Prendre, partager, paître

Dans Le Nomos de la Terre (1950), le juriste allemand Carl Schmitt définit à partir d’une redécouverte du concept de nomos trois ordres, trois équilibres de la Terre dans l’histoire de l’humanité.

Le nomos, au sens traditionnel du terme, est la loi, la norme, la règle. Le terme est l’équivalent du jus romain.

Pour Carl Schmitt, le nomos ne se résume pas à la loi mais est tridimensionnel : il est d’abord la prise, l’appropriation d’un territoire, puis son partage et enfin son exploitation. Le nomos suit le mouvement suivant : prendre, partager, paître. Tout système juridique, avant d’être un ordre normatif qui permet ensuite un partage puis une exploitation, résulte d’abord d’une appropriation d’un espace par l’homme. Tout système juridique résulte d’un ordre spatial. Partant de cette définition, Carl Schmitt distingue trois ordres géopolitiques, trois équilibres du monde tout au long de l’histoire de l’humanité, qu’il appelle des nomos de la Terre.

Durant le premier nomos de la Terre, qui s’étend de l’Antiquité au Moyen-Age, l’Europe connait des phases d’unification successives. L’Empire Romain, premièrement, impose sa loi et accorde progressivement sa citoyenneté à tous les hommes libres de l’Empire. Après la chute de sa partie occidentale en 476, c’est la papauté qui entend à son tour unifier l’Europe par la chrétienté. Léon III sacre Charlemagne empereur à Aix-la-Chapelle en l’an 800, par qui l’Empire Romain ressuscite. L’Empire devient chrétien et l’Empereur le défenseur de la Cité de Dieu. Malgré une histoire mouvementée (déplacement de son centre de gravité à l’Est dès 962, Querelle des Investitures etc.), l’Empire restera la principale puissance politique européenne jusqu’au 15ème siècle, époque à partir de laquelle l’Empire décroît.

Pour Carl Schmitt, l’unification par le droit de cet espace qu’est l’Europe médiévale se fait en raison de l’existence d’un dehors, d’un espace libre qui échappe au droit : la Mer. Il n’y a possibilité de légiférer un dedans que parce qu’il existe un dehors qui échappe au droit. Ainsi l’unification du continent européen, qui se pensait seul sur Terre, s’est réalisée grâce à une étendue floue et liquide qui dessinait nettement les contours de l’Europe. A l’appropriation du territoire européen, à son unification par la loi, a succédé un partage de ses terres, puis leur exploitation. Prendre, partager, paître, tels sont les trois mouvements du nomos.

Dès 1492 et les grandes découvertes, s’annonce le deuxième nomos de la Terre. A une phase d’unification succède une phase de division, de guerres. Les différentes nations européennes vont alors se concurrencer pour étendre leur suprématie sur les territoires du Nouveau Monde. C’est la lutte des nations, entérinée par le traité de Westphalie (1648), qui annonce la souveraineté nationale en reconnaissant l’Etat comme le seul maître de son territoire. L’Empire Autrichien est démantelé en 350 minuscules Etats qui sont désormais seuls habilités à légiférer sur leur territoire. 150 ans plus tard, cet ordre est remis en cause la Révolution française et les guerres napoléoniennes mais le Congrès de Vienne (1815), redessine l’Europe pour 100 ans. Quant au destin du reste du monde, il est le fruit de la conférence de Berlin (1889), durant laquelle les principaux empires coloniaux délimitent arbitrairement ses frontières. Prendre, partager, paître. Ce partage du monde au gré des guerres européennes se prolonge jusqu’au milieu du 20ème siècle et la fin de la seconde guerre mondiale, qui signe le déclin du monde européen et voit l’avènement d’un nouvel ordre.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, un nouveau nomos se fait jour.

Nouveau nomos car la fin de l’ordre européen voit l’avènement d’un monde bipolaire, séparé par un rideau de fer entre deux grandes puissances : les Etats-Unis et l’URSS. Le monde devient « un seul lit pour deux rêves » et voit l’affrontement entre deux idéologies, le libéralisme et le communisme. Au conflit direct sur un champ de bataille se substitue la guerre froide, plus insidieuse.

Nouveau nomos également car la notion de nomos change. L’humanité s’approprie de nouveaux territoires. Non seulement la Terre, mais la Mer, le Ciel et l’Espace deviennent objets du droit. On passe littéralement d’un nomos de la Terre à un nomos du Cosmos. Le droit international légifère sur les eaux territoriales et un droit cosmopolitique apparaît : le lancement de Spoutnik en 1957 provoque la création l’année suivante à l’ONU d’un comité chargé de soulever les questions juridiques sur les conquêtes de l’espace. Ainsi en 1967, l’Outerspace Treaty définit les règles de droit international pour l’exploration et l’exploitation de L’Espace. Prendre, partager, paître. Cet ordre du monde s’écroule avec la chute du Mur de Berlin en 1989 qui provoque la dissolution de l’URSS le 26 décembre 1991.

Aujourd’hui, nous assistons sans doute à la naissance d’un quatrième nomos de la Terre. Les Etats-Unis sont certes la seule grande nation qui dispose de tous les attributs de la puissance (militaire, technologique, culturelle, médiatique, économique et financière), mais le monde s’agence progressivement en blocs, en continents, en civilisations. Les Etats-Unis retardent le passage d’un monde qui se défait de leur emprise à un monde qui se morcelle inéluctablement en aires d’influence diverses, comme en témoigne l’émergence de la Chine et de l’Inde. Le nomos change encore de nature. Après la Terre, la Mer, le Ciel et l’Espace, c’est désormais l’immatériel qui devient objet de l’appropriation de l’homme. La globalisation donne naissance à un « nomos de l’économie » où, petit à petit, la logique du marché s’impose à tous les domaines de la vie. La culture, l’éducation, le sport sont progressivement happés par la raison marchande qui est régie par la loi du profit. L’homme semble bien ne plus savoir quels territoires conquérir ni quoi se partager, et le nomos paraît se réduire à sa dimension d’exploitation.

Prendre, partager, paître ?

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