Les Tricheurs, de Marcel Carné (1958)

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Sorti en 1958 et récompensé la même année par le Grand prix du cinéma français (ancêtre des Césars), ce film sur la jeunesse est une bourrasque de fraîcheur dans le « cinéma de papa » de l’époque.

Bob (Jacques Charrier), jeune bourgeois parisien du 16ème arrondissement, rencontre Alain (Laurent Terzieff), existentialiste fauché, qui passe ses journées dans les bars de Saint-Germain des Prés à ergoter des théories fumeuses. Rapidement, Bob intègre la bande d’Alain et participe à une fête donnée par Clo (Andréa Parisy), fille de diplomates, dans la somptueuse demeure familiale. Après avoir séduit Clo, il rencontre Mic (Pascale Petit), sa meilleure amie, dont l’indépendance d’esprit le charme. Ils vivent une aventure mais au moment où des sentiments naissent de part et d’autre s’installe un jeu de dupes. Bien que Bob plaise beaucoup à Mic, elle n’ose pas le lui dire et couche avec Alain quand elle ne pense qu’à lui. Lorsqu’Alain, pernicieux, convoque une assemblée pour jouer au « jeu de la vérité » et demande à Mic si elle aime Bob, celle-ci le regarde dans les yeux et répond « non ». Ce jeu malsain se poursuivra par une course poursuite folle où Mic trouvera la mort, après avoir perdu le contrôle de son véhicule.

Le film, jugé immoral pour l’époque, est interdit aux moins de 18 ans à sa sortie. Alain et sa bande bohème refusent le travail et proclament la liberté de l’individu contre l’asservissement à la société bourgeoise. La jeunesse de la fin des années 50 ne veut vivre que dans l’ivresse de l’instant et remet en cause les habitudes et les codes d’une société qui n’a plus de sens. Les filles choisissent des garçons pour un soir et s’en séparent dans la foulée. Tout attachement est pensé comme un avilissement, une aliénation de la liberté et se voit donc rejeté. L’amour est refoulé au nom du refus de la fidélité, valeur bourgeoise par excellence. La société, aliénante, est opposée à l’individu et au déploiement de son existence.

Carné peint une jeunesse naïve, idéaliste et manichéenne (« tu es pour ou contre ? », demande Alain à tout bout de champ), tout en introduisant de la distance. Roger (Roland Lesaffre), le grand frère de Mic, mécanicien dans un garage, ne comprend pas cette jeunesse qui remet tout en cause, mais refuse de la juger. Car les jeunes, paumés dans « un univers qui se débine…cinquante ans de pagaille derrière eux et sans doute cinquante autres devant » ne sont pas responsables. Comment leur en vouloir de repousser l’entrée dans l’âge adulte, quand celui-ci travaille parce qu’il faut travailler et professe une morale dictée par l’habitude ? Dans cette France de 1958, Dieu est mort depuis bien longtemps et n’a pas été remplacé. La société adulte, lasse, panse à peine ses blessures de la dernière guerre et a cessé de s’interroger sur sa raison d’être. Meurtrie, incapable de mobiliser ses membres pour un projet commun, elle a enfanté « une addition de solitudes, qui cherchent, dans la danse, dans l’acte sexuel, dans la vitesse, l’extase, le spasme dans lequel, pour un moment, on fuit et on se fuit » (Françoise Giroud, l’Express,1958).

Même la bande de Saint-Germain n’est pas une bande, trop éparse, trop oisive pour opposer puis imposer leur monde à celui qu’elle exècre. Sa philosophie grandiloquente est balayée à la moindre confrontation avec le réel et le conformisme reprend le dessus. Clo, tombée enceinte, recherche un mari qui fasse l’affaire devant « Père » et « Mère », peu importe l’identité du géniteur. Engoncés dans leurs catégories abstraites, Mic et Bob sont incapables de faire le grand saut et de s’avouer leur amour. Bob retourne vaquer à ses études et la bande éclate aussi vite qu’elle s’est formée.

La jeunesse de 58  n’a pas la volonté de commuer en actes son refus d’un monde sclérosé et abattu. Trop timide ou trop lâche, elle n’est que le germe de l’espoir qui va transporter une génération dix ans plus tard. En cela, Marcel Carné signe avec Les Tricheurs un film fort, vibrant et véritablement prophétique.

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