Marcher

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Marcher.

Faire un pas. Lancer sa jambe dans le vide. Quitter le sol pour le retrouver quelques décimètres plus loin.

Marcher, c’est ne jamais être à l’équilibre, et pourtant retomber sur ses pieds.

Mais sommes-nous faits pour être immobiles ?

Rester dans la même position plus d’une heure est impossible : les muscles, puis le moral, flanchent. Nous ne sommes pas à l’équilibre quand nous sommes immobiles. Nous sommes instables, tendus, inconfortables.

Nous sommes plus à l’aise en mouvement, en marchant, même si nous risquons la chute à chaque instant.

Paradoxalement, nous trouvons notre équilibre en le fuyant. Nous esquivons la chute en la bravant, en allant au devant d’elle, car nous savons que l’attendre revient à la provoquer inéluctablement.

Mais si nous n’avons pas le choix de marcher, nous avons notre démarche, notre saut, notre style, notre sillon que nous traçons chaque jour, continuellement.

Dedans, sans dehors

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Nous vivons à une époque où le monde, malgré de fortes tensions, prend conscience de son unité. Nous le voyons dans l’émergence de problèmes globaux, qui demandent des réponses globales et des actions coordonnées des Nations, que ce soit dans le domaine de la sécurité, de l’écologie ou de la finance. Mais au moment où le monde prend conscience de son unité, il se clôt sur lui-même. Il n’a plus de dehors : les arrière-mondes, l’au-delà, la transcendance ont disparu. Dès lors, d’où peut advenir le sens ?

Il y a fort longtemps, les dieux païens cimentaient la vie des sociétés pré-monothéistes. Pendant des siècles, les hommes ont vécu au rythme des âges et des saisons en adorant leurs dieux, qu’ils chérissaient et honoraient à l’occasion de leurs multiples rites.

Puis les monothéismes se sont imposés. Au départ une simple secte d’Afrique du Nord, le christianisme s’est diffusé en Europe en reprenant à son compte quelques rites païens pour mieux pénétrer les sociétés. A la conception cyclique de l’histoire des sociétés païennes (le déclin et le progrès n’étaient considérés que comme les phases d’un cycle), il en oppose une conception linéaire : l’homme est sur Terre pour réaliser le salut de son âme qui trouvera le repos éternel au Paradis. Profitant de la chute de l’Empire Romain qui a démembré le pouvoir central et provoqué la résurgence de multiples féodalités, le christianisme a étendu petit à petit son emprise sur le pouvoir temporel en Europe, et se trouve au faîte de sa puissance au 15ème siècle.

A partir du 16ème siècle, nous assistons à la fin de l’hégémonie de l’Eglise de Rome sur le plan temporel : des Etats centraux, forts, commencent à se former au détriment des féodalités qui, divisées, avaient laissé le champ libre à l’Eglise pour unir les forces et de diriger les consciences. Les nations prennent conscience d’elles-mêmes. Chaque individu est prêt au sacrifice de sa vie et de celle de ses enfants pour défendre une identité, une cause qu’il croit juste.

Nous assistons alors à un glissement du sens du religieux vers le politique : le christianisme décroit à mesure que la croyance en la Nation se répand. Dès le 19ème siècle, différentes théories nationalistes se diffusent en même temps que les guerres se multiplient. Le nationalisme culmine au 20ème siècle et provoque deux guerres mondiales : la Nation, en tant que transcendance collective, a vécu.

Ainsi aujourd’hui, de même que l’Eglise a progressivement cessé d’organiser et de gouverner la vie collective, de même la politique, en tant que transcendance collective, se fane. Les nations n’ont plus réellement de frontières et les Etats n’ont plus les moyens de résoudre seuls les problèmes qui se posent d’emblée comme mondiaux. La globalisation économique refaçonne des pans entiers de territoires sans que l’Etat ne puisse réellement s’opposer au processus. La politique est devenue la technocratie que Saint-Simon appelait de ses vœux et ne transcende plus, puisqu’elle n’a plus prise sur les vies.

Bien sûr, la politique ne mourra jamais, au sens où elle est ce qui lie les hommes entre eux et organise leurs rapports et leurs relations. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura de la politique. Mais sa forme actuelle se flétrit. Les partis ne fédèrent plus, ne créent plus de lien social. Au sortir de la seconde guerre mondiale, être affilié à un parti révélait une identité immédiate. L’adhérent se reconnaissait pleinement dans son parti où il défendait ses plus intimes convictions. Qui peut dire aujourd’hui quelles sont les différences de fond entre les membres du PS et ceux de l’UMP ? Les partis se sont mués en machines électorales obnubilées par la présidentielle et les quelques élections nationales dont dépendent leur survie. Il en résulte un mécontentement de plus en plus élevé (qui peut croire aujourd’hui que Mendès France avait 95% d’opinions favorables ?) mais surtout un désintérêt croissant des français qui se manifeste dans leur abstention.

Parallèlement à cette perte de contrôle, de prise, d’enracinement du politique, nous assistons à l’unification du monde par l’économie et la technologie. La révolution des NTIC et la pénétration de l’économie dans tous les champs de la vie (l’éducation, la culture) constituent les plus grands bouleversements qui soient arrivés dans la vie des hommes récemment. Le monde s’unifie via les moyens de communication qui suppriment les distances mais également par l’abolition des frontières et par un phénomène de migrations qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Les différents endroits du globe sont désormais tous connectés entre eux et une communication s’établit.

Mais si la révolution des NTIC, accompagnée de la mondialisation économique qui suppose les migrations humaines, nous fait comprendre que nous vivons dans le même monde, soumis aux mêmes règles, elle ne donne pas de sens pour autant. Neutre, elle n’est porteuse d’aucune transcendance, d’aucun sens. Le monde en s’unissant se clôt sur lui-même et ferme la porte à un dehors.

Au temps du paganisme et du christianisme, les dieux et le Dieu irriguaient au quotidien les vies, singulière et collective. Il y avait le monde et son au-delà, l’ici-bas et le ciel.

Puis la Nation, « un peuple, des frontières et une transcendance » (Debray), a ensuite donné sens à la vie collective. Le dehors était alors l’extérieur qui se distinguait de l’intérieur, compris dans les frontières. Tout nationalisme, qu’il soit porteur d’idées universelles ou non, ne se définit que par un dehors, par un extérieur ou par un ennemi.

A l’heure où les frontières n’en sont plus, il n’y a plus d’extérieur. La politique nationale telle que nous l’entendons n’a plus d’objet, plus d’ennemi et par conséquent ne peut plus fédérer car elle n’a plus de raison d’être.

Dès lors, d’où peut advenir le sens ?

Il ne sera ni messianique, ni religieux, ni politique. Dans un monde clos, intérieur sans extérieur, dedans sans dehors, le sens n’adviendra ni d’un Dieu ni de la société, mais naîtra de la générosité d’un geste, de la gratuité d’une action, de la pureté d’un don.

La République : liberté, égalité, sécurité

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La référence à la République dans les discours politiques se fait de plus en plus entendre, au risque parfois de ne plus vraiment se faire comprendre. Qu’est-ce qui sous-tend cette référence mille fois répétée dans les discours à l’heure où elle est acceptée par tous les partis politiques ? Y’a-t-il péril en la demeure ?

L’Histoire nous apprend que la République n’est pas allée de soi et qu’elle a combattu tour à tour deux ennemis gigantesques.

La République a d’abord combattu la Monarchie, qui a mis très longtemps à accepter les acquis révolutionnaires. Plusieurs fois la France aurait pu être une Monarchie constitutionnelle, plusieurs fois la Monarchie, qui avait les cartes en main, en a refusé le principe. Du Manifeste de Brunschvicg au refus du drapeau tricolore par Henri V, les monarchistes ont réfuté l’aspiration légitime à l’égalité et à la souveraineté du peuple. Leur légitimité venant de la tradition qui leur conférait le pouvoir selon un droit divin, ils n’ont pas accepté un pouvoir qui émanerait de la base, du peuple. Longtemps en France se sont affrontées deux sources de la souveraineté : divine et populaire. La fin du Second Empire et l’avènement de la Troisième République ont enterré les aspirations monarchistes, qui sont moins que minoritaires au XXIème siècle.

La République a combattu l’Eglise, qui a longtemps eu l’oreille du pouvoir, le Roi étant, nous l’avons dit, de droit divin. Opposant à un Dieu dont les « voies sont impénétrables » la Déesse Raison, la République contribue petit à petit à repousser le clergé au ban du privé : ce qui est de l’ordre de la croyance doit être respecté mais ne doit pas in-former la société. Seule la Raison, délestée de la croyance religieuse, peut contribuer au bien de tous. La République mène ainsi un âpre combat contre l’Eglise, notamment en ce qui concerne l’Instruction Publique (le clergé étant jusque là dépositaire du savoir et de l’enseignement), qui aboutit en 1905 au triomphe du principe laïque et à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat.

La République a donc mis plus d’un siècle pour voir ses principes triompher. Ses ennemis étaient de taille car elle s’opposait à près de mille cinq cents ans d’Histoire, de traditions, d’habitudes qui continuent aujourd’hui encore d’irriguer les mentalités françaises.

Mais à l’heure où ses principes ont triomphé partout, quels sont les ennemis de la République ? Où est le péril qui justifie l’inflation constante de la référence républicaine dans les discours politiques ?

Aujourd’hui, la plupart des hommes politiques se réfèrent à la République pour s’élever contre le communautarisme, alors que l’Etat subventionne des milliers d’associations qui se sont substitué à lui pour répondre au besoin de social qui s’exprime localement. S’ériger contre le communautarisme alors qu’on le finance en sous-main parce que l’Etat n’a plus les moyens de sa politique sociale devient inaudible et ne convainc personne.

Non, la République fait mouche lorsqu’elle s’oppose aux intégristes, menace réelle mais très difficile à identifier, mobile, fluide, anonyme. La République, maintien des libertés et de la sécurité de chacun, combat l’obscurantisme religieux et revêt ses plus beaux oripeaux pour chasser les fanatismes de tout genre. La référence à la République ne fait désormais sens que contre le terrorisme et l’intégrisme. C’est le symptôme d’un Etat qui ne trouve sa légitimité que dans le maintien d’un ordre, n’ayant plus aucune prise sur la décision économique, étant réduit à un rôle d’accompagnateur de la croissance.

La République française est donc passée de l’apport des libertés aux peuples d’Europe et du monde au maintien de la sécurité de la population française. Allons même plus loin : la menace terroriste, anonyme, planétaire, justifie la mise en place d’une surveillance totale selon le principe de précaution, qui va jusqu’à nier la liberté privée. Au nom d’une menace anonyme et très difficilement identifiable, la République nie d’une certaine façon ce qui a été à son fondement, sa légitimité. Face au terrorisme, l’état d’urgence est toujours décrété et la surveillance étendue. C’est pourquoi nous entendons le mot « République » si souvent, alors qu’elle n’a pas d’ennemis à visage découvert.

Nous entendons bien nous battre pour le maintien de la République et de ses principes face aux divers intégrismes, mais force est de constater que la République ne répond plus aux aspirations individuelles, n’est plus créatrice de sens. Le modèle républicain, apanage de l’identité française à travers le monde, croule sous la pression de la mondialisation et de ses conséquences identitaires. La France, la République française, n’assimile plus, car l’Etat n’a plus les moyens de ses ambitions et ne répond plus aux attentes des français. Le coma républicain oblige donc la France à se réinventer si elle veut se perpétuer comme forme, comme idée, comme culture, comme référence à travers le monde.