Le paradoxe des souverainistes

On entend souvent, dans les arguments souverainistes, la crainte de voir rabotées les particularités de la France par le lit de Procuste européen. Bruxelles, tête sans corps, bureaucratie sans âme, étendard d’un totalitarisme qui ne dirait pas son nom, couperait de sa hache étoilée toutes les têtes qui dépassent pour former un « monstre géopolitique » centralisateur, qui nierait l’identité de ses composantes. Aussi faut-il préserver à tout prix l’identité de la France, et la sauvegarde de son terroir, de ses clochers et de ses châteaux passe par le maintien de sa souveraineté politique.

Cette crainte ne nous semble pas justifiée, et l’argument avancé nous paraît confus.

Un peu d’Histoire. Qu’est la France d’aujourd’hui, sinon le résultat d’une centralisation pluriséculaire, qui ne put s’opérer que par la négation même des particularités de toutes ses composantes ? Dès l’Antiquité, l’ordre romain et sa loi se substitue aux tribus gauloises et germaniques. L’ordre féodal revient après la chute de l’Empire, mais dès Philippe Le Bel (1285-1314), la royauté s’affirme en niant les féodalités. Louis XI (1461-1483) continue l’œuvre centralisatrice de son ancêtre et s’appuie sur les villes et leurs bourgeois (les habitants des bourgs), commerçants et marchands, pour imposer l’impôt et étouffer les revendications des grands seigneurs. Richelieu donne à la France une administration moderne et préfigure l’absolutisme monarchique en écartant les Grands du pouvoir. Les officiers (titulaires d’offices et ancêtres de nos fonctionnaires), qui se multiplient sous Colbert, sillonnent le territoire, chargés de collecter les divers impôts au nom du Roi. L’esprit national, né à Bouvines (1214) et qui s’est affirmé pendant la Guerre de Cent ans au contact des anglais (1337-1453), prend le pas sur les identités locales et l’on se sent français avant d’être bourguignon. La révolution jacobine parachève la centralisation en imposant le français comme seule langue administrative et la France vit sa liberté au cri de « Vive la Nation ! ».

La France doit donc son harmonie et son identité aux négations successives de ses particularités locales. Ainsi l’on comprend mal les souverainistes qui défendent d’un côté une France centralisatrice, laïque et assimilatrice au détriment de ses composantes locales et de l’autre refusent l’Europe au nom de cette même centralisation.

Mais allons plus loin.

Quel est le rapport entre identité et régime politique ? Il nous semble que la France a survécu à la chute de la monarchie et s’est perpétuée à la Révolution. La France n’est donc pas réductible à son régime politique et ne doit pas être confondue avec l’Etat français. Ainsi, invoquer la fin de la France parce que les prérogatives de l’Etat changent est une ineptie.

Quant à savoir si le transfert de souveraineté entraîne une perte d’identité (à très long terme), rien n’est plus sûr, mais est-ce un mal ? La France d’aujourd’hui garde vivaces ses traditions locales qui datent parfois d’un millénaire. La France ne sera pas plus l’Allemagne que la Bretagne n’est l’Aquitaine ou que Paris n’est Marseille. Alors pourquoi craindre que les beffrois cessent d’agiter leurs cloches si la France délègue quelques attributions à une entité supra-étatique ? Ce qui compte, c’est l’intérêt de la France, c’est sa capacité à persister dans le temps, à s’adapter à la marche du monde. Et ce n’est certainement pas en brandissant le flambeau de la France éternelle que la France s’éternisera.

Ceci dit, les souverainistes conservent notre sympathie. L’exaltation de la France, le rappel de son glorieux passé et l’amour qu’ils portent à leur patrie, aujourd’hui déchirée par la haine de soi, ne peuvent que nous réjouir. Cependant, les raisons qu’ils invoquent pour ne pas construire une Europe qui, certes, ne répond pas à nos attentes, nous semblent chimériques.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s