L’Enfance nue, de Maurice Pialat (1968)

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Premier film de Pialat, récompensé par le prix Jean Vigo en 1969, L’Enfance nue raconte l’existence de François, un môme revêche de l’assistance publique, qui s’illustre par ses bêtises et par sa méchanceté. Il est bagarreur, voleur, mesquin mais surtout mal aimé. Bringuebalé de famille en famille qui ne savent plus quoi en faire, il atterrit chez Pépère et Mémère, un couple de retraités ch’ti qui accueille déjà Raoul, un autre garçon de l’assistance. Il s’attache rapidement à cette famille aimante et surtout à la vieille grand-mère, Mémé, qui malheureusement décède. Au moment où il trouve un cadre et de l’amour, François replonge dans ses travers. Après avoir provoqué un accident de voiture en jetant des clous de chemins de fer sur la route, il est à nouveau renvoyé dans un centre.

Pialat signe là un film physique, brut, pittoresque. La réalité du quotidien d’un gosse de l’assistance est décrite sans fard, les dialogues sont crus, les silences parfois trop longs, les hésitations des acteurs visibles et leur jeu souvent maladroit. Qu’importe. La vie passe, et Pialat tourne. Il filme avec ses tripes, brandit la caméra avec poigne. Il n’enjolive ni ne dissimule. Il saisit la vie là où elle se trouve, dans le plus insigne quotidien, dans la simplicité d’un geste. Tel un peintre obstiné, il n’hésite pas à appuyer son trait, qui traverse la toile pour atteindre la chair. Sa caméra déshabille et personne ne triche. Pépère et Mémère ne sont pas des acteurs, mais jouent leur propre rôle au cinéma. Leurs anecdotes sont bouleversantes, parce qu’elles sont vraies, vécues, et non le fruit d’un réel fantasmé. Les scènes entre François et Mémé sont prodigieuses de vie, de vrai, d’amour.

L’Enfance nue, c’est l’enfance crue. Pialat s’immerge en documentariste dans la région dévastée du Nord, et scrute le quotidien d’une enfance perdue. Il n’idéalise rien, ne romantise rien, balaye les artifices. Il peint le délaissement d’un gosse arraché plusieurs fois à ses familles, abandonné à lui-même. La bonté des bénévoles de l’assistance publique n’a d’égale que leur impuissance à arrêter François qui, dès l’âge de dix ans, a un casier judiciaire. On est très loin du héros de Truffaut (qui produit le film) des 400 coups. Si Antoine Doisnel risque la pension pour insolence, François Fournier risque la taule. Pialat ne laisse même pas l’espoir subsister. A peine sauvé, à peine aimé, il est arraché par sa faute à une famille aimante et repart dans l’anonymat le plus infâme de ces centres glacés, sans perspectives.

Film magnifique, véritable expérience physique, L’Enfance nue signe le premier long métrage d’un homme qui dira « merde » aux faux-fuyants tout au long de sa vie, et aura laissé une œuvre d’une sensibilité déchirante.

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