Tess, de Roman Polanski (1979)

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« J’ai toujours voulu tourner une grande histoire d’amour. Ce qui m’attirait également dans ce roman, c’était le thème de la fatalité: belle physiquement autant que spirituellement, l’héroïne a tout pour être heureuse. Pourtant, le climat social dans lequel elle vit et les pressions inexorables qui s’exercent sur elle l’enferment dans une chaîne de circonstances qui la conduisent à un destin tragique. »

Roman Polanski, parlant de son film.

Dans l’Angleterre du XIXème siècle, une jeune paysanne, Teresa Durbeyfield (Natacha Kinski), dit Tess, apprend que sa famille descend d’une des plus grandes familles de la région, les d’Uberville. Sur l’insistance de ses parents, sans le sou, elle quitte la maison pour se faire embaucher dans le poulailler de ses « cousins », les d’Uberville.

Tess raconte le destin tragique d’une paysanne à la beauté solaire à l’époque victorienne. L’austérité protestante façonne la vie quotidienne des milliers de paysans du Dorset, qui peinent à vivre de leur travail. Les magnifiques plans des paysans récoltant le blé et le foin rappellent les splendides scènes de genre et les portraits de Courbet à Ornans ou de Millet peignant Des Glaneuses. La vie, sans être drôle, n’en est pas moins solidaire et la communauté des travailleurs des champs forme une grande famille où règne l’harmonie, où le pasteur est respecté et Dieu est vénéré.

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Mais l’ordre ainsi perçu dans la fabuleuse scène d’ouverture va se dissoudre au moment où le pasteur Tringham annonce au Père Durbeyfield qu’il est le descendant d’une illustre famille, les d’Uberville, qui remonte au temps du roi normand Guillaume le Conquérant. Cette nouvelle assourdissante pousse le paysan à envoyer sa fille, Tess, réclamer son dû à la branche « cadette » des d’Uberville, famille immensément riche qui possède un manoir non loin. Tess, rétive, comme si elle sentait que son existence en serait bouleversée, décide néanmoins d’aller à la rencontre de sa cousine, Madame d’Uberville.

Apprêtée pour l’occasion, elle tombe sur Alec, le fils de Madame d’Uberville, qui s’éprend aussitôt d’elle. Lui promettant une vie grandiose, bien différente d’un quotidien qui ne la mérite pas, Alec réussit à convaincre Tess de venir s’occuper des poules de sa mère. Durant des semaines, il use de tous les stratagèmes pour la séduire et ne trouve comme réponses que des refus répétés. Mais seule, faible, vulnérable, elle finit par céder à l’insistance et à la violence du gentilhomme. Le lendemain, aux aurores, honteuse, souillée, elle quitte la grande demeure et Alec pour retourner chez elle, malgré les promesses d’un avenir riche et d’une vie au dessus de son rang.

Après une ellipse temporelle, nous retrouvons Tess aux champs qui allaite un bébé, son bébé, celui qui est né de son union forcée avec Alec d’Uberville. Ce fils illégitime qu’elle hait mais qu’elle chérit au point de le baptiser elle-même, trouve la mort en bas âge. Tess apparaît alors déshonorée, impure, dans une société puritaine où les principes édictés par l’Eglise ont force de loi et raison de ceux qui s’en écartent. Elle fuit alors de Marlott pour aller travailler dans la ferme du bienveillant Monsieur Crick, où, heureuse, elle rencontre l’amour du fils du pasteur, Angel Clare. Aventurier, simple et ouvert, Angel semble la pureté incarnée. D’un milieu aisé, éduqué, il est néanmoins sensible au quotidien des travailleurs qu’il fréquente, comme en témoigne sa lecture du Capital de Karl Marx. Aimant passionnément Tess mais ignorant tout de son passé, il la demande en mariage.

Mais au soir de leur mariage, elle lui avoue son lourd secret. Angel, que nous avons découvert moins pur depuis qu’il a avoué à Tess avoir eu une liaison avec une dame plus âgée que lui, se révèle alors inflexible et sans cœur. S’il veut sauver les apparences en ne divorçant pas, il quitte néanmoins Tess sans avoir consommé le mariage, la renvoie à sa misère au moment où elle en sortait, et quitte l’Angleterre pour le Brésil.

Tess - Angel et Tess

Désespérée, abandonnée, Tess ère sur les routes à la recherche d’un travail qui puisse la sustenter et devient glaneuse. Seule, sans le sou, silencieuse, elle implore Angel de la pardonner, mais ses lettres restent mortes.

C’est alors que surgit Alec, qui entre-temps a appris l’existence puis la mort de son enfant. Voulant se racheter d’une situation qu’il n’a pas voulue, il demande à Tess de devenir sa maîtresse, et lui apprend par la même occasion que son père est décédé. Au plus profond de la misère, la famille Durbeyfield est expulsée de chez elle. Tess doit alors prendre en charge la vie de ses frères et sœurs et de sa mère. Acculée à accepter l’offre de d’Uberville, elle devient sa maîtresse en échange d’une situation confortable pour sa famille.

Mais au moment où nous découvrons Tess, que la vie n’a jamais épargnée, en femme du monde, élégante dans sa longue robe rouge, Angel, rongé de remords, revient implorer son pardon. Tess, humiliée par Alec profite de l’occasion pour le tuer et s’enfuit avec Angel par la campagne. Traqués mais heureux, les deux époux sont néanmoins retrouvés puis arrêtés par la police, alors que l’aurore pointe son nez sur Stonehenge…

Chef d’œuvre absolu, Tess survient au moment le plus tragique de la vie de Polanski. Accusé de viol sur une mineure aux Etats-Unis, le cinéaste vient de perdre sa femme et l’enfant qu’elle portait après que Charles Manson et sa bande les ont assassinés.

Tess d’Uberville ou le roman qui reposait sur la table de nuit de sa femme et qui, selon elle, aurait fait un bon film. Tess ou la vie d’une éternelle fugitive à la beauté solaire, que tout prédispose au bonheur, et qui pourtant finit traquée, pourchassée par son destin tragique. Tess ou Natacha Kinski, éblouissante et grave en héroïne des temps victoriens, plus pure que tous les conventionnels, plus spirituelle que le plus respectable des pasteurs, plus noble que les plus illustres familles…

Tess est la tragédie d’une paysanne à la beauté et à l’âme d’une Reine, une fresque grandiose de l’Angleterre rurale du XIXème, dure à la peine, foncièrement capitaliste et morale. Le film sera nommé six fois aux Oscars et couronné aux Césars en tant que meilleur film, Polanski obtenant lui le César du meilleur réalisateur…

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