Le Feu Follet, de Louis Malle (1963)

Inspiré librement du roman de Drieu La Rochelle, écrit en 1931, le film raconte les derniers jours d’Alain Leroy (incarné par Maurice Ronet), qui a décidé de se suicider.

Alain n’arrive plus à sentir, à toucher la vie comme avant, quand il se perdait dans des orgies tropéziennes.Dandy, séducteur, alcoolique, il crachait sur les codes avec style et ses exploits du soir comblaient le vide du petit matin quotidien. Jusqu’au jour où quitté par sa femme américaine Dorothy, restée vivre à New York, il se décide à suivre une cure de désintoxication : l’astre flamboyant n’éclaire plus la morne plaine.

La première scène peut s’annoncer. Alain, allongé sur un lit, scrute les moindres détails du visage de Lydia, une amie américaine de Dorothy venue lui rendre visite dans sa clinique versaillaise. Ils viennent de faire l’amour. Bien que Lydia se dise « très heureuse »,  Alain ne semble pas satisfait et reste évasif. Il n’a pas ressenti de sensation, qui, comme il le dit lui-même, lui « file entre les doigts comme une couleuvre entre deux cailloux ».

Après le départ de Lydia, nous suivons Alain, seul dans sa clinique versaillaise, livré à lui-même, dépourvu de toute volonté (il écrit quelques pages puis les déchire). Pourtant, comme nous l’apprenons dans la scène suivante par une des pensionnaires de la clinique, il ne boit plus. Guéri, il reste cependant à errer dans sa chambre, le regard vide. Il décide alors d’aller rendre visite aux amis de son passé.

Il rencontre Dubourg, qui vit avec les enfants de sa femme. Il mène une vie rangée, rythmée et heureuse. Alain leur annonce sa guérison et sa stérilisation. Mais « dans stérilisé, il y a stérile », comme le fait remarquer la femme de son ami. Stérile car immobile, dépourvu d’élan pour entreprendre, Alain n’a pas non plus les certitudes et la patience de son ami. Dubourg, qui a admis de vieillir, passe son temps libre à se passionner d’Egypte. Mais Alain ne veut pas vieillir. Pour lui, la vie de son ami ne vaut pas la peine d’être vécue. Il moque la passion médiocre de son ami et reste interdit devant sa mysticité soudaine. Il ne veut ni ne peut ressentir « le soleil dans [le] ventre » de ses égyptiens qu’il se contente d’observer par la fenêtre.

Puis il va voir Jeanne dans le magasin où elle travaille en tant que vendeuse. Lorsqu’elle l’aperçoit, elle vient vers lui et ils se parlent à travers la vitrine. Transparente, elle leur permet de se voir et de communiquer mais leur interdit de se toucher. Hors travail, la vie de Jeanne se résume au petit cercle dont les rayons convergent vers Urcel, poète drogué, qui a l’ambition de construire une œuvre. Mais pour Alain, cette ambition est vaine et toute œuvre n’est qu’une « forme vide ». Lui qui n’arrive pas à donner forme, à donner sens à sa vie ne peut comprendre la nécessité d’une œuvre, qui ne lui apparaît que comme une construction humaine, sans rapport entre la vie et son au-delà. La vie ne se domestique pas et tout ordre est artificiel. Il ne comprend pas qu’ « il n’y a rien de plus merveilleux qu’une chose bien faite ».

Nous le suivons ensuite au Flore, où il va à la rencontre de deux anciens amis voyous, qui viennent de sortir de prison. Toujours dans leurs combines, Alain ne comprend pas le risque qu’ils prennent, l’illusion après laquelle ils courent. Après leur départ, Alain rencontre anciennes connaissances, avec qui il faisait les quatre cent coups à Paris et à Saint-Tropez. Les souvenirs de ses frasques reviennent à ses amis hilares, mais ne font plus rire Alain, qui, livide après n’avoir pourtant bu qu’un seul petit verre d’alcool, est au bord du malaise.

Alain part donc se réfugier chez ses amis Cyril et Solange, grand bourgeois parisiens qui habitent une somptueuse demeure. Remis sur selle, il assiste au dîner auquel prend part Brancion, brillant intellectuel qui irradie la table de sa conversation. Homme fort, grand séducteur, Brancion a eu toutes les femmes autour de la table, hors Solange. Objet de sa cour, elle ne manque pas de lui rappeler qu’Alain a été son « ancien flirt ». Brancion voit alors en Alain un rival et ne lui oppose que mépris. Mais Alain, l’ancien héraut de ces dames, n’est plus que l’ombre de lui-même. Ses fredaines passées ne le font plus rire, et lorsque Cyril raconte à table l’épisode où Alain, saoul, avait dormi sur la tombe du soldat inconnu, Alain est obligé de donner raison à Brancion qui ne goûte en rien les histoires d’ivrogne : « Pas plus que vous je ne trouve drôle de se coucher sur une tombe, quand il est si facile de l’ouvrir et de se coucher dedans ». A Solange, qui avait été son ancien flirt et représente son dernier espoir, il lui demande de le sauver, de « toucher le lépreux ». Mais Solange lui oppose un refus et tente de le  rassurer : des femmes l’attendent qui aiment « la chose bien faite ». C’est une humiliation de trop pour Alain, qui quitte l’appartement, et se suicide le lendemain matin.

L’histoire d’Alain, c’est l’histoire d’un homme qui s’est saoulé trop tôt et qui ne veut plus redescendre.

Toujours dans le possible, il ne peut ni ne veut se résoudre à choisir. Car choisir c’est grandir, et vieillir. Et vieillir, c’est s’embourgeoiser, s’enfermer dans une tranquillité factice qu’on ne peut plus quitter. Choisir, c’est renoncer. Mais Alain ne peut plus s’évader. Guéri de l’alcoolisme et de ses illusions, il ne trouve d’autre porte de sortie que celle de la mort. Prisonnier de son adolescence, il ne conçoit la vie que comme une extase toujours recommencée. Il ne comprend pas la patience, le travail, qu’il oppose à la vie. A ceux qui lui ont ressemblé et qui se droguent toujours, comme Jeanne et Urcel, il ne peut leur rétorquer qu’ils ne vivent qu’illusions. La drogue ne permet pas de se « jeter à la limite de la vie et de la mort » car « la drogue, c’est encore la vie, et c’est embêtant, comme la vie ». Revenu de tout mais parvenu à rien, Alain n’a d’autre choix que de mourir. Entre Alain et le monde il y a une vitre, celle qui l’empêche de toucher donc de désirer une femme, celle par laquelle il entrevoit le bel après-midi ensoleillé mais qui l’empêche de ressentir « le soleil dans son ventre ». Alain ne touche plus, ne ressent plus. Il ne fait qu’effleurer la surface et ne pénètre plus la chair du monde. Il n’a plus le cœur à l’ouvrage, et à peine formulés ses désirs s’évanouissent. « La chose bien faite » ne lui apparait pas palpable car il ne croit plus en rien, ne désire plus rien et ne peut donc plus rien accomplir.

Eternel fuyard, il ne peut se résoudre qu’à choisir sa mort. Le revolver est le seul objet qu’il peut toucher, car il est certain qu’il l’atteindra dans sa chair.

Filmé la plupart des scènes en gros plan, Maurice Ronet livre une prestation éblouissante. Caméra au poing, Louis Malle scrute les moindres détails du visage de l’acteur, qui exprime à merveille le désespoir et le renoncement.

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