Les Choses de la vie, de Claude Sautet (1970)

ImageRécompensé par le prix Louis-Delluc en 1970, ce film est tiré du roman homonyme de Paul Guimard, publié en 1967.

Il n’est pas chose aisée de livrer son ressenti sur Les Choses de la vie, tant la vue de ce film représente une expérience intime, à la limite de l’ineffable.

Pierre a aimé une femme, Catherine, dont il a eu un fils. Puis ils ont divorcé, et Hélène a remplacé Catherine dans le coeur de Pierre. Architecte, il mène une vie bourgeoise, passe ses week-ends et ses vacances à l’île de Ré à faire de la voile avec ses copains. Sautet nous immerge, en fin sociologue, dans le quotidien d’une génération : la bourgeoisie française des années 70. La vie est calme, les affaires prospèrent et on y fait bonne chère. Mais les tourments des personnages préfigurent la fin des Trente Glorieuses et témoignent de l’inquiétude d’une classe qui perd sa confiance absolue en l’avenir. En cela, Les Choses de la vie préfigurent César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul et les autres (1974) ou Une histoire simple (1978). Des films souvent caricaturés, mal compris par la critique qui n’avait vu là que des tournages entre copains baignant dans l’entre-soi (type Les petits mouchoirs).

C’était soit être aveugle, soit oublier la formidable capacité de Sautet à se servir de son « œil noir ». Au plus près de ses acteurs, Sautet observe leurs silences, leurs regards, leurs sourires et nous entraîne dans leur intimité. Il sublime leur quotidien et nous fait percevoir leurs doutes, la difficulté de parvenir à un bonheur qui pourtant crie son évidence. Hélène aime Pierre, Pierre aime Hélène mais pourtant il refuse de choisir entre elle et sa vie passée. Pressé par son insistance, il se décide à la quitter et lui écrit une lettre de rupture, puis se ravise. Mais il est trop tard. La bétaillère a déjà surgi à la sortie du virage et c’est l’accident. Le tragique survient alors au moment le plus insigne. La vie ne tient qu’à une sortie de route. Le bonheur, tout à l’heure si loin, est à portée de main. Vite, déchirer la lettre, qu’Hélène ne se méprenne pas sur ses intentions ! Trop tard, toujours trop tard. L’amour ne se rattrape pas et ceux qui s’y dérobent en font les frais. Exigeant, il suppose courage et lucidité. Il impose des choix donc des renoncements et ne supporte pas l’habitude qui embourbe et qui embourgeoise.

Contre toute attente, Sautet apparaît soudain du côté de l’amour, contre les week-ends à l’île de Ré. Ses films révèlent un tragique qui sourd subitement du fleuve de l’ordinaire. On passe alors d’un film de sociologue à celui d’un comportementaliste, d’un peintre des sentiments. Sautet perce l’épaisseur de la classe et parvient à filmer l’homme, face à lui-même. Les dialogues sont émondés de tout ornement superfétatoire. Le cinéaste et les acteurs disparaissent sous la vie qui s’exprime à travers les personnages. Piccoli et Romy sont éblouissants de justesse. En grand scénariste (sa deuxième vie artistique), Sautet use avec maestria du flashback et construit un film d’une limpidité totale. Il décrit majestueusement la vie dans la banalité du quotidien. Sa caméra se love dans le cours des choses et parvient à en extraire la sève.

Un grand cru accessible qui se déguste au calme, dans la quiétude d’un soir en semaine ou pour se tirer du doux ennui d’un dimanche, en fin d’après-midi.

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