L’Eclipse, de Michelangelo Antonioni (1962)

ImageVittoria se sépare de Riccardo. Perdue, désorientée, nous la voyons évoluer sans but dans un monde qui semble déshumanisé, désert de sentiment. Un monde d’objets qui prend le pas sur celui des vivants, qui semblent eux-mêmes « objectivisés ». Dans cette Rome des années 60 scrutée par l’objectif d’Antonioni, les hommes ont l’air de n’avoir aucune épaisseur, aucune profondeur, aucun sentiment, seulement des émotions qui s’évaporent une fois l’objectif de la caméra parti. Seul ce qui est figé dans le champ de la caméra semble exister, Antonioni n’établissant volontairement aucun lien entre le champ et le hors-champ, désorientant ainsi le spectateur par des successions de plans sans continuité géographique.

Vittoria quitte une relation où l’amour a laissé place à la pesanteur de l’ennui, et peine à l’expliquer à Ricardo, qui ne la comprend pas. Dans l’appartement, le mutisme de Vittoria et Riccardo s’oppose aux saccades du ventilateur qui rythment la première scène du film, celle de leur rupture. Le silence obsédant de la scène contraint le spectateur à fixer son attention sur les objets qui composent la pièce, et semblent eux aussi participer de la rupture. Lorsque Riccardo renverse une tasse, la caméra se baisse pour filmer la tasse en morceaux.

L’appartement de Riccardo annonce le monde dans lequel nous suivrons désormais Vittoria. Un monde de briques, d’échafaudages, d’immeubles. Un monde d’objets devant lesquels défilent de temps en temps des infirmières à poussette ou des chevaux au trot. Le vivant passe, éphémère, mais ne capte pas l’attention de la caméra obnubilée par ce monde immobile. Vittoria déambule dans une Rome aux lignes épurées, sans aspérité, où rien ne peut achopper. L’objet s’impose ici dans sa forme la plus pure, la plus essentielle, dépouillé de tout ornement humain. Enigmatique, le visage fermé, n’exprimant aucune émotion, Vittoria semble déshumanisée.

Elle part se réfugier dans les bras de sa mère qu’elle retrouve à la Bourse. La Bourse, enceinte de folie où courent dans tous les sens des hommes qui se hèlent sans s’entendre. Enfin des hommes et du vivant !

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Amère illusion…

Les interjections incessantes des acheteurs et des vendeurs se noient dans la cacophonie la plus totale, la Bourse est la Tour de Babel moderne : ni le spectateur ni les acteurs ne comprennent ce qu’il s’y passe. La Rome de 1960 ressemble étrangement à la City de 2011. Cette tumulte ne s’arrête qu’un instant, laissant place à un silence de cathédrale. La minute de silence qui honore la mort d’un homme semble porteuse d’un espoir : la foule désordonnée se réordonne et l’homme revient à lui, à son humanité. Mais cette minute n’est qu’une triste parenthèse et la tyrannie de l’appât du gain reprend de plus belle. Vittoria semble complètement perdue et fascinée par ce monde qu’elle découvre. Venue à la Bourse pour y trouver sa mère, afin de lui parler de sa rupture, elle ne trouve là qu’une folle qui ne l’écoute pas, totalement hypnotisée par ses placements.

Mais Vittoria tombe sur Piero (Alain Delon), jeune courtier hyperactif qui semble lucide sur la finalité de ses activités et sur la folie des hommes qui l’entourent. C’est ce qui surprend Vittoria, désabusée par la mort de sa relation : un homme tout entier tourné vers l’extérieur de lui-même semble intéressé par elle, semble la désirer pour elle-même, dans sa totalité de femme. Sa franchise, son insolence, son insouciance, sa jeunesse font voler en éclats le souvenir d’une rupture pénible, où Vittoria n’a pas su expliquer pourquoi elle quittait Ricardo.

Antonioni filme alors de manière rapprochée la relation naissante entre deux personnages antagonistes.

Piero, toujours hors de lui-même, n’est que pure extériorité, et échappe pour ainsi dire à la conscience. Il ne vit qu’au présent, toujours en mouvement et semble étranger à toute introspection, à tout retour sur soi : « Pourquoi faudrait-il que je tienne en place ? ».  Il est toujours dans la temporalité de l’ici-maintenant. Il n’a pas de dedans, il est toujours ouvert sur l’instant présent. Rien n’indique qu’il pense. C’est un objet humanisé.

Vittoria, elle, n’est que pure réflexivité. Elle  ne peut s’illusionner sur le fait que tout est vain, que toute relation est vouée à mourir et qu’au fond, aimer ne vaut la peine. Vittoria subit sa lucidité. A la conscience terrible du caractère mortel de toute action humaine elle ne peut associer qu’un désespoir funeste. Paradoxalement, Vittoria est si humaine qu’elle n’est plus vivante, la brèche du présent ne semble plus pouvoir lui transmettre l’espoir. Elle se referme, elle devient close, elle s’objectivise.

Alors, lorsque Vittoria dit à Piero qu’elle « aimerait pouvoir l’aimer, ou pouvoir l’aimer mieux », le jeune courtier ne peut pas comprendre. La conscience malheureuse de Vittoria s’oppose dans un silence assourdissant à l’insouciance de Piero. Les personnages sont hors d’atteinte dans un monde moderne où règne l’incommunicabilité.

Les objets ont pris le pouvoir sur les humains qui sont cloîtrés dans la Bourse et ne communiquent plus entre eux. La rationalité marchande, objective, étouffe le moindre frémissement de sentiment. Il subsiste un espoir dans la relation de Vittoria et de Piero, les deux seuls personnages qui semblent humains et lucides. Mais, à peine l’amour s’est-il manifesté que Vittoria s’interroge sur sa nécessité. Les sentiments adviennent trop tard et l’amour disparaît, ne pouvant pas lutter contre la loi du profit qui réifie et transforme le monde en un silence entrecoupé de lignes, de formes et de figures qui ne disent rien. Le pourquoi s’est effacé au profit du comment, le sens disparaît sous la technique : les hommes ne questionnent plus, ne cherchent plus à comprendre. La sensibilité de Vittoria n’est que le douloureux rappel de l’impuissance des hommes à garder prise sur les choses. Antonioni plante sa caméra dans la Ville Eternelle et filme d’un œil terriblement pessimiste un monde dont on ne peut arrêter la course vers l’absurde.

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