La France de Paul Valéry

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« Il n’est pas de nation plus ouverte, ni sans doute de plus mystérieuse que la française ; point de nation plus aisée à observer et à croire connaître du premier coup. On s’avise par la suite qu’il n’en est point de plus difficile à prévoir dans ses mouvements, de plus capable de reprises et de retournements inattendus. Son histoire offre un tableau de situations extrêmes, une chaîne de cimes et d’abîmes plus nombreux et plus rapprochés dans le temps que toute autre histoire n’en montre. A la lueur même de tant d’orages, la réflexion peu à peu fait apparaître une idée qui exprime assez exactement ce que l’observation vient de suggérer : on dirait que ce pays soit voué par sa nature et par sa structure à réaliser dans l’espace et dans l’histoire combinés, une sorte de figure d’équilibre, douée d’une étrange stabilité, autour de laquelle les événements, les vicissitudes inévitables et inséparables de toute vie, les explosions intérieures, les séismes politiques extérieurs, les orages venus du dehors, le font osciller plus d’une fois par siècle depuis des siècles. La France s’élève, chancelle, tombe, se relève, se restreint, reprend sa grandeur, se déchire, se concentre, montrant tour à tour la fierté, la résignation, l’insouciance, l’ardeur, et se distinguant entre les nations par un caractère curieusement personnel.

Cette nation nerveuse et pleine de contrastes trouve dans ses contrastes des ressources tout imprévues. Le secret de sa prodigieuse résistance gît peut-être dans les grandes et multiples différences qu’elle combine en soi. Chez les Français, la légèreté apparente du caractère s’accompagne d’une endurance et d’une élasticité singulières. La facilité générale et l’aménité des rapports se joignent chez eux à un sentiment critique redoutable et toujours éveillé. Peut-être la France est-elle le seul pays où le ridicule ait joué un rôle historique ; il a miné, détruit quelques régimes, et il y suffit d’un « mot », d’un trait heureux (et parfois trop heureux), pour ruiner dans l’esprit public, en quelques instants, des puissances et des situations considérables. On observe d’ailleurs chez les Français une certaine indiscipline naturelle qui le cède toujours à l’évidence de la nécessité d’une discipline, Il arrive qu’on trouve la nation brusquement unie quand on pouvait s’attendre à la trouver divisée. »

Paul Valéry, Introduction aux images sur la France dans Regards sur le monde actuel (1931)

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4 réflexions au sujet de « La France de Paul Valéry »

  1. bonjour 🙂
    Le rapport est la qualité de la langue chez Paul Valéry, autant chez le poète que chez le prosateur.
    Ce mot de « qualité » veut un commentaire. Quand on lui demande par exemple ce qu’il a voulu dire, dans un poème qui semble hermétique, Valéry répond :
    – Je n’ai pas voulu dire ; j’ai voulu faire. Et c’est l’intention de faire qui a voulu ce que j’ai dit.
    On peut traduire cette réponse ainsi : « Je maîtrise mieux la langue que toi. » (*)
    A ce degré de maîtrise de tous les domaines linguistiques (économie lexicale, recherche syntaxique, rigueur formelle, conscience phonétique) les idées viennent comme par conséquence. Quelque matière qu’il traite Valéry la rend plus précieuse.

    (*) C’est une traduction radicale. Mais pour entrer dans le détail, le « faire » s’oppose ici au « dire » comme la « beauté » à l’ « anecdote » (chez Mallarmé) ou l’ « aesthetischer Zuhörer » au spectateur commun (chez Nietzsche). La neurobiologie moderne (c’est bien connu aujourd’hui) montre les différences de mobilisation physiologique – dans les zones cérébrales – en fonction du type d’appréhension, – linéaire – langage courant, tâches utilitaires… – ou spatiale – chant, danse… sans oublier les interférences ou interconnexions, vraisemblablement ces modes d’approches ne sont pas si nettement cloisonnés.
    Il existe aussi des propensions individuelles, des aptitudes au décloisonnement qui nous font praticiens ou auditeurs ou spectateurs plus ou moins sensibles à tel type de parole ou d’art (le degré de conscience phonique, phonétique, est inégalement réparti chez les locuteurs, les acteurs, les lecteurs, et bien sûr les écrivains ; cela crée au sens propre des malentendus).

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