Conclusion de l’Histoire de la France, d’André Maurois (1947)

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Dans cette conclusion de son magnifique ouvrage, Histoire de la France, paru en 1947, l’écrivain, historien et académicien français André Maurois brosse une synthèse sublime de ce qui fait l’unicité de la France dans le monde et à travers les siècles.

« Il y a un libre arbitre des nations et les peuples, comme les individus, font leur vie. La France sera demain ce qu’elle choisira d’être. Mais cette liberté s’exerce à l’intérieur de  certaines limites qui sont les antécédents et les puissances. L’histoire ne détermine pas l’avenir ; elle étudie le passé et décrit les facteurs héréditaires. « Que m’importe que Jean Sans Peur ait passé par ici », disait un physicien, « puisqu’il n’y repassera plus ?… » Mais ses descendants y passeront et retrouveront le même sol, le même climat, le même comportement national. Parce que la France se trouvait à la pointe ouest du continent européen, elle a, tout au long de son histoire, été menacée, envahie. D’où le désir d’un pouvoir fort, qu’elle a trouvé une première fois dans le cadre de l’empire romain, qu’elle a retrouvé en Charlemagne, en Louis XIV, en Bonaparte, et que les préfets de la Troisième République lui ont donné, comme les intendants de l’ancien régime. Parce qu’elle vivait sur la frange du monde méditerranéen et du monde atlantique, de la civilisation latine et de la civilisation germanique, elle a dû, tout au long de son existence nationale, s’adapter et inventer. La chevalerie, la courtoisie, l’amour romanesque, Chartres et Versailles sont des créations françaises dont l’influence a été universelle.

Bien que voisine et contemporaine de l’Angleterre, elle a eu une histoire toute différente. La monarchie anglaise, établie par conquête en 1066 et alors toute-puissante, a pu accorder très tôt des libertés locales ; la monarchie française, d’abord infiniment précaire, a dû bâtir la France pièce à pièce et lutter contres des tyrannies locales. D’où un mouvement en France vers la monarchie absolue. Le double danger crée par la ceinture d’ennemis extérieure et par la féodalité intérieure a rendu les français indulgents au pouvoir central ; ils lui ont longtemps accordé des impôts permanents ; ils n’ont exigé que fort tard une représentation que les Anglais avaient obtenue depuis la Grande Charte. Une première conséquence de cette centralisation a été de créer un profond fossé entre les masses et une élite non résidente. D’où la violence de la Révolution, des souvenirs sanglants et, depuis cent cinquante ans, une grande difficulté à réaliser l’union du pays, hors les cas de péril national. Une seconde conséquence a été de faire de l’Angleterre une nation naturellement plus respectueuse des lois. Participant au gouvernement, les Anglais lui obéissaient volontiers ; les Français devenaient frondeurs parce qu’ils n’avaient pas d’autre moyen d’expression. Ils le sont restés. Au XVIIème siècle, la vie de cour, puis la domination spirituelle de la capitale, ont engendré l’esprit classique, une tradition d’analyse, le goût des termes abstraits, cependant que l’éloignement des affaires, en privant la pensée politique de tout caractère pratique, renforçait en France l’esprit de parti plutôt que celui de compromis. Les différends idéologiques sont bien plus dangereux chez les Français que chez les réalistes anglo-saxons. En Angleterre et en Amérique, point de conflits sur les institutions, sur le pouvoir de l’Eglise, sur l’école libre ou laïque. Le rationalisme des Universités avait, dès le Moyen Age, contribué à faire des Français un peuple passionné de logique. L’opposition, indispensable rouage de la monarchie parlementaire, a été trop souvent, en France, traitée comme une hérésie.

Plusieurs fois au cours de son histoire, la France a semblé ruinée, tantôt par l’invasion, tantôt par la guerre civile. Souvent les autres peuples l’ont crue perdue. Toujours elle a rapidement expulsé les envahisseurs ; toujours un tiers parti a fini par refaire l’union des Français, pour le temps d’une reconstruction. « A toutes les périodes de leur histoire », écrit un historien américain, « les Français ont fait preuve d’une inépuisable vigueur, d’une capacité à se relever rapidement d’un désastre, d’un courage et d’une persistance que les pires malheurs n’ont pu abattre. Que de fois, au cours des siècles, n’avons-nous vu la France déchirée par des luttes intestines ou prostrée aux pieds de ses ennemis, étonner aussitôt le monde par son admirable puissance de récupération ?… » Ce fut vrai après la Guerre de Cent Ans ; ce fut vrai après les guerres de religion ; ce fut vrai au temps du Consulat ; ce fut vrai au temps de M. Thiers ; c’est encore vrai de notre temps. Le Français n’est pas moins tenace que l’Anglais, mais il ne peut l’être de la même manière. L’Anglais n’admet pas qu’il puisse être battu. Le Français a l’expérience de la défaite ; il sait que son pays risque parfois d’être submergé par une force supérieure. Mais il sait aussi que jamais la conquête ne fut de longue durée et que, chaque fois, l’ennemi a été bouté hors de France. Envahie, la France s’organise ; la résistance est un phénomène classique de son histoire. « La terre est prise, les cœurs sont imprenables. » Ses réveils sont aussi miraculeux que ses crises sont inquiétantes.

Cette foi constante des Français en leur propre destin, cette certitude que la France ne peut périr s’expliquent par les souvenirs d’une longue et glorieuse histoire. La nation a les réflexes d’un descendant d’illustres ancêtres qui reconnaît que noblesse oblige. Si le Français accepte moins volontiers que l’Anglais, l’Allemand ou l’Américain de se soumettre à des règlements administratifs, il obéit « à une sorte de loi non écrite qui lui est impérieusement dictée par un certain idéal national de perfection…Ceci explique, malgré la confusion apparente, l’ordre véritable qui existe en fait dans l’organisation française, l’unité de la pensée nationale malgré les divisions, le bon sens malgré l’incohérence, ainsi que le respect pour tout ce qui incarne l’idéal collectif. Ce respect, cette admiration pour une grande et noble action, pour la qualité d’un travail, pour tout ce qui est beau, élégant, et surtout pour l’habileté d’un orateur ou la puissance d’un intellectuel, sont profondément ressentis par le Français, malgré sa tendance bien connue à ridiculiser ce qu’il admire. Peu de peuples sont capables de renverser autant de ministères, pour rappeler toujours les mêmes ministres au pouvoir, de maltraiter avec autant de sans-gêne ses grands hommes et de les placer aussi haut… » Un orgueil séculaire, naturel aux héritiers d’un prestigieux passé, a jusqu’à ce jour soutenu les Français dans leurs épreuves et favorisé entre eux des réconciliations difficiles lorsque le salut du pays les exigeait.

L’histoire de France, miracle permanent, apparaît plus dramatique que celle des autres pays. Comme jadis celle de la Grèce, elle a le singulier privilège de passionner les peuples de la terre au point qu’ils prennent tous parts aux querelles françaises. L’histoire de Jeanne d’Arc, celle des rois de France, celle de la Révolution française, celle de la Marne, celle de la Résistance, font partie du patrimoine de l’espèce humaine. Si l’Angleterre a maintenu dans le monde moderne la tradition impériale et juridique de Rome, Paris y a joué, dans les lettres et les arts, le rôle qui fut jadis celui d’Athènes. Aucune nation n’a plus que la France le respect de sa langue et de sa littérature. Elle a crée un langage de précision qui a engendré une pensée claire. D’où un empire intellectuel étendu bien au-delà de ses frontières. Depuis cinq siècles, « tout ce qui était français était universel et tout ce qui était universel était français ». Les écrivains de France se sont faits, dans le monde entier, les évangélistes de la civilisation occidentale, cependant que, sur le continent européen, leur pays constituait l’avant-garde militaire et morale de la liberté. Rôle difficile. Une avant-garde est toujours en danger et, lorsque le gros des troupes ne suit qu’à trois ans de distance, elle risque d’être submergée. Le métier de Français fut et restera dangereux ; il n’en est que plus honorable.

Certains se sont demandé si ce passé glorieux et le sentiment d’obligation qu’il engendre ne sont pas trop lourds à porter pour la France, dans un monde bouleversé : « Les Français », ont-ils dit, « se trouvent amenés par leurs traditions à mener un train de vie au-dessus de leurs moyens… » Ce serait vrai si l’influence de la France n’était fonction que de sa force militaire, mais nous avons vu qu’au contraire cette influence est surtout intellectuelle et spirituelle. Si quelque organisation internationale s’établit enfin, la France y jouera certainement un grand rôle ; si cette organisation échoue, la France trouvera sans doute une autre forme de salut dans l’union plus intime avec les peuples voisins et avec ses territoires d’outremer. Elle devra tenir compte, plus qu’elle ne l’a jamais fait jusqu’ici, des disciplines nouvelles qu’impose l’âge scientifique, mais ses adaptations passées semblent garantes de ses réussites futures. Il demeure fort possible que ce soit elle qui enfante, dans la douleur, des solutions qui permettront demain la continuation de l’expérience humaine. »

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