Le retour du tragique ?

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Depuis vingt ans, nous avons fait comme s’il n’y avait plus de politique en Europe mais seulement du technocratique. L’Europe posée, c’est la fin politique ultime qui n’est pas à remettre en cause et qui dispense la politique de réfléchir, de trancher pour se consacrer seulement à l’organisation des moyens, à la technocratie.

La technocratie ou, selon Claudio Finzi, « la conviction radicale qu’il est nécessaire, pour le bien de l’humanité, d’apporter dans le monde confus et variable de la politique la précision méthodologique des sciences positives et naturelles. Il convient, en d’autres termes, de remplacer le monde de l’incertitude politique par l’univers de la certitude scientifique et technique. Pour effectuer cette substitution, il est indispensable d’affirmer au préalable que pour toute l’humanité il n’existe qu’une seule fin, connue de tous et irremplaçable. Alors que l’un des fondements de la politique consiste justement dans le choix des fins, la prétention technocratique élimine ce choix grâce à l’unicité d’une fin prédéterminée et connue de tous, fin qui jusqu’à maintenant a été exclusivement identifiée au progrès économique continu, toujours plus rationalisé et mieux organisé »

Mais nier l’angoisse du choix, nier la nécessité de choisir, c’est nier ce qui est au fondement de la condition humaine. Nier le tragique dans la politique, sous prétexte qu’une fin prédéterminée orienterait le devenir de l’humanité, la lestant du même coup de sa liberté et de sa responsabilité, est une illusion. Le destin des peuples est semblable au destin individuel : la guerre est le pendant de la mort, elle est toujours là, tapie dans l’ombre. Nier la possibilité d’une guerre, d’un refus de l’Europe au nom d’une prétendue absurdité politique est dangereux.

Assigner la paix perpétuelle entre les peuples comme fin à l’humanité européenne est un bel idéal. Mais refuser d’interroger cette fin qui n’est qu’une limite, un bord, une vision et condamner tout ce qui lui fait obstacle au nom de la supériorité des principes de cette fin revient en fin de compte à la fragiliser, car c’est nier ce qui la suppose : le choix, la volonté.

Au lieu de nous interroger sur l’Europe que nous voulions, que nous souhaitions, nous avons réduit la question politique à une opposition de moyens. La politique ainsi posée se réduit à un drame où s’affrontent le Bien, l’Europe, et le Mal, les partis nationaux qui accaparent seuls la remise en question du dogme, en se gargarisant de l’incompréhension par les peuples du langage trop technique de nos techniciens technocrates.

Mais l’Histoire n’est pas d’essence dramatique. Elle est tragique car la condition humaine est tragique. Elle n’est que la résultante de choix, de volontés, d’actions, qui sont irréversibles. Les quelques télégrammes maladroits échangés entre les diplomates à la veille de l’été 1914 ont déclenché une des plus grandes boucheries que l’Histoire ait connue. Ce qui n’était qu’un bluff irresponsable a enclenché un massacre. Pourtant, l’Europe était prospère. Des droits nouveaux surgissaient partout. Les peuples bénéficiaient des prodigieuses avancées technologiques accomplies dans les transports et se nourrissaient d’échanges nouveaux, qui élargissaient leur horizon spirituel. lls étaient heureux mais insouciants car ils n’avaient pas connu la guerre depuis 1870, qu’ils ne vivaient que comme un drame romantique.

Aujourd’hui, nous sommes toujours plus nombreux à n’avoir jamais connu la guerre, même si elle est présente en chacun de nous par les multiples témoignages qui nous viennent du vingtième siècle.

Nous n’avons pas connu la crue de l’Histoire qui déborde du lit des peuples.

Nous avons posé la paix comme fin et fait comme si l’Histoire était finie.

Nous avons éludé le tragique, et donc la politique.

Mais il faut être aveugle pour ne pas voir qu’avec les événements actuels, le tragique reprend racine dans les consciences. Et qu’à partir du moment où les épreuves de la vie la rendent plus grave et nécessitent de la prendre plus au sérieux, dans son essence tragique, alors la politique renaîtra.

Entre le projet national qui ne fait plus sens et le véritable fédéralisme, politique, qui risque d’accélérer la mutation d’une identité vers une autre, l’heure du choix est proche…et l’avenir n’est pas tracé.

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