Petites réflexions sur le communautarisme

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Le communautarisme est considéré aujourd’hui par nombre d’hommes politiques comme un mal, en tant que contraire aux principes républicains. La République française, une et indivisible, ne peut tolérer la prise en compte et la reconnaissance de communautés infranationales.

Cette position s’inscrit dans la droite ligne de l’histoire française.

Chacun le sait, les principes révolutionnaires se sont imposés en niant les identités locales et régionales qui composaient alors la France. Le français devint la seule langue administrative autorisée, au détriment du breton ou du basque, et les sensibilités locales ont été combattues au nom de la supériorité des principes révolutionnaires, qui ne pouvaient supporter les irrédentismes infranationaux. Centralisatrice à l’extrême, la révolution jacobine ne reconnaissait comme seule communauté viable que la communauté nationale. La Nation était la seule communauté qui précédait l’individu et lui permettait de s’affirmer : en cela l’individu devait tout à la Nation, et seulement à la Nation.

La France fut jacobine bien avant les jacobins : le jacobinisme n’est pas né à la Révolution. Tout au long de son histoire, la monarchie française a assuré son pouvoir en niant le pouvoir des féodalités. Dès Philippe le Bel, l’Etat central est le bras séculier d’un pouvoir qui s’incarne dans la personne du Roi. La mise en place de l’impôt, prélevé par les intendants du royaume, ancêtres des fonctionnaires, en est l’exemple le plus flagrant. L’absolutisme royal est ainsi l’aboutissement du processus de concentration du pouvoir entre les mains du Roi et de son Etat, au détriment des corps intermédiaires.

En ce sens, la Révolution française est la pure continuation de l’absolutisme royal. Le Roi a été remplacé par une entité désincarnée, la Nation, mais qui jouit de la même transcendance : on est mort à Valmy pour la Nation comme on mourait autrefois pour le Roi.

C’est donc dans la tradition française, qui remonte à l’Ancien Régime et se perpétue dans la politique jacobine, de s’opposer à la reconnaissance à l’existence des communautés locales, vues comme obstacles à la constitution d’une communauté nationale.

Mais aujourd’hui, la France en a-t-elle les moyens ? A-t-elle la possibilité de s’opposer, d’endiguer ce mouvement communautaire ? N’oppose-t-elle pas les fétiches républicains à une réalité qu’elle est bien incapable de combattre ? En un mot, est-elle si souveraine qu’elle le prétend ?

Aujourd’hui, le pouvoir étatique se réduit comme peau de chagrin. Les Etats européens ne sont plus maîtres de leur territoire, qui est remodelé par la mondialisation de l’économie et les flux migratoires qu’elle entraîne. Les frontières ont disparu pour laisser place à la libre circulation des personnes et des biens. Depuis 1989 et la reconnaissance par le Conseil d’Etat des traités européens, le droit national est désormais inférieur dans la hiérarchie des normes au droit communautaire. On voit donc mal en quoi ceux qui veulent endiguer le communautarisme, c’est-à-dire les aspirations de minorités culturelles, religieuses, ethniques etc. à se différencier volontairement, peuvent le faire.

L’Etat ne peut plus rien : il est désormais urgent d’organiser la souveraineté perdue au niveau national à l’échelon continental. Invoquer tous les maux provoqués par la mondialisation et les marchés en refusant de mettre en place un système capable de les réguler revient à aggraver ce qu’on dénonce ou, selon le mot de Bossuet, à  « maudire les conséquences dont on chérit les causes ».

La France n’est plus souveraine dans le sens où elle n’a pas les moyens de mettre en application ce qu’elle énonce. Il est indispensable de mettre en place un système qui, s’articulant sur le principe de subsidiarité, permette d’organiser le continent européen de la base jusqu’au sommet. Pour cela, il faudra bien un jour ou l’autre reconnaître les communautés en tant qu’entités autonomes sur un territoire…

Maîtresse, de Barbet Schroeder (1975)

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Olivier (Gérard Depardieu) et son acolyte Mario (André Rouyer), voyous reconvertis en vendeurs de livres d’art au porte à porte, réussissent à s’introduire chez Ariane (Bulle Ogier). Elle leur promet d’acheter tous leurs livres à condition qu’ils réussissent à régler les problèmes de plomberie de sa salle de bain. Au détour de la conversation, elle leur apprend que l’appartement du dessous appartient à une vieille dame qui est partie en vacances. Ils décident alors de revenir le soir même pour le cambrioler et à leur grande surprise, tombent sur toute une panoplie d’accessoires sadomasochistes. Mais au moment où ils pensent s’échapper, l’entrée de l’appartement s’allume et une dominatrice professionnelle descend d’un escalier qui se déploie du plafond jusqu’au sol : Ariane les retient prisonniers. Et lorsqu’elle intime à Olivier de l’accompagner pour participer à une de ses mise en scènes, le jeune homme tombe amoureux d’elle.

Maîtresse est une histoire d’amour ordinaire qui doit composer avec une passion aussi étrange que dévorante. Au premier étage, Olivier et Ariane vivent une histoire simple et tendre. La vulnérabilité et la chétivité de Bulle Ogier se conjuguent parfaitement à la robustesse virile de Depardieu, et leur relation donne une impression d’équilibre. Mais quand Ariane se maquille, revêt ses pantalons en cuir, enfile ses perruques brunes et descend au sous-sol, elle devient la « Maîtresse », dominatrice sans pitié qui n’hésite pas à infliger les pires souffrances à des « esclaves » qui en redemandent. Elle rivalise d’ingéniosité pour mettre en scène et appliquer ses supplices à une foule de prisonniers reclus dans des cages métalliques, menottés aux parois, dont les membres sont ligaturés mais qui viennent chez elle se soumettre de plein gré.

Avec Maîtresse, Barbet Schroeder explore l’univers méconnu et fantasmé du sadomasochisme et produit un film à la limite du documentaire. « Ce qui m’intéresse c’est d’aller chez les gens, derrière la façade », annonce Olivier au tout début du film. Cette pratique étrange est dévoilée à travers l’œil ingénu d’Olivier, qui tente de comprendre et de s’expliquer la passion d’Ariane. Au fur et à mesure que se renforce leur relation, il cherche à obtenir des explications sur une activité qui dérange la stabilité de son couple, voire le dénature. Mais Ariane reste très évasive et même dans ses rares moments d’épanchement, n’arrive pas à exprimer ce qui se passe de mots, tant les contraires sont inextricables : la souffrance qu’elle inflige aux autres est en même temps l’occasion du don d’un plaisir immense ; la violence bestiale qu’elle déchaîne n’est pas dissociable de l’esthétique aboutie des décors et des accessoires ; les désirs qui témoignent d’un besoin métaphysique le plus ardent s’assouvissent par des entailles sur la peau. La pratique se passe du discours car les mots sont impuissants à pénétrer la chair.

Rien n’est plus profond que la surface : en fixant sa caméra ni devant ni sur mais au bord de la scène, Barbet Schroeder réussit à éviter les écueils du moralisme et de l’obscénité. L’histoire d’amour du premier étage est tout aussi importante dans la narration que l’immixtion dans le sous-sol d’Ariane. Le phénomène du sadomasochisme en apparaît ainsi d’autant plus étrange qu’il s’inscrit dans un quotidien ordinaire.

Alain de Benoist interrogé par Frédéric Taddéi sur France Culture

Frédéric Taddéi interroge Alain de Benoist à propos de la sortie de Mémoire vive, son autobiographie.

C’est l’occasion de revenir sur le parcours intellectuel d’un grand penseur, marginalisé en France :

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4433473

Les Citations de Michel – Maurice Merleau-Ponty

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« Il y a dans la condition d’être conscient un perpétuel malaise. Au moment où je perçois une chose, j’éprouve qu’elle était déjà la avant moi, au-delà de mon champ de vision. Un horizon infini de choses à prendre entoure le petit nombre de celles que je peux prendre pour de bon. Un cri de locomotive dans la nuit, la salle de théâtre vide où je pénètre font apparaître, le temps d’un éclair, ces choses de toutes parts prêtes pour la perception, des spectacles donnés à personne, des ténèbres bourrées d’être.

Même les choses qui m’entourent me dépassent à condition que j’interrompe mon commerce habituel avec elles et que je les retrouve, en deçà du monde humain ou même vivant, sous leur aspect de choses naturelles. Un vieux veston posé sur une chaise dans le silence d’une maison de campagne, une fois la porte fermée sur les odeurs du maquis et les cris des oiseaux, si je le prends comme il se présente, ce sera déjà une énigme. Il est là, aveugle et borné, il ne sait pas qu’il y est, il se contente d’occuper ce morceau d’espace, mais il l’occupe comme jamais je ne pourrai occuper aucun lieu. Il ne fuit pas de tout côté comme une conscience, il demeure pesamment ce qu’il est, il est en soi. Chaque chose n’affirme son être qu’en me dépossédant du mien, et je sais toujours sourdement qu’il y a au monde autre chose que moi et mes spectacles. Mais d’ordinaire je ne retiens de ce savoir que ce qu’il faut pour me rassurer. Je remarque que la chose, après tout, a besoin de moi pour exister. Quand je découvre un paysage jusque-là caché par une colline, c’est alors seulement qu’il devient pleinement paysage et l’on ne peut pas concevoir ce que serait une chose sans l’imminence ou la possibilité de mon regard sur elle. Ce monde qui avait l’air d’être sans moi, de m’envelopper et de me dépasser, c’est moi qui le fais être. Je suis donc une conscience, une présence immédiate au monde, et il n’est rien qui puisse prétendre à être sans être pris de quelque façon dans le tissu de mon expérience. Je ne suis pas cette personne, ce visage, cet être fini, mais un pur témoin, sans lieu et sans âge, qui peut égaler en puissance l’infinité du monde.

C’est ainsi que l’on surmonte, où plutôt que l’on sublime, l’expérience de l’Autre. Tant qu’il ne s’agit que des choses, nous nous sauvons facilement de la transcendance. Celle d’autrui est plus résistante. Car si autrui existe, s’il est lui aussi une conscience, je dois consentir à n’être pour lui qu’un objet fini, déterminé, visible en un certain lieu du monde. S’il est conscience, il faut que je cesse de l’être. Or, comment pourrais-je oublier cette attestation intime de mon existence, ce contact avec moi, plus sûr qu’aucun témoignage extérieur et condition préalable pour tous ? Nous essayons donc de mettre en sommeil l’inquiétante existence d’autrui. »

Maurice Merleau-Ponty, Le roman de la métaphysique dans Sens et non sens, 1996.

Hollande, le salut par l’Europe ?

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Dans l’entretien que François Hollande vient d’accorder aux principaux journaux européens, dont Le Monde, il y a de quoi être satisfait de l’esquisse d’un projet européen.

François Hollande annonce une Europe renforcée dans ses institutions, dont la légitimité démocratique sera éprouvée lors des prochaines élections européennes, à l’orée 2014.

En attendant 2014, les mécanismes permettant « l’union budgétaire, l’union bancaire, l’union sociale » seront renforcés. « C’est le contenu qui doit l’emporter sur le cadre » insiste Hollande, à l’inverse de ce qui avait été fait à Maastricht, où le politique avait pris le pas sur le technocratique, où la volonté d’une monnaie unique n’avait pas été accompagnée de la mise en place de structures contraignantes mais nécessaires au bon fonctionnement de l’euro.

François Hollande est conscient que faire ratifier son projet par un référendum risque de le tuer dans l’œuf. Il assume donc le risque de ne pas demander son avis au peuple et de continuer à renforcer les institutions européennes, passant outre la contrainte de la démocratie directe. Cela lui sera reproché, à juste titre. On peut y voir, comme le verront sûrement les souverainistes, un passage en force d’une idée qui a été rejetée par le peuple en 2005 : l’idée d’une constitution européenne, l’idée d’une Europe fédérale.

Cependant, Hollande l’assume. La volonté européenne du peuple est considérée comme acquise, car il a élu son président sur un projet européen.

Si nous sommes conscients que la véritable démocratie ne se résume pas à la démocratie représentative (qui ne consiste aujourd’hui qu’à légitimer les idées d’un représentant et non de retranscrire la volonté populaire), il est néanmoins très difficile de contester la légitimité de Hollande à construire un projet européen.

Certes, il y a la un véritable déni démocratique dans la mesure où les capacités des institutions françaises seront modifiées sans que le peuple puisse sanctionner ce choix. L’initiative en revient seule au Président de la République, au gouvernement et à sa majorité parlementaire.

Certes, l’Europe continuera d’avancer et de vider de leur substance les quelques pouvoirs qui restent entre les mains des Etats, en retirant l’initiative aux représentants de la souveraineté populaire.

Certes, les moyens de gouverner des  institutions supranationales, qui sont actuellement dirigées par des hommes non élus mais nommés, voire cooptés, vont être renforcés.

Mais Hollande en est conscient, et l’assume. L’Europe est déjà un une institution supranationale qui n’ose pas s’affirmer. Elle s’affirmera dans son « contenu » nous dit Hollande, et le temps politique viendra après, en 2014. Les moyens avant la fin, car la fin est admise. C’est bien l’affirmation du règne de la technocratie, de la gestion par les experts. Mais c’est enfin assumé par un politique, qui pour une fois ne se dérobe pas et ne décharge pas son impuissance à agir sur une Bruxelles qu’il contribue en sous-mains à construire.

Cet entretien fera hurler les souverainistes dont les arguments seront recevables.

Mais c’est la seule façon de construire une Europe nécessaire dans un monde gouverné par la logique froide, anonyme et a-territorialisante d’une globalisation qui le façonne selon l’impératif de rentabilité.

Pour l’affronter et la réguler, le projet européen doit dépasser les égoïsmes nationaux pour la seule raison qu’aujourd’hui même, le cri de révolte de la France contre la déferlante des délocalisations est une bouteille jetée à la mer.

La globalisation ne peut que se combattre par le haut car les Etats nations comme la France et l’Allemagne, drapées dans les oripeaux de leur puissance vétuste, n’ont plus les moyens de leur ambition.

L’Europe est la seule solution : contribuer à la construire tout en expliquant au peuple sa démarche nous semble une bonne politique. Les élections européennes de 2014 en seront d’autant plus importantes qu’elles sanctionneront ce qui aura été fait.

Les Citations de Michel – Maurice Merleau-Ponty

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« Il est inutile de contester que la philosophie boîte. Elle habite l’histoire et la vie, mais elle voudrait  s’installer en leur centre, au point où elles sont avènement, sens naissant. Elle s’ennuie dans le constitué. Étant expression, elle ne s’accomplit qu’en renonçant à coïncider avec l’exprimé et en l’éloignant pour en voir le sens. Elle peut donc être tragique, puisqu’elle a son contraire en soi, elle n’est jamais une occupation sérieuse.

L’homme sérieux, s’il existe, est l’homme d’une seule chose à laquelle il dit oui. Les philosophes les plus résolus veulent toujours les contraires : réaliser, mais en détruisant, supprimer, mais en conservant. Ils ont toujours une arrière-pensée. Le philosophe donne à l’homme sérieux – à l’action, à la religion, aux passions – une attention peut-être plus aiguë que personne, mais c’est là justement qu’on sent qu’il n’en est pas. Ses propres actions sont des témoignages, elles ressemblent aux « actes significatifs » par lesquels les compagnons de Julien Sorel au séminaire chercheraient à se prouver leur piété. Spinoza écrit sur la porte des tyrans « ultimi barbarorum », Lagneau poursuit devant les instances universitaires la réhabilitation d’un candidat malheureux. Cela  fait, chacun rentre chez soi, et en voilà pour des années. Le philosophe de l’action est peut-être le plus éloigné de l’action : parler de l’action, même avec rigueur et profondeur, c’est déclarer qu’on ne veut pas agir, et Machiavel est tout le contraire d’un machiavélique : puisqu’il décrit les ruses du pouvoir, puisque, comme on l’a dit, il « vend la mèche ». Le  séducteur ou le  politique, qui vivent dans la dialectique et en ont le sens ou l’instinct, ne s’en servent que pour la cacher. C’est le philosophe qui explique que, dialectiquement, un opposant, dans des conditions données, devient l’équivalent d’un traître. Ce langage-là est juste le contraire de celui des pouvoirs ; les pouvoirs, eux, coupent les prémisses et disent plus brièvement : il n’y a là que des criminels. Les manichéens qui se heurtent dans l’action s’entendent mieux entre eux qu’avec  le philosophe : il y a entre eux complicité, chacun est la raison d’être de l’autre. Le philosophe est un étranger dans cette mêlée fraternelle. Même s’il n’a jamais trahi, on sent, à sa manière d’être fidèle, qu’il pourrait trahir, il ne prend pas part comme les autres, il manque à son assentiment quelque chose de massif et de charnel… Il n’est pas tout à fait un être réel.

Cette différence existe. Mais est-ce bien celle du philosophe et de l’homme ? C’est plutôt, dans l’homme même, la différence de celui qui comprend et de celui qui choisit, et  tout homme à cet égard est divisé comme  le  philosophe.  Il  y  a  beaucoup  de  convention  dans  le portrait de l’homme d’action que l’on oppose au philosophe : l’homme d’action n’est pas tout d’une pièce. La haine est une vertu de l’arrière. Obéir les yeux fermés est le commencement de la panique, et choisir contre ce que l’on comprend le commencement du scepticisme. Il faut être capable de prendre recul pour être capable d’un engagement vrai, qui est toujours aussi un engagement  dans  la  vérité. Le même auteur qui écrivit un jour que toute action est manichéenne, entré depuis plus avant dans l’action, répondait familièrement à un journaliste qui le lui rappelait : « Toute action est manichéenne, mais il ne faut en remettre. » Nul n’est manichéen devant  soi-même. C’est un air qu’ont les hommes d’action vus du dehors, et qu’ils gardent rarement dans leurs Mémoires. Si le philosophe laisse entendre dès maintenant quelque chose  de  ce  que  le  grand  homme  dit  à  part  soi,  il  sauve  la  vérité  pour tous, il la sauve même pour l’homme d’action, qui en a besoin, nul conducteur de peuples n’ayant jamais accepté de dire qu’il se désintéresse de la vérité. Plus tard, que dis-je, demain, l’homme d’action réhabilitera le philosophe. Quant aux hommes simplement hommes, qui ne sont pas des professionnels de l’action, ils sont encore bien plus loin de classer les autres en bons et en méchants, pourvu qu’ils parlent de ce qu’ils ont vu et qu’ils jugent de près, et on les trouve, quand on essaie, étonnamment sensibles à l’ironie philosophique, comme si leur silence et leur réserve se reconnaissaient en elle, parce que, pour une fois, la parole sert ici à délivrer.

La claudication du philosophe est sa vertu. L’ironie vraie n’est pas un alibi, c’est une tâche, et c’est le détachement qui lui assigne un certain genre d’action parmi les hommes. »

Maurice Merleau-Ponty, extrait de sa Leçon inaugurale au Collège de France (1953)

Les Citations de Michel – Adriano Scianca

Une citation qui décrit la primauté de la dimension esthétique sur celle de politique dans l’idée du fascisme…Image

« Au delà de tout, dans le fascisme, il existe un sentiment du monde, un certain style de vie, une approche particulière de l’existence. Dans le fascisme, il y a, avant la politique, une dimension esthétique, symbolique et existentielle, il y a un certain savoir faire aristocratique voué au peuple, qui fait décanter l’esprit en cultivant le corps, qui porte en triomphe la mort en vivant pleinement sa vie, qui expérimente la liberté au sein de la communauté.

Être fasciste, c’est une chose presque indéfinissable, un quid, un mélange d’activisme, de jeunesse, de combativité, de mysticisme.

Être fasciste, c’est avoir une allure sobre et décontractée, tragique et solaire, c’est posséder une volonté de grandeur, de puissance, de beauté, d’éternité, d’universalité. C’est adhérer à une logique de fraternité, de camaraderie, de communauté.

Être fasciste c’est avoir conscience d’une destinée et avoir l’envie éhontée de l’affronter, avoir la capacité de vivre pleinement dans la bande, dans l’équipe, dans le clan et de savoir élever ce lien au niveau de la nation et de l’empire.

Être fasciste, c’est avoir 17 ans pour toute la vie. C’est se dépasser, c’est donner forme à soi-même et au monde.

Être fasciste c’est jouir en scandalisant les moralistes, les sépulcres blanchis, les vieux perruqués. C’est cultiver la radicalité dans le pragmatisme, ressentir le dégoût pour la décadence et la petitesse d’esprit, tout en sachant vivre dans son temps, goûter à la modernité, puiser dans l’enthousiasme faustien pour la modernité.

Être fasciste, c’est avoir pour compagnons, au-delà de toute complication cérébrale le feu, le marbre, le sang, la terre, la sueur et le fer. C’est parvenir à faire vibrer ses cordes intérieures sur la fréquence des plus humbles tout en refusant l’adulation, l’indulgence, la démagogie et la prostitution intellectuelle. N’avoir de la nostalgie que pour le futur ! Le fascisme c’est fonder des villes, assainir des terres, porter un projet de civilisation. C’est concevoir l’existence comme une lutte et une conquête, sans ressentiments. C’est faire don de soi aux camarades, à sa nation, à son idéal, jusqu’au sacrifice extrême. Oui être fasciste c’est tout cela avec, en plus, un style, une idée de l’esthétique, un goût pour le décorum. C’est être élégant et souriant jusqu’à l’échafaud et au-delà. »

Adriano Scianca, Casapound, une terrible beauté est née

A nos amours, de Maurice Pialat (1983)

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Suzanne (Sandrine Bonnaire) a seize ans mais ne croit pas à l’amour. Elle se donne facilement à des garçons qu’elle choisit, par goût pour la chose, ce qui lui fait oublier les malheurs de la vie quotidienne : une mère rendue hystérique par le départ d’un père (Maurice Pialat), qui a abandonné le foyer familial.

De Pialat il n’y a rien à dire. Refusant tous les artifices, il hait le cinéma de ces metteurs en scènes qui lèchent leurs dialogues et leurs cadrages pour arrondir leur œuvre. A des années lumières d’un cinéma qui se prend pour objet, il revient aux Lumière, lorsque celui-ci balbutiait à peine. Il nous fait redécouvrir cette invention merveilleuse qu’est la caméra, capable d’enfermer pour l’éternité le jaillissement miraculeux de la vie et de le projeter sur l’écran, pour le plus grand ébahissement du spectateur.

Pialat filme la vie. Chacun tente de la vivre à sa façon, et fait avec. Avec les autres, avec sa famille, avec son père, sa mère, son frère. Avec le cadre qui lui a été imposé mais qu’il peut choisir d’adopter, de modeler ou tout simplement de briser, à ses risques et périls. Il s’agit de ne pas étouffer, de respirer à son rythme, sans se laisser happer par les inspirations des uns, auxquelles succèdent toujours des expirations malheureuses. Il s’agit d’écouter son cœur et d’épouser son souffle, de se couler dans le cours des choses, de vivre tout en s’étonnant de ce miracle qu’est la vie.

A nos amours est le poème de Suzanne qui éclot à la vie. A seize ans, Suzanne ne trouve du réconfort que dans les bras des hommes. Insaisissable, elle fuit au moment même où elle s’abandonne. Lorsqu’elle éprouve des sentiments, elle se refuse. Elle se protège, se cloître, se mure dans la fuite pour éviter que tout ne s’enlise. Tendre et rétive, elle est une caresse à la recherche de sa courbe.

Pialat accomplit ici un pur chef d’œuvre qui rencontre, une fois n’est pas coutume, le succès réuni du public, des critiques et de la famille du cinéma. A nos amours obtiendra le prix Louis Delluc en 1983 et le César du meilleur film en 1984. Mais Pialat n’en a cure car comme il le dira lui-même, son seul mérite fut d’avoir découvert Sandrine Bonnaire, dont la prestation éblouissante sera récompensée par le César de la meilleure actrice en 1984. Jeune inconnue, elle impose pourtant comme condition à sa participation au film la présence de Pialat à l’écran, et forme avec lui un couple père-fille dont les silences manifestent la plus intime compréhension. Du grand art…

Ludwig ou le Crépuscule des Dieux, de Luchino Visconti (1972)

Ludwig ou le Crépuscule des Dieux, antépénultième film de Visconti, retrace le règne de Louis II de Bavière (1845-1886), roi excentrique, fantasque, destitué par son gouvernement en 1886 pour cause de folie.

Ludwig (Helmut Berger), dès son accession au trône, à l’âge de 19 ans, ne vit que pour l’art et en particulier pour celui de Wagner (Trevor Howard), à qui il offre sa  protection et ses moyens. Héritier d’une dynastie plus que millénaire, Ludwig est fasciné par la puissance symbolique et le  romantisme triomphant des opéras wagnériens, qui lui rappellent son illustre ascendance. Mais dans une Bavière qui ne sera bientôt qu’une coquille vide après son ralliement à la Prusse de Bismarck (1870), où les débuts de l’industrialisation coïncident avec la propagation des valeurs bourgeoises, Ludwig se rend vite compte de son pouvoir illusoire et se désintéresse rapidement des affaires de l’Etat. Il se cloître alors progressivement dans les châteaux féeriques qu’il fait construire à grands frais, et vit en autarcie avec sa cour, dont les mœurs libres l’autorisent à assouvir sans crainte ses désirs homosexuels.

Le film, très long (3h47), se scinde en deux parties.

La première décrit la jeunesse de Ludwig, « le plus beau roi d’Europe », dont l’accession au trône ravit un peuple fier. Dès le début de son règne, Ludwig est un admirateur de Wagner, en qui il voit un ami digne de le comprendre. Amoureux de sa cousine Elisabeth (Romy Schneider), impératrice d’Autriche et reine de Hongrie (la fameuse Sissi), il ne rêve que d’escapades nocturnes lors desquelles, lesté du poids de sa responsabilité, il part dans de longues cavalcades auprès de son aimée. Cette quête de l’amour impossible, de la beauté formelle et d’une vie purement spirituelle ne quittent pas un roi, qui, confronté aux limites de son pouvoir par l’évolution géopolitique de l’Europe, se dérobe à ses fonctions. Reclus dans son intimité, il assiste en spectateur à la défaite de son armée à Sadowa (1866). Il a refusé de s’impliquer dans une guerre qu’il n’a pas voulu et se dédouane de ses responsabilités en invoquant sa quête de la vérité, de la liberté et de la pureté, sa haine du mensonge qui ne peuvent souffrir des luttes médiocres entre les hommes. Il confie son dédain pour ce bas monde au capitaine Durckeim (Helmut Griem), dont la réplique constitue un des plus grands moments du film :

« Pardonnez, Sire, qu’un homme simple exprime son opinion.

Votre Majesté dit vouloir vivre dans la vérité, est-ce à dire en homme libre, selon son instinct et ses goûts, sans hypocrisie, ni mensonge ?…

La vérité, selon moi, n’a rien à voir avec cette recherche de l’impossible. Une liberté qui est un rare privilège n’a rien de commun avec la vraie liberté, qui appartient à tous les hommes et à laquelle chacun a droit. Nous vivons dans un monde sans innocents où nul n’a le droit de s’ériger en juge. Je vous parle comme à un ami. L’affectueuse bienveillance que vous m’avez démontrée me donne le courage de m’épancher comme cela arrive entre hommes.

Je suis un soldat, laissé seul sur le champ de bataille, au moment du danger et de l’amertume sans rancœur envers le souverain qui l’a abandonné mais au contraire, plein de pitié. Mon souverain croit avoir fait un choix courageux mais se trompe s’il croit trouver le bonheur hors des règles et des devoirs. Qui aime vraiment la vie ne peut chercher l’impossible mais doit la jouer avec une infinie prudence. Même un souverain. Car le grand pouvoir dont il dispose est limité par la société dont il  fait partie.

Qui pourrait le suivre hors de ces limites ? Certes, pas les humbles, sans défense, qui ne recherchent qu’un peu de sécurité non seulement matérielle, mais morale, et dont Votre Majesté parle avec mépris. Par contre, il sera suivi par qui voit en la liberté la recherche du plaisir sans contrainte morale. Non, vous ne pouvez vouloir cela. Être suivi par de vils serviteurs, des profiteurs…Je n’en crois rien. Votre Majesté ne peut accepter qu’on profite de sa générosité, qu’on la trompe.

Un être jeune, qui a la vie devant lui, ne tenterait pas de trouver une autre raison à son existence ? Fut-ce une raison fort difficile car c’est la raison de vivre des êtres simples qui acceptent la médiocrité. Il faut du courage pour accepter la médiocrité à qui poursuit des idéaux sublimes. Je le sais fort bien. Mais c’est l’unique espoir contre une solitude qui peut être atroce. »

Ludwig n’écoutera pas ces sages conseils et la deuxième partie décrit l’inéluctable isolement d’un souverain qui s’éloigne de son peuple, de sa société et de sa famille. Il rompt ses fiançailles avec la duchesse Sophie et fuit l’œil inquisiteur de ses conseillers qui ne cessent de le rappeler à ses devoirs. Il s’enferme à Linderhof, Neuschwanstein et Herrenchiemsee, ses trois plus belles oeuvres. Seul au milieu d’une cour composée de palefreniers, d’écuyers et de valets de chambres, il passe son temps costumé, à se promener sur une barque, dans un décor qui lui rappelle les légendes de ses ancêtres…

Visconti livre ici sa vision d’un roi artiste, qui a refusé le monde pour recréer le sien. Le vieux réalisateur rend ici justice à un roi nostalgique du déclin des valeurs aristocratiques,  incompris par la haute société mais adulé par son peuple. Le réalisateur recrée l’univers de Ludwig par un décor et des costumes somptueux et signe là un vibrant hommage à la folie, éternelle énigme, contre le règne de la  raison qui désenchante le monde. A rebours des conventions, Louis II de Bavière, incarné magnifiquement par Helmut Berger (que l’on reverra dans Violence et Passion) croit en l’immortalité de l’âme et renonce à la médiocrité du monde pour consacrer sa vie à donner forme à ses chimères. Fresque grandiose, Ludwig ou le Crépuscule des Dieux annonce un réalisateur qui se replie du monde et assiste en spectateur à la fin d’une époque. Si Ludwig déplore le ralliement de la Bavière à la Prusse, Visconti regrette l’arraisonnement du monde par la marchandise, qui se propage à chaque domaine de l’existence. Et comme Ludwig, Visconti trouve refuge dans l’art, et livre par ce film un message éternel.

Un mauvais fils, de Claude Sautet (1980)

ImageBruno Calgani (Patrick Dewaere), vient de passer cinq ans en prison aux Etats-Unis, pour avoir consommé de la drogue. A son retour en France, il découvre son père (Yves Robert), qui le rend responsable du suicide de sa mère, et une société maussade, où l’on ne se définit plus que par le travail.

Finis les doutes existentiels d’une bourgeoisie oisive, les velléités sentimentales de quadragénaires indécis, les grands week-ends entre amis à la campagne où les enfants hurlent leur insouciance heureuse. Sautet saute la barrière et nous immerge dans la France des cols bleus, des taiseux, des renfrognés meurtris par une vie harassante. Les Trente Glorieuses sont bien derrière. Une chape de silence recouvre les plaintes et étouffe les doutes. On y définit l’homme par ce qu’il fait, et surtout par ce qu’il a fait. Bruno, ex-drogué, ex-taulard, mais de bonne volonté ne parviendra pas à reconquérir l’estime de son père, chef de chantier. Car pour René, les frasques de son fils ont tué sa femme. La déambulation de cette existence hagarde, la vue de ce visage inquiet lui rappellent les affres d’un drame qu’il a vécu en solitaire. Le fils prodigue ne retrouvera jamais la bénédiction d’un père brisé, abandonné à sa besogne quotidienne, résigné à l’alcoolisme et honteux d’éprouver du plaisir dans les bras de Madeleine (Claire Maurier), l’ex meilleure amie de sa femme.

La relation père-fils est le fil directeur d’un film qui s’enrichit considérablement par les prestations de ses seconds rôles. Après avoir pointé aux aurores pour trouver du travail sur les chantiers, Bruno comprend qu’il doit quitter un milieu hanté par la présence de son père. Il trouve refuge dans la librairie de Dussart (Jacques Dufilho), homosexuel de 63 ans, où travaille déjà Catherine (Brigitte Fossey). Le calme de la librairie, l’optimisme et la gaieté de Dussart redonnent une raison d’espérer à Bruno, qui semble enfin trouver un équilibre. L’intimité qui nait avec Catherine ravive une douceur et une sensibilité étouffées par le sentiment de culpabilité qu’éprouve Bruno à l’égard de son père. Mais ce bonheur simple est de courte durée : Catherine, ex-toxicomane, replonge dans ses travers, et Bruno, coupable de l’avoir accompagné, en porte la responsabilité. Elle part, à sa demande, se faire désintoxiquer dans un centre spécialisé. Bruno, lui, a compris la leçon de Dussart : dans la vie « il n’y a pas de sortie, à part la fenêtre ! Sortir d’où, de quoi ? De soi, des autres, de la solitude, de la peur ?…Pour aller où ? ». Il n’y a pas d’excuses, pas de circonstances atténuantes. La drogue est une impasse, une fuite devant la prise de responsabilité. Bruno comprend qu’il doit affronter la vie avec courage et ne plus se dérober face aux difficultés…

Film poignant, simple, essentiel, Un mauvais fils annonce un Sautet plus grave, moins sociable, que l’on retrouvera dans Un cœur en hiver (1992) ou Nelly et M. Arnaud (1995). Le film peint avec une très grande acuité la relation d’un père et d’un fils qui sont étrangers l’un à l’autre, et dont le seul lien repose désormais dans les limbes. Sautet filme l’incommunicable, la vie faite prisonnière d’un passé irréversible, les silences lancinants et les sourires sincères. Patrick Dewaere et Yves Robert livrent une partition exceptionnelle d’intensité tout comme Jacques Dufilho, qui recevra le César du meilleur second rôle. Portraitiste génial, Sautet s’immisce discrètement dans une vie parmi tant d’autres et livre une œuvre cardinale pour saisir la France ouvrière du début des années 80.