Où se loge le sacré ?

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Où se loge le sacré ?

Quelle est la cause qui nous rassemble et nous pousse à sortir de nous même, à dépasser notre intérêt personnel, à surmonter notre égoïsme et le calcul quotidien ?

Quelle est la question politique fondamentale, celle qui englobe nos existences singulières, et qui appelle une communion de forces ?

Ces questions, nous sommes beaucoup à nous les poser, nous qui recherchons un sens, une direction, à une époque où se côtoient l’individualisme le plus ancré et la dictature du court-termisme…

Mais rien ne sert de critiquer l’individualiste résigné si c’est pour lui opposer une multiplicité de combats, qui sont certes dignes d’un engagement, mais ne le touchent pas.

Rien ne sert d’exhorter les consciences à s’unir dans un vaste projet si ces dernières ne se sentent pas concernées par l’irruption soudaine d’une nouvelle transcendance.

Rien ne sert de critiquer l’autre si c’est pour lui imposer ma cause.

La crise du politique, actuellement, est due à un renversement des valeurs. La vie publique n’est plus constitutive de chaque vie privée, mais chaque vie privée devient constitutive de la vie publique. La vie publique n’est plus ce qui donne forme à mon existence, mais c’est mon existence et mon engagement qui donnent forme à la vie publique.

Le temps des grandes causes (Dieu, la Nation, la Révolution) est derrière nous.

Les guerres de religion au XVIème siècle ont fait des centaines de milliers de morts au nom de la Cause, au nom de Dieu, au nom d’une conception de Dieu. Les massacres de la Saint-Barthélémy par la Ligue ont répondu aux provocations et aux massacres luthériens et calvinistes. Les jésuites et les jansénistes se sont ensuite affrontés très violemment pour imposer leurs convictions et leurs conceptions de l’Unique. Dieu, à cette époque, in-formait la société et transcendait chaque existence singulière. D’où de terribles affrontements entre des hommes dont la vie, dont l’existence même, dépendait de Dieu.

Puis les hommes se sont battus contre Dieu, contre l’Eglise, contre le primat du spirituel sur le temporel. Ils se sont battus pour la République, pour la Nation, pour l’imposition d’une société laïque qui rejette dans le privé les croyances religieuses. La nouvelle croyance, c’était la Nation, cette communauté, ce territoire, cette langue qui nous constituait tous et sans qui nous ne serions pas ce que nous sommes. La Nation, c’était la seconde mère, celle à qui nous devions tous notre existence, envers qui nous avions une dette éternelle. Les guerres du XXème siècle ont provoqué les pires massacres de l’humanité au nom de la Nation, au nom d’une conception de la Nation, au nom toujours d’une identité à défendre.

La Nation affaiblie, l’organisme est atteint. L’ordre national voit ses principes de plus en plus contestés par des hommes qui ne voient dans la Nation qu’une conception abstraite légitimant l’exploitation. Ces hommes là se battent pour la Révolution, pour la conflagration de l’ordre social existant, pour imposer un monde gouverné par le peuple, par le prolétariat. Ce combat là n’a pas de frontières et des mouvements naissent aux quatre coins du monde qui appellent leurs frères d’armes à se soulever contre un ennemi commun, le système capitaliste, qui entretient l’exploitation de l’homme par l’homme. En Russie, à Cuba, en France, dans tous les pays des forces se mobilisent pour tenter d’abattre les cloisons et ériger un nouveau monde, où régnerait l’égalité entre les hommes. A l’hymne national succède l’Internationale. Mais au nom de l’égalité entre les hommes se commettent les pires massacres et siègent les plus sanglantes dictatures.

Dieu, la Nation, la Révolution ont été les trois grandes causes pour lesquelles les hommes se sont battus.

Aujourd’hui, plus personne ne mourrait pour Dieu, à part quelques fanatiques. La majorité des gens sont patriotes, sans cependant être prêts à donner la vie de leur fils à la Patrie. Quelques uns sont révolutionnaires, mais désirent une révolution dans les urnes.

Le temps des grandes causes, de la croyance en une transcendance est terminé. Sans être indifférents à ce qui nous entoure, nous ne sommes plus prêts à faire le sacrifice de nos vies.

Mais sommes-nous pour autant voués à ne vivre que pour nous-mêmes ?

Posons nous donc la question : qu’est-ce qui nous mobilise ? Qu’est-ce qui nous touche et nous émeut au plus profond de nous-mêmes pour que nous dépassions le stade de notre existence individuelle ?

La question politique ne peut plus se penser autrement. C’est par un instinct de survie, c’est par ce qui nous touche au plus profond de nous même que nous en sortirons. C’est par la volonté de léguer à nos enfants, à notre famille, à nos descendants un monde meilleur, et par la prise de conscience de la fragilité de ce monde, que nous agirons et que nous nous donnerons, car l’existence de nos proches et des générations futures est en jeu.

Le sacré se loge en nous. A nous de le reconnaître et de nous battre pour ce qui nous apparaît digne d’être sauvé, d’être perfectible, d’être conquis.

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La France en deuil national

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« Kojève écrivait en 1945 : «L’idéal politique “officiel” de la France et des Français est aujourd’hui encore celui de l’État-nation, de la “République une et indivisible”. D’autre part, dans les profondeurs de son âme, le pays se rend compte de l’insuffisance de cet idéal, de l’anachronisme politique de l’idée strictement “nationale”. Certes, ce sentiment n’a pas encore atteint le niveau d’une idée claire et distincte : le pays ne peut pas, et ne veut pas encore le formuler ouvertement. D’ailleurs, en raison même de l’éclat hors pair de son passé national, il est particulièrement difficile pour la France de reconnaître clairement et d’accepter franchement le fait de la fin de la période “nationale” de l’Histoire et d’en tirer toutes les conséquences. Il est dur pour un pays qui a créé de toutes pièces l’armature idéologique du nationalisme et qui l’a exportée dans le monde entier, de reconnaître qu’il ne s’agit là désormais que d’une pièce à classer dans les archives historiques.»

La question de l’État-nation et de son deuil forme le coeur de ce qu’il faut bien appeler, depuis plus d’un demi-siècle, le malaise français. On nomme poliment «alternance» cet atermoiement tétanisé, cette façon de passer pendulairement de gauche à droite, puis de droite à gauche comme la phase maniaque suit la phase dépressive et en prépare une autre, comme cohabitent en France la plus oratoire critique de l’individualisme et le cynisme le plus farouche, la plus grande générosité et la hantise des foules. Depuis 1945, ce malaise qui n’a eu l’air de se dissiper qu’à la faveur de mai 68 et de sa ferveur insurrectionnelle, n’a cessé de s’approfondir. L’ère des États, des nations et des républiques se referme; le pays qui leur a sacrifié tout ce qu’il contenait de vivace reste abasourdi. À la déflagration qu’a causée la simple phrase de Jospin « l’État ne peut pas tout », on devine celle que produira tôt ou tard la révélation qu’il ne peut plus rien. Ce sentiment d’avoir été floué ne cesse de grandir et de se gangrener. Il fonde la rage latente qui monte à tout propos. Le deuil qui n’a pas été fait de l’ère des nations est la clef de l’anachronisme français, et des possibilités révolutionnaires qu’il tient en réserve. »

L’Insurrection qui vient (2007), Septième Cercle : « Ici on construit un espace civilisé »

Quel fiasco !

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Comment ne pas éclater de rire, d’un rire tonitruant, dévastateur, en regardant ce qu’il se passe ? Comment ne pas tomber dans un cynisme froid pour ne pas succomber au désarroi le plus profond, quand s’étale devant nous le spectacle obscène de « représentants du peuple » qui ne représentent qu’eux-mêmes ?

Que dire ?

Que nous y sommes. Que la France, c’est plus fort qu’elle, s’écroule et se fissure au moment même où on attend d’elle une solidarité compacte, un bloc indivisible qui lui permette de surmonter la tempête, de naviguer entre les récifs. La France, ce frêle esquif…

Mais est-ce la France qui se déchire sous nos yeux ?

Non. Ce sont « les représentants du peuple ». Ou voyez-vous les querelles idéologiques rampantes, les enjeux immenses quant à la suite de l’élection de M. Copé ou de M. Fillon à la tête de l’UMP ? Dans la rue ? Dans le métro ? Au travail ? A la maison ? Tout au plus quelques débats sur les différences de celui-ci ou de celui-là. Fillon plaira plus à grand-mère, tandis que son petit-fils préfèrera Copé.

La politique est-elle devenue un spectacle, seulement un spectacle ?  Nos « représentants » sont-ils désormais tous les soirs en représentation ? La politique est-elle à ce point vide, morte, inefficiente, qu’elle trouve dans le divertissement le seul moyen de se reconvertir ? Que font tous les soirs ces hommes politiques chez Denisot, chez Ardisson, chez Ruquier, incapables de développer un raisonnement sans être interrompus par un chroniqueur dont la culture politique et les questions avoisinent le niveau de la mer ? Qu’y font-ils, si ce n’est se construire un patrimoine médiatique dont les actifs sont politiques ?

Je pourrais poser la question : comment et pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

Mais pour se la poser, il faut d’abord être choqué. Car c’est choquant. Que des hommes politiques puissent à ce point se battre pour être chefs de parti, que cette joute se déroule sur les plateaux de télévision, signifie désormais clairement que derrière cette mascarade se dissimule tout un système qui, par ses rouages, fait accéder aux plus hautes fonctions de l’exécutif. Oui, derrière 75 000 militants, derrière un sourire à Mouloud se niche très probablement le successeur de Saint-Louis, de Louis XIV, de Napoléon, de Clémenceau, de De Gaulle.

Alors que faire ?

Ne tombons pas dans une logique de bouc-émissaire. La quasi-totalité des hommes sont le produit de leurs institutions. Alors, changer le système ? Acter l’obsolescence de nos institutions ? Repenser une façon de faire de la politique ?

En attendant, écrivons, discutons, échangeons…mais ne nous résignons pas, car c’est le meilleur moyen d’arriver là où nous en sommes : une démocratie sans peuple.