, où se rassemble ce qu’il voudrait que l’on prenne pour sa bonne foi outrée : « On croît rêver ! ».On se réveille, au contraire, en le voyant si tartuffiennement bouche bée.

Il y a une vie après l’Histoire, et elle se reconstruit un peu partout avec ce qu’elle trouve, du carton, des bouts de ficelle, du sable de perlimpinpin, quelques planches, des brumisateurs, beaucoup de mensonges, des fleurs en pot, des palettes graphiques, des pixels et un peu de peinture bleue. Avec cela on fait des décors très ressemblants, très présentables, des crèches, des théâtres, des procès, des rumeurs, des plages, un espace européen, des victimes et des bourreaux, des débats et des interdits, des lynchages autorisés et des campagnes de délation, des sondages péremptoires et des affolements.

Mais ce qu’il y a de curieux, c’est que tous ces cirques de puces occidentaux dans lesquels on voit chaque jour essayer de se reconstituer par petits bouts l’humanité, comme les familles recomposées se rafistolent au cours d’interminables thérapies familiales, sont environnés de dangers inouïs. Et toutes ces néo-maisons de poupée, où ce ne sont que des sabres de jeux vidéo, faux nez de faux clowns, joies ou malheurs simplistes comme des logiciels, se retrouvent cernées de périls excessifs, absolument pas en rapport avec ce qui s’y déroule. Dehors, en effet, dans le jardin des supplices de toutes les négativités, les monstres réels rôdent, saccagent tout, s’énervent, rugissent, déracinent les arbres, barrissent, vrombissent, braient, sifflent, croassent, hurlent à la lune et piétinent les pelouses.

[…]

L’Histoire est-elle finie ? Cette interrogation n’aurait de sens que si l’Histoire existait en dehors des hommes qui la font. Mais quand Festivus festivus étend partout son insolente domination, décrète ce qui est bon et ce qui est mauvais et promulgue ses lois, de la folie qui alors passe pour norme la simple raison ne peut plus rendre compte, et la folie elle-même ne se laisse plus envisager comme folie : elle est devenue incompatible avec la pensée, et cette pensée même est devenue folie pour la non-pensée des nouveaux vivants.

Cette non-pensée, quant à elle, doit être sans répit protégée du libre examen par des bavardages miséreux chargés de la recouvrir d’un semblant de logique, et c’est à quoi sert la propagande des nervis du nouveau monde : nervis-experts, nervis-journalistes, nervis-universitaires, nervis-anthropologues, nervis-intermittents-militants dont le travail se ramène à effacer le sentiment de vertige partout répandu et à faire semblant de proposer de quelconques nouvelles « ontologies », quand il ne s’agit dans tous les domaines que de franchir le plus vite possible, avec armes et bagages (les armes et bagages de l’ancien arsenal cognitif), ce point au-delà duquel l’humanité, n’étant plus humaine mais simplement et animalement ahurie, ne s’étonne même plus qu’on lui raconte n’importe quoi sur n’importe quel sujet.

C’est alors que l’on peut commencer à lui vendre les sinistres merveilles de la « famille homoparentale » ou la prochaine levée de l’interdit de l’inceste, en lui parlant des Baruya de la Nouvelle-Guinée, des Nuer du Soudan ou des « chimpanzés et autres Bonobos chez qui autosexualité, hétérosexualité et homosexualité semblent faire bon ménage ». On lui parle aussi du bon vieux temps de l’Iran mazdéen où se marier avec sa sœur « n’était en rien un inceste mais la forme la plus accomplie d’union des humains à l’image et au service des dieux » (on se garde cependant bien de préciser s’il faudrait, pour retrouver de telles délices, rétablir les sacrifices sanglants qui allaient avec). Et ainsi use-t-on avec ingénuité de la vieille arnaque relativiste que Sade justifiant l’inceste par le fait que « les nègres de la Côte d’Ivoire et de Rio-Gabon prostituent leurs femmes à leurs propres enfants » et que « les peuples du Chili couchent indifféremment avec leurs sœurs, leurs filles, et épousent souvent à la fois la mère et la fille ». Encore un petit effort, et l’on fera pompeusement l’éloge du meurtre dans les feuilles de chou les plus influentes. Là aussi, on pourra en prendre de la graine chez Sade : « A Sparte, à Lacédémone, on allait à la chasse aux ilotes comme nous allons en France à celle des perdrix ». Ou encore : « A Mindanao, celui qui veut commettre un meurtre est élevé au rang des braves : on le décore aussitôt d’un turban. »

Qui ne rêve déjà de se promener paré d’un tel turban ?

C’est dans ces conditions, lorsque toute raison a été bannie et tout jugement mis à mort, et que l’on devrait même rougir, comme disait à peu près Chateaubriand, d’user son existence à la peinture d’un monde auquel personne ne comprend plus rien, que l’accord général se fait au moins sur un point : il n’y a qu’à vendre du moderne, le seul moderne est vendable. C’est alors que l’on peut voir de vieux mafieux longtemps moisis dans les pires jésuitières avant-gardistes jaillir par intervalles des nouveaux bénitiers de l’approbation et se présenter comme hérétiques de toujours, clandestins de partout, persécutés par tous les clergés, puis, sous couvert de ce statut flatteur, donner leur bénédiction ébouriffée aux plus noirs ravages de l’époque.

Dans le même temps, de plus jeunes transfuges entreprennent de se faire entendre rien que pour dire que tout va bien, ou plutôt mieux qu’hier, et en tout cas qu’il ne faut pas se laisser aller au catastrophisme professionnel ; mais ils se demandent surtout en douce comment survivre sur les deux tableaux. Ils ne veulent même plus ménager l’avenir, comme on dit, mais le présent : on mesure à cela l’envergure de leur ambition ; et qu’obscurément ils la savent sans avenir. Ruinées par leurs propres contradictions, ces belles âmes reconnaissent qu’à défaut de pouvoir seulement nommer les conditions nouvelles d’existence, il ne leur reste plus qu’à s’y soumettre indéfiniment.

Encore ces belles âmes ne savent-elles pas qu’il leur faudra, par-dessus le marché, en justifier l’abomination, et même la célébrer, et que ce travail lui aussi sera sans fin.

[…]

La fin de l’Histoire est une conspiration contre la liberté menée par tous les monstres de l’avancisme, par tous les thuriféraires du présent, par tous les rossignols du carnage modernant. La fin de l’Histoire est un vandalisme qu’il ne faut plus arrêter de vandaliser. La fin de l’Histoire est une fiction sinistre dont il faut écrire le roman drôle.

Il n’y a pas encore de rire après l’Histoire. Il faut qu’il n’y ait plus que cela. »

Philippe Muray, Préface (élaguée) de Festivus festivus (conversations avec Elisabeth Lévy), décembre 2004.

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